La chambre en boucle : Confessions anonymes d’un homme ordinaire entre fausses missions, hôtels de périphérie et secrets partagés dans un carnet oublié

Numéro en boucle

Il était debout dans lentrée, indécis devant le porte-manteau : devait-il prendre sa parka chaude à capuche ou plutôt la veste légère qu’il utilisait habituellement pour ses « déplacements professionnels » ? Sa femme, depuis la cuisine, lui lança :

Tu pars à quelle heure aujourdhui ?

Le train est à neuf heures, répondit-il, bien qu’il connaisse parfaitement les horaires. Je reviens demain en fin daprès-midi.

Elle apparut sur le seuil, essuyant ses mains sur un torchon, et le regarda dune manière un peu trop attentive à son goût.

Cest encore pour la même société ?

Oui. Il y a une présentation, puis une réunion.

La facilité avec laquelle ces mots lui venaient le mettait mal à laise. Autrefois, il partait vraiment pour affaires, se perdant dans les schémas du métro de villes inconnues, dormant dans des hôtels divers. Puis les effectifs de son service furent réduits, il rejoignit une petite boîte qui ne lenvoyait que rarement en déplacement. Mais lhabitude du mensonge était restée, tout comme celle de réserver toujours la même chambre dans un hôtel discret, à deux arrêts de son appartement parisien.

Encore le même hôtel ? Tu mavais dit quil y avait souvent du bruit là-bas, non ?

Il haussa les épaules.

On sy fait. Puis ce nest pas cher.

Elle acquiesça, mais soutint son regard une seconde de trop.

Je viendrai peut-être avec toi, la prochaine fois ? On irait visiter la ville. Cela fait longtemps que je ne suis pas sortie ailleurs quà Paris.

Il sentit son ventre se contracter. Il se pencha promptement pour refaire son lacet, déjà noué.

Cest plutôt ennuyeux là-bas. Cest une zone industrielle, lhôtel est près du périphérique. Rien dintéressant à voir.

Leur fille apparut dans lembrasure de la porte du salon.

Papa, tu nas pas oublié ma clé USB ? Elle tendit la main. Il y plaça la petite clé.

Tu finiras ton exposé ?

Oui. Tu mas promis de jeter un coup dœil à ma présentation ce soir, quand tu auras du temps libre.

Il acquiesça. Il savait quil tiendrait parole : le soir, dans sa chambre dhôtel, il ouvrirait ce fichier, lirait, ajouterait ses commentaires. Sur ce point, il ne se mentait pas à lui-même : il aurait le temps.

Tu pars dans une heure ? demanda la jeune fille en regagnant sa chambre.

Dans une heure.

Bonne chance pour tes réunions importantes, alors ! lança-t-elle sans se retourner.

Il hésita, voulut ajouter quelque chose, mais ne fit que resserrer la sangle de son sac en sortant.

Lhôtel était en retrait de la route nationale, juste derrière un garage Renault et un magasin de bricolage. Il connaissait le chemin par cœur : RER, passage sous un pont, sentier étroit entre deux parkings. La réception était tenue par une nouvelle, il ne lavait jamais vue. Lancienne laccueillait sans demander la pièce didentité, avec ce sourire de connivence quont les habitués.

Bonjour. Il reste des chambres ? demanda-t-il, bien quil ait déjà réservé sur le site.

La jeune femme consulta lordinateur.

Oui, une standard, pour une nuit ?

Pour une nuit, oui.

Il donna son nom : Laurent Mahé. Elle hocha la tête.

Cest bien noté. Quatrième étage, chambre quatre cent six.

Il savait davance que ce serait celle-là. Dans le formulaire en ligne, il précisait « Si possible, la même chambre ». Par habitude plus que par attachement : il connaissait lemplacement des prises, la fenêtre qui fermait mal, le débit du pommeau de douche. Et puis, cest ici quils se retrouvaient depuis trois ans.

Il monta lescalier. Lascenseur fonctionnait un jour sur deux. Il avait pris lhabitude de compter les marches. Sur le palier du quatrième, il sarrêta, souffla, sortit son portable, écrivit : « Jy suis. Dans une heure comme prévu ? » La réponse ne tarda pas : « Oui, jarrive ».

La chambre sentait bon le pulvérisateur bon marché, mâtiné dune odeur familière, un fond de lessive. Du regard, il vérifia les lieux. Rien navait changé : lit étroit, matelas raide, table basse avec téléphone, bureau avec lampe, télé rarement allumée. Il posa son sac sur la chaise, ouvrit sa veste, et aperçut sur la table un carnet à la couverture noire.

Rien à voir avec les brochures dhôtel. Simple carnet souple à carreaux. Posé là, à côté de la télécommande, comme oublié pendant le ménage.

Il le prit, le feuilleta machinalement. Rien sur la première page : pas de nom, pas de numéro. Les premières feuilles étaient vierges, puis senchaînaient des lignes serrées, une écriture nerveuse. Il allait refermer quand une phrase attira son regard : « Aujourdhui encore, jai menti à ma femme sur ce déplacement ».

Il resta figé. Les lettres étaient maladroites, penchées à droite, sans fioritures. Il lut une autre phrase : « Jai prétendu partir en formation, alors que je reviens dans cette même chambre ».

Il esquissa un sourire, sans trouver cela drôle. Il referma le carnet, le reposa. Alluma la télé puis baissa tout de suite le son. Retira sa veste, la suspendit, ouvrit le laptop pour regarder ses mails. Mais dans sa tête résonnait la phrase : « Jai à nouveau menti à ma femme ».

Quarante minutes plus tard, on frappa à la porte. Il reconnaissait déjà ce toc. Il ouvrit et la laissa entrer.

Elle traversa rapidement la pièce, posa son sac, se défit de son manteau. Ils sembrassèrent dabord comme deux étrangers que les semaines séparent, puis comme deux complices.

Ça a été, la route ? demanda-t-il.

Comme dhabitude. Paris et ses bouchons

Elle nota le carnet sur la table.

À toi, ce carnet ?

Non, quelquun la oublié.

Une femme de chambre, peut-être ?

Pas sûr. Il y a des notes

Elle haussa les épaules, fila à la salle deau. Il la suivit du regard, se souvenant de leur rencontre : elle lui avait paru si jeune, presque une gamine, alors quils navaient pas tant décart. Il venait davoir quarante-deux ans, se sentait épuisé, transparent à la maison. Rien ne clochait vraiment avec Blandine, sa femme, sinon ce silence routinier. La fille, Juliette, menait sa vie détudiante. Un soir de pot dentreprise, tout avait basculé.

Il se répétait que cela ne changeait rien, que chez lui il restait le même mari, le même père. Quil ne détruirait jamais sa famille, ni la sienne. Que ce nétait quun espace où il se sentait vivant, désiré. Il saccrochait à ce récit, surtout sur le chemin du retour.

Quand elle partit plus tôt, prétextant des obligations, il se retrouva seul. Le carnet traînait sur la table. Il alluma la lampe, ouvrit au hasard.

« Je ne sais pas quand tout sest compliqué. Au début, cela ressemblait à un jeu. Je croyais pouvoir gérer. Personne ne souffre, me disais-je. Ma femme continue comme avant, les enfants grandissent. Je rentre avec des cadeaux, tout sourire. Je me montre plus attentif, par culpabilité. Quelle mal y a-t-il ? »

Il senfonça dans sa chaise. La proximité des pensées du carnet était terrifiante. Il se souvint de la première année, des bouquets offerts sans raison, de son aide à Juliette pour ses devoirs, de ses week-ends au jardin avec Blandine bien quil déteste ça. Il pensait alors devenir meilleur.

Il tourna la page.

« Parfois, jai limpression dêtre deux personnes. Lun blague dans la cuisine, parle des prochaines vacances, lautre réserve une chambre à lhôtel et y mène une toute autre vie. Je me suis habitué à ce dédoublement. Je redoute que la frontière disparaisse. »

Il referma le carnet, jeta un coup d’œil à la porte. La sécurité tenait bon. De lautre côté du mur, quelquun faisait couler leau. Rien ne dépassait, tout semblait sous contrôle.

Le téléphone vibra. Blandine : « Bien arrivé ? Tout va bien ? » Il répondit : « Oui, je suis installé. Jai une visio demain, je prépare ». Les mots coulaient, automatiques.

Il rouvrit le carnet, tourna vers la fin. Les dates étaient parfois espacées. Lune delles remontait à trois mois.

« Aujourdhui, elle ma dit quelle en avait assez de cette clandestinité. Elle en a marre dattendre mes messages, de vivre au rythme de mon agenda. Elle ma demandé si je vois vraiment sa vie autrement quà travers ces rendez-vous. Je lui ai dit que je laime, mais que jai une famille, des enfants, des obligations. Que je ne peux pas tout plaquer. Elle a répondu : Tu as juste peur. »

Il se souvint de leur récente conversation. Elle aussi voulait savoir, pensait à un après. Il avait éludé : trop compliqué, trop vieux, un divorce aurait un drôle deffet autour deux Il fut gêné du parallélisme frappant.

Il laissa le carnet, parcourut la pièce. Dans le miroir près de la porte, il vit son reflet : un homme dune quarantaine dannées, tempes grisonnantes, chemise un peu tirée sur le ventre. Pas la pire image, mais loin de ce dont il rêvait à vingt-cinq ans.

Le téléphone vibra encore. Cétait Juliette : « Papa, tu regarderas ma présentation demain ? Jai ajouté deux slides. » Il répondit « Oui, demain soir je regarderai ».

Il eut envie décrire davantage. Lui demander comment elle allait, ce quelle ressentait. Mais il referma la discussion. Il revint vers le bureau, ouvrit de nouveau le carnet.

La note suivante, plus fébrile.

« Aujourdhui, ma femme a demandé pourquoi je vais si souvent là-bas. Elle a remarqué ma manière soucieuse de préparer mes valises. Jai plaisanté, parlé dun contrat intéressant. Elle ma regardé comme si jétais un étranger. Jai senti mon cœur saccélérer. Ensuite, tout est redevenu normal. Mais elle ne me croit plus. »

Il revit la question du matin : et si elle venait avec lui ? Ce regard. Rien de frontal, pas de scène, mais une tension souterraine, obstinément ignorée.

Il tourna la page. Lun des récits évoquait une rencontre fortuite avec sa maîtresse, au centre commercial avec son mari et ses enfants. Ils sétaient comportés en parfaits inconnus. Ensuite, il avait passé la nuit à imaginer le pire, si lun de leurs amis jamais les croisait ensemble.

Il se surprit à lire depuis plus dune heure. Les mots du carnet et ses propres pensées se mélangeaient. Il le referma, mais il resta posé là, comme un rappel muet.

La nuit venue, il dormit mal. Dans la chambre dà côté, on riait fort, la porte claquait. Il imagina lauteur du carnet. Un homme à peu près comme lui, qui déballait sa valise, écrivait en attendant. Lui aussi rentrait chez lui en prétextant des réunions.

Au matin, buvant un café instantané, il reprit le carnet.

« Jai tenté de compter le nombre de fois où jai menti. Le nombre de messages effacés, de rendez-vous annulés pour le travail, alors que jattendais ici. Je me suis arrêté à cent. On se persuade que ce nest que des mots. Mais parfois, jimagine ces mensonges formant un mur entre moi et eux. Et jai peur de ne plus jamais le déconstruire. »

Il songea à cette fois où il avait décliné une sortie cinéma avec Juliette. Il était resté à lhôtel pour la voir. Prétextant une urgence client. Elle, indifférente, avait invité une amie. Les enfants s’habituent vite à l’absence, pensa-t-il.

Il rangea le carnet dans le tiroir du bureau. Ce serait plus facile ainsi. Il boucla ses affaires, vérifia chargeur et papiers. Avant de partir, hésita, regarda la couverture noire. Laisser, déposer à la réception, lemporter ? Chacune avait l’air déplacée.

Finalement, il laissa le carnet là, légèrement calé contre le mur.

Chez lui, rien navait changé. Blandine lui demanda comment sétait passée la réunion. Il inventa des collègues, des clients pressés, un dîner déquipe. Elle écoutait, hochait la tête, posait des questions. À un moment, elle déclara :

Tu sembles fatigué. Dors un peu ce soir.

Juliette entra avec son ordinateur portable.

Alors, tu regardes ? Elle lança la présentation, sinstalla à côté de lui. Il lut les titres des slides, fit quelques remarques sur la police de caractères, la mise en page. Elle, studieuse, prenait note sur son carnet. Soudain, elle demanda :

Papa, tu nen as pas marre daller toujours là-bas ? Tu disais que tu rêvais dune vie sans déplacements.

Il hésita.

On ne choisit pas toujours.

Maman sinquiète. Elle dit que tu es Elle ne finit pas, haussa les épaules. Laisse tomber.

Lagacement monta. Contre lui-même, surtout. Pour entretenir un mensonge, il faut tant defforts.

La nuit, il se réveilla en sentant Blandine se tourner, tirant la couette sur elle. Il la regarda sans bouger, détailla sa nuque et une mèche rebelle. Autrefois, il connaissait chaque grain de beauté. Ce soir, il ne se rappelait même plus quand il lavait simplement observée ainsi, sans penser à rien.

Est-ce que je la trahis ? pensa-t-il. Je reste là, je ne pars pas. Jaide, je soutiens. Simplement Les arguments seffilochaient, étrangers, comme lécriture du carnet.

Deux semaines plus tard, il refermait à nouveau sa valise. Cette fois, Blandine ne posa pas de questions. Simplement :

Cest pour combien de temps ?

Une nuit.

Très bien.

Absolument neutre. Cette sérénité-là glaçait plus que tout soupçon.

Il arriva à lhôtel à la tombée du jour. La même réceptionniste lattendait.

Bonsoir, chambre quatre cent six à votre nom.

Il grimpa, ouvrit, chercha aussitôt du regard la table. Le carnet était toujours là.

Il le prit, vit la trace dun choc sur la couverture. Il louvrit à la dernière page. Nouvelle entrée.

« Je croyais tout contrôler. Mais aujourdhui, ma femme a trouvé des messages. Pas tous, une partie. Elle, silencieuse, pendant que je mexpliquais. Elle ma regardé comme un inconnu. Jai dit que cétait ancien, une erreur, pas grave. Rapidement jai compris que je madressais à moi-même, pas à elle. Elle est partie dans la chambre. Les enfants attendaient dans la cuisine, feignant de tout ignorer. Moi, je suis resté assis dans lentrée, à me demander comment jen étais arrivé là. »

Un frisson lui remonta sous la chemise. Ce nétait plus lhistoire dun autre. La ressemblance lui sautait aux yeux. Il se revit la veille, omettant deffacer un message, laissant Blandine saisir son téléphone sous prétexte dappeler Juliette. Cette fois, rien ne sétait passé. Était-il sûr de cela ?

Il tourna la page. Hiers date.

« Je suis venu ici car je ne sais plus où aller. La maison imprégnée de cette discussion. Elle na pas crié ni pleuré. Elle a tourné les talons : Je ne sais pas qui tu es. Moi non plus. Je suis là, dans ce lieu qui ma rendu heureux, et je ne ressens rien. Juste le vide. Je croyais que la seule règle était de ne pas franchir la ligne. Mais la ligne, je lai dépassée depuis longtemps. Je ne voulais simplement pas le voir. »

Il referma, sassit sur le lit. Tant dannées vécues en croyant quil suffisait de ne rien précipiter, de cloisonner : ici la famille, là le travail, là le temps suspendu à lhôtel.

On frappa à la porte. Il sursauta.

Cest moi, murmura une voix familière.

Il ouvrit, la laissa passer. Dun regard, elle le scruta avec gravité.

Tu as lair bizarre, tu es certain que ça va ?

Juste fatigué

Elle pointa le carnet.

Tu nas toujours pas jeté ce truc ?

Je ne sais pas à qui il appartient, il reviendra peut-être.

Probablement pas. Perdu, cest perdu.

Elle sassit, lattira vers elle.

Tu es sûr ?

Il acquiesça, mais il avait létrange impression dêtre au bord de quelque chose dindéfinissable. Ils firent lamour, parlèrent de tout et de rien, programmèrent leur prochaine rencontre. Elle demanda encore sil comptait changer quelque chose. Il repoussa.

Après son départ, il resta seul. Rouvrit le carnet.

« Je ne sais pas quoi faire. On peut tout nier, promettre de changer. On peut partir, commencer autre chose. Sauf, qui garantit de ne pas recommencer ? Peut-être, le seul pas, cest cesser de se mentir à soi-même. Reconnaître que ce nest pas un simple jeu, ni une bulle, mais un choix de vie. Et si on ne veut pas le détruire, cest ce quon choisit. Avec ses conséquences. »

Il referma le carnet, resta longtemps immobile. Puis il saisit son portable, ouvrit la conversation avec Blandine. Écrivit « Tout va bien à la maison ? », effaça. « Il faudrait quon parle en rentrant », effaça aussi. Finalement : « Votre journée ? » Elle répondit en bref : « Bien. Rien de spécial ».

Il alla à la fenêtre. Dehors, la route et son flot de voitures. Il imagina, dans une chambre voisine, un homme penché sur son propre carnet. Peut-être ce même auteur, ou un autre, avec la même histoire. Il se surprit à lexcuser, tout comme il sexcusait toujours lui-même.

Il reprit le carnet, consulta les premières pages. Les mots y étaient plus paisibles.

« Jai commencé ce carnet pour ne pas devenir fou. Pour être honnête, quelque part. Puisque je mens à ceux que jaime, au moins la vérité est ici. Cest peut-être illusoire. Mais jy perds moins mon âme. »

Il referma le carnet, se demanda sil devait lemporter. Mais le prendre, cétait se lapproprier ; le laisser, sen laver les mains.

Il sortit un dossier, y glissa le carnet. Puis le ressortit. Le reposa sur le lit, sassit à côté.

Le portable vibra. Juliette : « Papa, jai ma soutenance demain. Tu seras là à quinze heures ? » Il calcula. Normalement, il devait rentrer en soirée. Mais en partant tôt, cétait possible.

« Je serai là », écrivit-il. « Je repousserai un rendez-vous ». Elle répondit dun smiley, dun « trop bien ».

Il coupa le portable, sallongea, fixant le plafond. Les paroles du carnet tournaient : « Cesser de se mentir à soi-même ». Pour lui, cela voulait dire renoncer à se voir comme une victime, comme un égaré ; admettre quil avait bâti sa vie ainsi, délibérément.

Il imagina la confession à Blandine. « Jai quelquun dautre. » Son regard. La réaction de Juliette Il nalla pas au bout de la scène. Son cœur cognait plus fort.

Il retourna au bureau, ouvrit une dernière fois le carnet aux toutes dernières lignes. Une phrase griffonnée, dans la marge : « Je retarde laveu parce que je redoute moins de les perdre que dêtre vu tel que je suis. »

Il referma le carnet, le rangea dans le dossier, ferma la fermeture éclair. Il sortit un stylo de la poche de son manteau et, sur la page de garde, écrivit son numéro de portable. Sans nom, juste les chiffres.

Il naurait su dire pourquoi. Peut-être lespoir quun jour lauteur le retrouve ; ou simplement laisser une trace pour un autre, qui lirait dans ses lignes ses propres secrets. Sans doute, surtout, pour reconnaître quil nétait pas spectateur, mais partie prenante.

Avant de dormir, il écrivit à Blandine : « Demain je rentrerai plus tôt. Je veux être là pour la soutenance. Ensuite, parlons, daccord ? » Il hésita avant dappuyer sur « envoyer ».

La réponse vint tard : « Daccord ».

Au matin, il partit avec sa valise, le dossier contenant le carnet à lintérieur. À la réception, il fit une pause.

Excusez-moi, dit-il. Il y avait un carnet oublié dans la chambre. Je lai pris. Si on le réclame, voici mon numéro. Il le nota sur un petit papier.

Je transmettrai, dit la réceptionniste sans beaucoup dintérêt.

Il sortit. Lair était frais sans être glacial. La marche jusquà larrêt lui sembla différente, plus lente. Sa tête était pleine de scénarios, dincertitudes.

Il savait quil pouvait toujours tout remettre à plus tard. Rentrer, dire que la discussion attendra. Parler de malentendu, cacher le carnet au fond dun tiroir. Ou tenter doublier.

Mais il savait, aussi, quune autre voie existait. Venir, sasseoir dans la cuisine, attendre que Blandine serve le thé, parler enfin. Sans promesse que la suite serait simple.

Le bus arriva. Il sinstalla près dune vitre. Au-dehors, la banlieue, les kiosques, les passants. Il sortit le carnet de la sacoche, le posa sur ses genoux. Sans louvrir. Juste le tenir.

Vibration dans sa poche. Un message de Juliette : « Je stresse. » Il répondit : « Je serai là. Tu vas assurer. »

Le bus démarra. Il fixait son reflet dans la vitre, la couverture noire sur ses genoux. Devant lui, la maison, la soutenance de Juliette, la discussion attendue. Derrière lui, lhôtel, lieu de la vie en pause.

Il ne savait pas quelle existence il allait choisir. Mais il sentait, à cet instant, que choisir restait encore possible. Et que continuer à se mentir deviendrait de plus en plus difficile.

Il serra un peu plus le carnet, détourna le regard de son reflet. Le bus suivait une ligne connue, mais chaque virage lui parut à la fois familier et nouveau.

Et il comprit confusément quon croit souvent que la vie se répète, alors quen réalité, chaque boucle est une chance de faire un pas vers la vérité.

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La chambre en boucle : Confessions anonymes d’un homme ordinaire entre fausses missions, hôtels de périphérie et secrets partagés dans un carnet oublié
MON MALHEUR, MON BONHEUR — Anne, jusqu’à quand comptes-tu continuer à boire ? Je suis fatigué de te sauver. Dis-moi ce que je dois faire pour que tu dises adieu à la bouteille une bonne fois pour toutes ! Regarde-toi, tu ressembles à un arbre desséché, – une fois de plus, je suppliais ma femme d’arrêter. Mais est-ce que cela a déjà arrêté qui que ce soit ? Je savais bien que mes paroles étaient vaines. Anne allait me promettre, la main sur le cœur, de ne plus jamais toucher à une goutte d’alcool. Et, une semaine plus tard, tout recommencerait… — Éric, n’essaie pas de me sauver. Ne t’énerve pas. J’ai à peine trinqué… J’ai appelé une amie, on a bavardé de tout et de rien, on s’est retrouvées… – Anne bredouillait, l’esprit embrumé. — Tu parles à peine, Anne ! Va dormir. Anne tenta de m’embrasser d’un geste mou. Elle manqua sa cible. Je me détournai, repoussé par l’odeur aigre de son haleine. Ma femme, soupirant, s’en alla vers la chambre et s’écroula sur le lit sans même se déshabiller, déjà en train de ronfler bruyamment. …Plus d’une fois, j’ai déjà porté ma femme jusqu’à la chambre, telle une sirène échouée sur le plancher… Un vrai tableau. Je passe alors la journée à errer seul dans l’appartement. Au réveil, Anne s’approchera de moi, les yeux baissés : — Excuse-moi, Éric. J’ai mal évalué ma dose. C’est la faute de ma copine : ses toasts insensés, elle m’a poussée à finir chaque verre… Je garde le silence, fâché. Alors Anne se met à briquer la maison, à laver la vaisselle, à frotter le linge avec frénésie… — Qu’est-ce que tu veux manger pour le déjeuner, Éric ? Dis-moi, je te prépare tout ce que tu veux, – Anne minaude, adoptant sa voix la plus douce. Le déjeuner se passera dans la bonne humeur, délicieux, rassasiant. Ensuite, nous irons nous promener, acheter quelques douceurs, essayer de profiter de la vie… La nuit sera la nôtre : passionnée, douce, brûlante. L’envie des bras de ma femme aura grandi, elle saura m’endormir de sa tendresse… Ce bonheur dure une semaine, deux peut-être, puis Anne redevient irritable, agressive, à fleur de peau. Je sais alors, avec certitude, que bientôt elle va rechuter, replonger dans la boisson. Les disputes, les reproches, les larmes reprennent leur cycle infernal. Tout cela dure depuis des années. …Anne et moi nous connaissions depuis toujours ; nous avions sept ans à l’école. En terminale, je lui ai avoué mon amour fou. Elle y a répondu. Nous aurions pu avoir un enfant. Mais Anne a choisi ses études à la fac. Moi non plus, je n’étais pas prêt à être père si jeune. J’ai même ressenti du soulagement le jour où elle m’a annoncé à son retour de l’hôpital : — Voilà, c’est fait, je ne veux pas nous imposer biberons et couches. Toute la vie est devant nous ! …Ensuite, nos chemins se sont séparés pour dix ans. Anne s’est mariée, moi aussi. On s’est revus lors d’une réunion d’anciens élèves. Je suis tombé fou d’Anne à nouveau. Une vraie poupée ! Les souvenirs me sont remontés, sucrés, délicieux. J’ai eu envie de la serrer fort et de ne plus jamais la laisser partir. Mais la soirée s’est achevée trop vite. Nous avons échangé nos numéros, puis encore cinq ans ont passé. Tout ce temps, Anne restait dans un coin de ma tête ; je jalousais son mari en silence. Mais j’avais ma vie, une femme, une fille, la routine… Jusqu’au jour où Anne, l’air perturbé, me téléphone : — Éric, il faut qu’on se voie. Je suis accouru, sans poser de questions. Anne m’attendait, assise seule sur un banc du parc, le regard inquiet. Je suis arrivé dans son dos, j’ai posé mes mains sur ses yeux. — Éric, c’est toi ? – Elle a recouvert mes mains de ses paumes. — Tu as deviné. Dis-moi, qu’est-ce qu’il se passe, Anne ? – J’ai cru qu’elle pleurait. — J’ai divorcé. Il me reprochait notre absence d’enfant, disait que j’étais stérile, “aussi stérile qu’un désert”. Il voulait des héritiers, – Anne a fondu en larmes. J’ai tenté de la consoler du mieux que j’ai pu. J’étais aussi fautif… dans cette “stérilité”. …Nous nous sommes mariés rapidement après. J’ai quitté mon foyer. Là-bas, tout n’était pas rose. Mon beau-père, fortuné, ne ratait jamais une occasion de me rabaisser, “le gendre pauvre”. Il répétait : — Il faudra qu’on te trouve une remplaçante… Je ne veux pas que ma petite-fille lèche des glaces bas de gamme ni porte des fringues d’occasion ! Prends une femme de ton niveau, tu vivras mieux. Il radotait sans cesse, tel une mouche en automne. On le dit en France aussi : “Méfie-toi du beau-père riche comme de ton pire ennemi.” Ma première femme a choisi son camp, celui de son père. Rien ne lui suffisait jamais. …J’ai pris mes affaires, je suis parti en location. Il n’y avait qu’une armoire, un lit, une table, une chaise. Ça m’allait parfaitement. Quand Anne est revenue dans ma vie, j’ai eu envie de l’habiller, la choyer comme une reine. Une femme qu’on aime doit être gâtée. J’ai eu la chance d’un travail très bien payé. Bientôt, l’aisance matérielle a suivi. Avec Anne, on a acheté un appartement, tout équipé dernier cri. On s’est offert une voiture étrangère. Je voyais régulièrement ma fille, lui apportais des jouets exceptionnels du monde entier. Mon ex-beau-père ricanait : “De la boue à la noblesse…” Mon ex-femme n’a jamais refait sa vie d’ailleurs. Il faut croire qu’elle attendait un “cru supérieur”… Je n’ai pas laissé Anne travailler. Le quotidien, c’était moi. Elle, la cuisine, la maison. Et bien sûr, se consacrer à elle-même : coiffeur, manucure, institut… J’adorais les compliments des inconnus sur son élégance. J’étais fier de ma magnifique épouse. Je lui passais tout. Mais le bonheur sans nuage n’a pas duré. Anne a commencé à abuser de l’alcool. Souvent légèrement ivre, le changement chez elle était discret, mais je le sentais : quelque chose n’allait pas. Pour calmer ses pensées noires, je lui ai trouvé un travail. Mais un mois plus tard, on lui a demandé sa démission. Personne ne voulait d’employée alcoolisée. Anne n’avait même pas d’amis pour boire avec elle : elle buvait seule, jusqu’à l’oubli. Son jeune frère est d’ailleurs mort sur le pas de chez lui, d’une overdose. Je traînais maintenant après le travail, redoutant de retrouver ma femme soûle. Rien n’avait d’effet. Elle refusait toute aide médicale : — Arrête de me prendre pour une alcoolique finie ! Tu ne comprends rien, Éric ! Je suis en prison dans ma tête… Pas d’enfants, jamais ! Toi tu as ta fille… La douleur me rongeait. Ce jeu cruel nommé “alcoolisme”, j’en avais assez. J’ai alors rencontré une jeune maîtresse, douce, belle, adorée. Je suis parti vivre avec elle. Deux ans, j’ai suivi la déchéance d’Anne de loin. De plus en plus bas… Personne ne pouvait la retenir du gouffre, personne sauf moi. Comme on dit, la famille, il y en a plein, mais quand il faut se raccrocher, on n’a personne. Avec Anne, c’est notre chemin à deux… droit ou tortueux, qui sait ? Loin d’elle, elle m’a terriblement manqué. Je me suis accusé de tout. Car je l’aime, toujours, cette femme perdue. J’ai embrassé ma jeune compagne, puis je suis retourné vers Anne, abandonnée. Elle est mon malheur, mon bonheur…