«Maman vivra ici », déclara le mari : Quand la maladie d’Alzheimer d’une belle-mère bouleverse la vie d’une famille française, entre incompréhension, peurs pour les enfants et épuisement du couple

Maman va vivre ici, déclara Paul.

Paul, il faut quon parle, sapprocha Élise dans la chambre une fois que les enfants se furent endormis. Tu comptes vraiment laisser la situation avec ta mère senvenimer ?

Aujourdhui, jai trouvé de la viande crue dans le tambour de la machine à laver, et hier elle a ouvert leau de la baignoire et elle est simplement partie.

Si je nétais pas rentrée de promenade avec Chloé plus tôt, trois étages auraient été inondés !

Bah, ça arrive, Élise, Paul ferma les yeux, épuisé. Elle est âgée, elle oublie parfois, ça nest pas bien grave. Toi aussi, il tarrive de perdre tes clés.

Ce nest pas pareil, Paul. Ça, cest la démence. Une vraie maladie, qui avance ! Ta mère est un danger pour elle-même, et pour nous aussi.

Tu te rends compte quil y a deux jeunes enfants à la maison ? Quest-ce quon fait si elle allume le gaz, oublie de léteindre, et craque une allumette après ?

Élise avait découvert une cuisse de poulet crue dans la machine à laver juste avant dy mettre les vêtements des enfants. Une odeur infecte sen dégageait.

Redressant le dos, une main contre ses reins douloureux, elle s’immobilisa un bruit sourd et régulier venait du bout du couloir.

Élise poussa un long soupir : sa belle-mère recommençait, une fois de plus.

Elle ouvrit discrètement la porte de la chambre : Madame Françoise Durand était assise sur son lit, serrant un lourd peigne en corne, et frappait méthodiquement la fonte du radiateur.

Maman, sil-vous-plaît, arrêtez, implora doucement Élise. Les petits dorment à peine. Si les voisins du dessous viennent encore se plaindre Sil-vous-plaît.

La vieille dame leva vers elle un regard perdu. Elle ne reconnaissait plus sa belle-fille depuis longtemps.

Il lui arrivait de lappeler sa sœur, parfois son amie de jeunesse, mais la plupart du temps elle la fixait avec une méfiance farouche.

On fait du bruit là-bas, marmonnait Madame Durand, sans cesser de frapper. Ils découpent, tu entends ? Ils scient. Cette nuit, ils sciaient aussi Faut appeler la police municipale. Au fait, tes qui toi ?

Personne ne scie rien, risqua Élise en tentant de lui prendre le peigne. Cest juste les tuyaux qui font du bruit. Venez prendre un thé, jai acheté des brioches.

Des brioches la vieille femme sarrêta, intriguée, puis soudain sinsurgea. Et mes boulettes de viande ? Tu les as mangées ?! Jen ai caché trois pour mon dîner, tu me les as volées ? Voleuse !

Élise laissa échapper un soupir. Les boulettes, elle les avait effectivement retrouvées la veille, rangées dans une taie doreiller sale. Et ce soir, la cuisse dans la machine

Quand tout cela finirait-il ?

Personne na rien volé, maman. Venez en cuisine.

La journée ne fut quune suite de bousculades. Mathis, cinq ans, nosait plus sortir de sa chambre : ce matin, sa grand-mère avait affirmé quil était un espion déguisé.

Chloé, la petite dernière, pleurnichait, déstabilisée par toute cette tension.

Élise courait entre la cuisine, les couches et la vieille dame, qui avait tenté trois fois de séchapper dans lescalier, en charentaises, prétextant devoir aller à lépicerie pour acheter du sel.

Quand la clé tourna dans la serrure, le cœur dÉlise se serra. Paul rentrait, et avec lui commençaient les disputes du soir, comme dhabitude

Bonsoir, il lembrassa sur la joue. Les petits, tout va bien ? Maman, ça va ?

Tout de suite, Madame Durand se redressa, esquissa un sourire, caressa la main de son fils.

À ces moments-là, elle semblait presque saine desprit : juste une vieille dame un peu fatiguée.

Paul, lui, refusait de croire que sa mère perdait la tête. Il ne lavait jamais trouvée de nuit devant le gaz allumé.

Mon Paul, minauda-t-elle, on me maltraite ici, on me laisse mourir de faim. Elle emporte tout de ma chambre, même mon peigne elle me la arraché !

Le regard de Paul se posa aussitôt sur sa femme.

Élise, enfin pourquoi tu fais ça à maman ? Ce nest pas correct.

Élise quitta la pièce, déjà lassée. Inutile de discuter tant que sa belle-mère nétait pas couchée.

Mais à peine les enfants au lit, quelle sapprocha, décidée :

Paul, si tu tapprêtes encore à me reprocher de vouloir placer ta mère en maison de retraite, autant tarrêter tout de suite. Ça narrivera pas !

Tu veux quon la transforme en légume, hein ? Jamais, jamais, Élise !

Ce ne sont pas des mouroirs, Paul. Il existe des maisons médicalisées très bien en France, privées ou non, avec du personnel compétent, de la sécurité Là-bas, elle serait bien, vraiment en sécurité, prise en charge

Ça suffit ! semporta soudain Paul, tapant du poing sur la couette. Je ne suis pas un lâche. Maman a un foyer, un fils. Tant que je vis, elle vivra ici.

Tu exagères, Élise. Tes juste paresseuse, ça t’embête de surveiller une vieille dame toute la journée. Tu restes à la maison, cest quand même pas sorcier de jeter un coup dœil, non ?

Élise sentit la colère monter.

Sérieusement ? Tu imagines ce que cest, de vérifier toutes les cinq minutes ce quelle fait, ce quelle tient en main ? Jose même plus aller aux toilettes !

Elle fait peur à nos enfants, tu réalises ? Je ne dors plus, Paul ! Elle erre la nuit dans lappartement, je la surveille, je nai aucune paix !

Tu tiendras, trancha-t-il. Ma grand-mère était encore pire, et ma mère la soignée jusquau bout. Cest ça, notre devoir. Accepte-le.

Il se détourna puis sallongea, feignant de dormir.

***

Les jours suivants furent un vrai calvaire. Madame Durand ne dormait plus du tout la nuit.

Elle arpentait le couloir, râlant dans ses charentaises, discutant avec des ombres.

Parfois, Élise la surprenait debout près du berceau de Chloé. Sa belle-mère regardait la petite fixement, murmurant :

Ce nest pas notre enfant On la échangée je dois la rendre…

Des paroles à vous glacer le sang. Paul, maintes fois alerté, haussait simplement les épaules.

Jeudi, la voisine du dessous frappa à la porte. Madame Morel, toujours aussi sévère, était furieuse.

Écoute, Élise, je comprends la maladie, mais cette nuit, à trois heures du matin, elle a tant frappé sur les radiateurs que ma peinture est tombée !

Je suis cardiaque, jai besoin de repos. Et ce matin, elle lançait des pommes de terre crues par la fenêtre. Elle aurait pu assommer mon petit-fils !

Elle a jeté quoi ? blanchit Élise.

Des pommes de terre ! En pleine rue ! Vous feriez bien de la surveiller, sinon jappelle les services sociaux, vous entendez ? Cest dangereux.

Élise sexcusa, promit que ça narriverait plus, mais ny croyait pas elle-même.

Le soir venu, elle tenta encore de souvrir à Paul, qui balaya laffaire dun geste :

La voisine est médisante, ne fais pas attention. Je mettrai des verrous aux fenêtres.

Paul, tu crois quelle ne saura pas les ouvrir ? Quest-ce que tu ne comprends pas ?!

Tu nas quà la surveiller, tu ne travailles pas, moi je rapporte largent, jai mes soucis aussi. Économise-moi tes crises.

Élise, à bout, renonça une fois de plus.

***

Samedi, Paul partit à la pêche avec des amis il prévoyait de passer toute la journée dehors.

Tu ne peux pas me laisser seule avec elle tout le week-end, larrêta Élise dans lentrée. Je suis à bout, Paul.

Moi aussi, il me faut une pause ! Pourquoi cest toujours sur moi que tout repose ?

Tu dramatises. Maman est calme aujourdhui, regarde, elle regarde la télé. Je reviens demain soir, et je ramènerai du poisson. Profite, repose-toi.

Et il partit. La journée fut étonnamment paisible : Madame Durand resta dans son fauteuil, à trier de vieilles cartes postales.

Les enfants jouaient, Élise parvint même à repasser un peu de linge.

Peut-être, pensa-t-elle, quelle exagérait, que tout nétait pas si dramatique ?

Le soir, après avoir couché les petits, elle sombra dans un sommeil lourd, sans rêves. Elle fut réveillée brusquement par une odeur âcre, suffocante le gaz.

Élise bondit hors du lit, traversa le couloir en pyjama. La cuisine était plongée dans lombre, mais à la lueur du lampadaire, elle distingua la silhouette de sa belle-mère.

Madame Durand se tenait près de la gazinière. Les quatre feux ouverts à fond, sans flamme. Elle tenait une boîte dallumettes à la main.

Maman ! cria Élise, se précipitant au moment précis où la vieille craquait une allumette.

La flamme jaillit. Dans la tête dÉlise : « Cest la fin ». Mais elle réussit à éteindre la flamme dun geste, se brûlant les doigts.

Mais quest-ce que vous faites ?! haleta-t-elle, fermant le gaz en vitesse. Vous avez failli nous tuer !

La vieille la regarda, aussi calme quune pierre.

Jai froid, répondit-elle. Je voulais me réchauffer. Tu es méchante, tu mas volé le feu.

Élise ouvrit la fenêtre en grand, tremblante, imaginant ce qui aurait pu arriver si elle sétait levée une minute plus tard Si lallumette était tombée

Elle emmena sa belle-mère à sa chambre, la verrouilla, puis seffondra dans le couloir, adossée à la porte de la chambre des enfants.

Elle resta là toute la nuit, guettant chaque bruit.

***

Le lendemain soir, Paul rentra, enthousiaste.

Alors, ça sest bien passé ? Regarde-moi ces perches que jai pêchées !

Élise sortit de la cuisine, épuisée, toujours dans ses vêtements de la veille. Son visage était livide, ses yeux cernés, hagards.

Tu fais encore la tête ? Paul fronça les sourcils, posant son filet de poisson à terre.

Ta mère a failli mettre le feu à lappartement cette nuit, murmura-t-elle. Elle a ouvert le gaz et a failli craquer une allumette

Jai eu le temps. Sinon, on ne serait plus là, ni les enfants ni moi. Tu aurais retrouvé des cendres, Paul.

Le mari se figea.

Tu exagères Tu accuses ma mère, mais tu as sûrement mal fermé le gaz, cest tout.

Elle sortit son téléphone de la poche.

Jai préparé mes affaires, celles des enfants aussi. On part chez ma mère. Ce soir.

Élise, attends il tenta de lui prendre la main, mais elle se recula. Cest un accident, ça arrive

On trouvera une solution ! On mettra un verrou à la cuisine…

Non, Paul. Plus rien à trouver. À présent, cest ton problème, pas le mien.

Tu as dit que tu nes pas un lâche ? Parfait. À partir de maintenant, cest toi qui la surveilleras vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Cest toi qui chercheras son dentier dans les WC, qui sortiras la viande crue de tes chaussures, et qui écouteras ses histoires despions toute la nuit.

Moi, je veux simplement que mes enfants restent en vie !

Une heure plus tard, son frère vint la chercher. Élise prit les enfants et sortit, sourde aux bruits venant du fond du couloir.

Maman ! appela Paul, lorsque la porte se referma sur sa femme. Maman, arrête !

On fait du bruit là-bas s’éleva la voix vacillante de la vieille dame. Ils découpent à nouveau, mon Paul. Dis à cette fille de partir, elle ma volé mes boulettes

***

Pendant trois jours, Paul la harcela dappels, sans réponse. Au quatrième, il lui envoya un SMS :

« Reviens. Sil-te-plaît. Je nen peux plus. »

Quand Élise entra dans lappartement, lodeur lassaillit : une puanteur dacide, de corps sale et de nourriture pourrie.

Paul, avachi sur le canapé, nétait que lombre de lui-même : les cheveux en pagaille, des cernes noires, le teint blafard.

Dans un coin du tapis persan, Madame Durand, mutique, déchirait un journal en minuscules morceaux, marmonnant dans sa barbe.

Elle ne dort plus, Élise, articula Paul, vidé. Elle ne ferme même plus lœil ! Hier, elle a essayé de manger du savon, et quand jai voulu la remettre au lit, elle ma mordu. Regarde

Il retroussa sa manche, révélant des hématomes et des traces de morsure.

Jai tenté de travailler à la maison, elle a arraché le câble de lordinateur, puis elle la caché. Jai cherché trois heures, je lai trouvé dans le congélateur. Élise Je deviens fou. Hier, elle a brûlé le dessin de Mathis dans le cendrier, elle disait que cétait de la « magie noire ».

Élise sassit doucement à côté de lui, lui prit la main. Il comprenait, enfin

***

Madame Durand fut placée dans une maison médicalisée privée. Son fils vient la voir régulièrement, et désormais, chacun retrouve la paix la vieille dame sy plaît.

Le personnel y est aimable, attentionné, les repas sont bons, lair est pur

Elle sest même fait des amis parmi les autres pensionnaires. Son fils, elle le reconnaît bien. Mais la belle-fille et les petits-enfants comme sils navaient jamais existé.

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