Il faut écouter sa mère
Pourquoi es-tu si fâchée, maman ? Tes jalouse parce que je suis heureux ? Notre histoire est sérieuse, et
Sérieuse, Baptiste ? Une histoire sérieuse, cest quand on construit un avenir, pas quand on erre dun studio à lautre en faisant honte à sa famille !
Tu las déjà invitée à la maison ? Même pour un café ? Jamais.
Parce que toi-même, tu sais : dès quelle passera ce seuil et quelle verra que tu nes quun étudiant comme les autres, partageant ta chambre avec ton petit frère, tout son intérêt disparaîtra comme par magie !
Mais cest faux ! Elle sen fiche de largent ! Baptiste explosa.
Alors pourquoi ne vous promenez-vous jamais au Jardin du Luxembourg ? Pourquoi ne prenez-vous jamais un verre au bistrot du coin ? Pourquoi chaque week-end faut-il louer un studio quelque part ?
Tu as compté combien ça fait par mois ? Au moins cinq cents euros ! Cest tout ton salaire de livreur.
Tu travailles juste pour te sentir le roi du monde deux jours par semaine !
Christine lança la serpillière trempée dans lévier. Les éclaboussures éclatèrent sur le carrelage fraîchement lavé elle était de mauvaise humeur.
Dans la pièce voisine, une porte darmoire claqua Baptiste, laîné, cherchait encore Dieu sait quoi.
Baptiste, tu vas faire ce raffut longtemps ? hurla Christine. On passe à table, là !
Mman, jdîne pas, je sors, Baptiste apparut dans lentrebâillement, fermant à la hâte une nouvelle veste. Et je rentre pas demain. Ni dimanche.
Christine se tourna lentement vers son fils.
Encore ? elle plissa les yeux. Tu vas encore traîner dans des chambres insalubres ?
Baptiste grimaça.
Quest-ce que ça peut faire ? Je suis adulte.
Adulte, hein ? Christine esquissa un sourire amer. Un adulte paie ses chaussures sans demander vingt euros à sa mégère de mère, et ne claque pas tout son salaire dans une location à la semaine ! Tu réalises ce que ça donne vu de lextérieur ?
Cest pas insalubre, râla-t-il. Cest un appartement normal. On veut juste être tous les deux, sans vous, ni ses parents. Cest tout.
Baptiste, elle est plus âgée, non ? Elle a un peu de plomb dans la tête ? Ou elle sen fout doù elle roule avec toi ? Même pas honte ?
Dis plus ça delle ! il hurla. Tu la connais même pas !
Sur ces éclats de voix, le père de Baptiste sortit du salon. Il observation silencieusement sa femme et son fils, poussa un profond soupir, et sappuya contre la porte.
Encore cette histoire ? demanda-t-il dune voix sourde. Baptiste, ta mère a raison. La semaine dernière, tu mas demandé cent cinquante euros pour des livres de cours. Je tai donné.
Mais ensuite Jules ma dit que ces livres, la fac vous les filait gratuits ! Il ta vu au Monoprix avec ta Léa.
Vous aviez des sacs pleins. Cétait les fameux livres ?
Baptiste rougit.
Jai acheté un cadeau pour elle. Cest mon droit !
Avec mon fric ? Pascal savança, visage dur. Eh bien, Monsieur lAdulte, si tas de quoi louer un appart et offrir des cadeaux, tu devrais aussi avoir de quoi acheter à manger et thabiller.
Désormais, ta mère et moi on réduit ton argent de poche. Juste la carte Navigo et un minimum pour le déjeuner. Le reste, débrouille-toi.
Très bien ! Baptiste attrapa son blouson et fonça vers la porte. Je me débrouillerai très bien sans vous !
La porte claqua, Christine se laissa tomber sur une chaise, visage dans les mains.
Pascal, cest pas possible ! Trois mois quils se voient et déjà ils zonent dans des appart tous les week-ends Quelle fille sérieuse fait ça ? À mon âge, je me contentais de te tenir la main
Les temps changent, Chris, Pascal vint se servir un verre deau. Mais même sans parler morale, il profite de nous.
Il vide le frigo, jette son linge dans la panière, réclame des billets, et tout ce quil gagne, il le donne à cette Léa. Ça ne va pas.
Il faut les séparer, trancha Christine dun ton catégorique. Cette fille ne lui réussit pas. Il devient insolent, distant.
Avant, cétait un gentil garçon, il aidait à la maison, au moins il dépensait son argent pour lui-même. Maintenant
Le mari hocha la tête, muet.
***
Tout le week-end, Christine tourna en rond. Le petit frère, Jules, esquivait la colère de sa mère, et Pascal passa deux jours à bricoler le robinet de la salle de bains. Le dimanche soir, Baptiste rentra.
Y a à manger ? grommela-t-il en entrant dans la cuisine.
Le frigo est vide, Baptiste, répondit calmement Christine, sans quitter son téléphone des yeux. On a décidé, vu que tu es si indépendant, quon achèterait plus que pour Jules et moi.
Tu es étudiant, tu bosses à côté. Achète-toi ce quil te faut.
Baptiste eut un choc.
Vous êtes sérieux ? Vous voulez me laisser crever de faim ?
Qui parle de faim ? appela Pascal du salon. Répartis ton budget, tout simplement.
Au lieu de tout dépenser le week-end, achète de la viande, des légumes, du riz. Tu tiendras le mois. À toi de voir.
Vous voulez que je parte, cest ça ! hurla Baptiste. Cest à cause de Léa, vous laimez pas !
Léa, on sen fiche, Baptiste, Christine leva enfin vers lui un regard froid. On la jamais vue.
Mais le fait quelle accepte que tu dépenses tout pour elle alors quon te nourrit encore, ça en dit long sur elle.
Elle travaille ? Elle est plus âgée, non ?
Elle est en Master ! défendit Baptiste. Et elle donne des cours particuliers.
Et son argent, elle le met aussi dans vos locations chaleureuses ? insinua Christine. Ou elle se contente de recevoir les offrandes du gamin épris de dix-neuf ans ?
Elle paie la bouffe ! mentit Baptiste, mais Christine lattrapa aussitôt à son regard fuyant.
Mensonge, coupa-t-elle net. Ecoute-moi bien. Cette fille tutilise.
Cest pratique : un garçon qui organise tout et paie pour loger, samuser, loccuper. À la première panne de robinet, elle sévanouira.
On verra bien ! Baptiste claqua la porte du frigo. Merci pour lattention, maman !
***
Christine tint bon. Plus de yaourts favoris, plus dargent de poche, même plus de chemises repassées.
Pascal, solidaire, ne transigea pas, même sil eut parfois envie de glisser un billet à son fils Christine, dun simple regard, arrêta net la pitié.
Elle savait : laisser couler, cétait donner raison à Baptiste et quil prenne ses aises pour de bon.
Le mercredi soir, lambiance devint électrique Baptiste fouillait comme un fou dans les vestes à lentrée.
Maman, tas pas vu ma réserve ? Y avait cinquante euros dans mon vieux coupe-vent.
Rien vu, répondit Christine sans détourner les yeux de sa planche à repasser. Tas déjà tout dépensé ?
Jen ai besoin Jai promis des places de théâtre à Léa, marmonna Baptiste, continuant de vider les poches. Flûte, où cest passé ? Jules ! Tas pris quelque chose ?
Jules, douze ans, passa la tête hors de sa chambre.
Pas besoin, ricana-t-il. Tu mas toujours pas rendu le billet que tu mas emprunté, alors crie pas.
Je crie pas ! hurla Baptiste. Mais dans cette maison, rien nest en sécurité
Le théâtre, hein ? fit Christine, excédée. Et pour aller en cours demain, tu comptes y aller à pied ? Ou bien Léa, la grande, te paie Uber ?
Maman, commence pas On est grands, on a besoin dintimité. Tu piges rien
Je comprends très bien, dit Christine en posant son fer, plantant un regard direct dans les yeux de son fils. Je vois bien quelle tenroule autour de son petit doigt.
Elle a vingt et un ans, elle sait que tes amoureux, prêt à faire nimporte quoi. Elle garde ses sous et dépense les tiens.
Tu veux vérifier ? Dis-lui quil ny aura pas de location ce week-end, propose juste de vous promener. Observe sa réaction.
Aucun souci ! cria Baptiste. Tu verras quelle restera ! Elle maime !
On verra bien. En attendant, cherche tes cinquante euros. Je ne les ai pas touchés.
Toute la journée de jeudi et de vendredi, Baptiste fit grise mine. Il tenta demprunter à son père, mais Pascal resta ferme :
Débrouille-toi. Tu dis que tes autonome.
Le samedi matin, pas de départ à laube. Baptiste traînait en cuisine, mâchant lentement un sandwich sec.
Son portable sur la table vibrait sans cesse.
Alors, les « relations sérieuses » exigent un rapport dactivité ? glissa Christine en se servant un café.
Baptiste ne répondit pas, mais son visage se crispa. Sur lécran, un nouveau message :
« Baptiste, tu te fiches de moi ? Jétais prête. On avait prévu. »
Elle râle ? demanda Christine en sasseyant en face. Tu lui as dit que la tirelire était vide ?
Oui, marmonna son fils. Elle dit que je suis irresponsable. Que si javais promis, je devais trouver, économiser, marranger Elle ma aussi dit quelle avait refusé du shopping pour notre week-end.
Ah, cest marrant, ricana Christine. Donc cest entièrement ta faute si elle na rien dautre à faire ? Elle ta proposé de partager les frais ? Ou de payer elle-même, puisquelle voulait tant ce week-end ?
Maman, arrête Cest une fille cest pas à elle de payer
Les filles qui respectent leurs gars ne les fichent pas dans la panade juste pour regarder la télé dans un appart inconnu ! Baptiste, réalise : elle tentraîne à obéir au doigt et à lœil.
Le téléphone sonna. Baptiste hésita, puis décrocha :
Oui, Léa Je tai dit, cest mort pour cette fois. Le proprio a augmenté et moi jai pas pu marranger. On peut pas juste aller au ciné ? Ou chez toi ?
Une voix forte résonna dans le combiné, bribes audibles par Christine : « pas question tu avais promis je vais pas trainer dans le froid débrouille-toi »
Christine observait son fils : il se décomposa.
Léa, écoute Non, je peux pas demander à mon père ! Quest-ce que ça veut dire « fils à maman » ? Simplement, jai pas dargent ! Allô ? Allô ?
Lécran séteignit elle avait raccroché.
Alors ? souffla Christine, pleine de pitié, mais sachant quil fallait lachever. Tu vas braquer une banque, ou retirer tes lunettes roses ?
Baptiste bondit, renversant sa chaise.
Quils aillent tous au diable ! il se saisit de sa veste et senfuit.
***
Il fut absent toute la journée. Christine, anxieuse, ne tenait pas en place. Pascal grognait quils avaient été trop durs, mais Christine tenait bon. Leur fils rentra tard, trempé, lair défait.
Mon chéri, quest-ce qui sest passé ? sécria Christine.
Je lai croisée aux Galeries Lafayette, Baptiste retira sa veste mouillée. Elle était avec sa copine. Jai voulu lui demander pourquoi elle mavait dit quelle traînait avec cette amie Elle a pas bronché.
Christine indiqua une chaise. Pascal sortit du salon.
Elle était là, avec sa copine Nadège, reprit Baptiste. Elles avaient des sacs de boutiques hors de prix.
Je lui dis : « Léa, tu mavais dit que tavais plus un sou, même pas pour le métro. » Et elle me regarde, dégoutée, en disant : « Baptiste, me ridiculise pas devant les autres. Si tas des soucis dargent, je vais pas moisir à la maison pour taccommoder. »
Et toi ? demanda doucement Pascal.
Jai dit que cétait injuste. Que javais fâché mes parents, pris des heures en plus au boulot, rien que pour elle.
Elle a rigolé et a lâché : « Mon garçon, tas voulu jouer les adultes. Je tai jamais rien demandé : cest toi qui voulais frimer dans des apparts loués.
Ça te flattait de te la jouer caïd, maintenant taccuses ? »
Un poids senleva des épaules de Christine. Enfin ! Le vrai visage de cette fille apparut.
Ils restèrent longtemps ensemble à discuter dans la cuisine. Baptiste semblait apaisé. Il promit à sa mère de quitter Léa.
Christine lui expliqua : eux, ses parents, nétaient pas contre sa vie privée.
Mais pas avec une fille comme Léa. On nécoute jamais trop sa mèreBaptiste resta silencieux, le regard fixé sur la table, tandis que la pluie crépitait contre les vitres. Il frotta doucement la manche humide de sa veste, comme pour effacer le souvenir cuisant de laprès-midi.
Jai été bête, murmura-t-il, la gorge serrée. Je voulais montrer que jétais grand. Mais jen savais moins quun gamin.
Christine lui caressa la tête. Pascal posa une main ferme sur lépaule de son fils. Plus un mot ne fut échangé ; cétait inutile.
Le soir venu, Jules appela tout le monde :
Le dîner va refroidir ! On mange ?
Tous les quatre se retrouvèrent serrés autour de la vieille nappe à carreaux, comme autrefois. Baptiste raconta, pour la première fois depuis longtemps, une histoire drôle de la fac. Jules leva les yeux au ciel, Pascal soupira daise, Christine sourit doucement.
Au dessert, Baptiste releva la tête :
Je vais me reprendre. Il nest pas trop tard pour changer, pas vrai ?
Jamais trop tard, affirma Pascal.
Christine ne répondit pas tout de suite. Elle observa son fils, si différent de ce matin : plus humble, moins orgueilleux fragile, mais prêt à grandir. Elle hocha la tête, dun geste bienveillant, et lui tendit la corbeille de fruits.
Sers-toi, dit-elle. Mais cette fois-ci pour toi dabord.
La lumière dorée de la cuisine enveloppait la petite famille, réconciliée et paisible. Dans le silence retrouvé, lévidence trônait parfois, écouter sa mère, cest apprendre à saimer soi-même.