Japprends à vivre par moi-même
La poêle contenant lomelette refroidissait sur la plaque lorsque le carillon de la boîte aux lettres retentit brièvement dans le couloir : du courrier. Le bac en plastique, où autrefois atterrissaient des lettres manuscrites ou des cartes postales, ne recueillait désormais plus que des factures et des prospectus publicitaires.
Pierre Simonet, en sappuyant sur le mur, se dirigea vers lentrée. Il se pencha pour ramasser les enveloppes et, dun geste devenu machinal, tria : publicités, publicités, journal de quartier, et factures délectricité et deau. Sur lenveloppe, en lettres majuscules : « URGENT. À régler avant le 15. » Aujourdhui, nous étions déjà le 18.
Il sassit directement sur le banc du couloir, déchira le bord de lenveloppe et déplia la facture. Les colonnes de chiffres dansaient devant ses yeux ; au bas de la page, une phrase imprimée : « À régler par virement, terminal de paiement ou service en ligne. » Plus bas encore, un tableau avec un code QR.
Mais où sont laissa-t-il échapper à voix haute.
Avant, il y avait en bas la ligne des coordonnées bancaires que Lydie recopiait dans son carnet. Elle partait chez La Banque Postale, revenait avec les quittances quelle rangeait scrupuleusement dans un classeur. Ce classeur reposait désormais dans larmoire, juste à côté de ses robes. Là où il évitait de mettre le nez.
Il se releva, apporta la facture à la cuisine et la posa à côté de son assiette. Lomelette était froide, mais il la termina quand même, sans vraiment sentir le goût. Il navait quune pensée en tête : « Comment on paie, maintenant ? »
Après quarante-huit ans de mariage, il se retrouvait seul dans leur deux-pièces à Montrouge. Son fils, avec famille, vivait de lautre côté du périphérique, appelait un jour sur deux, mais venait peu. Son petit-fils, étudiant à Paris-Descartes, passait plus rarement encore, téléphone en main comme une extension du bras. Quand Lydie était tombée malade rendez-vous médicaux, médicaments, paperasse cétait le petit-fils qui lavait aidé à prendre des rendez-vous en ligne, à naviguer sur les portails administratifs. Cela sétait fait tout seul, tant quelle était là. Pierre Simonet accompagnait, transportait, portait, mais ne sintéressait pas trop aux détails.
Maintenant, cétaient ces détails qui lui faisaient face, impitoyables, dans des codes et des liens sur papier glacé.
Il colla la facture sur le frigo sous un magnet souvenirs de Biarritz. À côté, les deux factures précédentes. Sur lune, son fils avait noté au feutre rouge : « Payé moi-même via lappli. » Pierre avait juste hoché la tête et navait même pas demandé comment.
Le téléphone, posé sur la fenêtre, sonna. Comme sil avait entendu ses pensées.
Papa, tu as mangé ? lança son fils sans dire bonjour.
Oui, oui, cest bon. On a encore reçu une facture. La troisième qui saccumule.
Pourquoi tu attends ? Je passe ce soir et je la règle.
Tu ne vas pas tout faire à ma place non plus, répliqua Pierre, plus sèchement que prévu. Je ne suis pas un enfant.
Un silence sinstalla.
Papa, cest juste que cest compliqué pour toi, ces QR codes, les identifiants. Tu stresses.
Je vais y arriver, maugréa Pierre, même si tout sétait contracté à lintérieur.
Après lappel, il resta un moment à la cuisine, regardant le magnet avec la photo de son petit-fils sur une planche de surf, bronzant à Hossegor. « Il saute de site en site comme il saute les vagues, et moi, je bute sur un simple papier », pensa Pierre.
Il se leva, prit une ancienne facture avec les coordonnées classiques, la compara à la nouvelle. La différence était flagrante. Lancienne, il pouvait lemporter à la banque, faire la queue, comme ils lavaient toujours fait. Mais la banque du coin avait fermé à lautomne. Remplacée par un magasin de réparation informatique.
Pierre se souvint de la semaine précédente, à la mairie annexe, quand il voulait demander une aide pour sa taxe dhabitation. File dattente devant le terminal électronique, une jeune femme qui, patiemment, répétait à chaque usager où cliquer. Arrivé devant elle, Pierre tendit son papier. Elle jeta un œil et répondit : « Ça se fait directement sur le portail, il faut créer un compte. Venez avec quelquun de la famille. » Pierre demanda sil ne pouvait pas, à lancienne, remplir un formulaire à la main. Elle eut un sourire poli, teinté de condescendance.
Maintenant, tout se fait en ligne, répéta-t-elle.
En rentrant, Pierre se sentit non pas vieux, mais devenu superflu. Comme si Paris avait changé ses serrures sans lui donner de nouvelles clés.
Le soir, son petit-fils débarqua avec un sac de courses. Il rangea les produits puis sortit son portable.
Papi, je vais tinstaller tout ça. Tu pourras tout payer en deux clics. Regarde : voilà lapplication de la banque, les impôts, la Sécurité sociale Tu retiens le mot de passe ?
Les doigts du petit-fils volaient sur lécran. Pierre essayait de suivre, mais tout filait trop vite.
Attends, je narrive pas à suivre, avoua-t-il.
Tinquiète, tu vas ty faire. Surtout, touche rien dinutile.
Une semaine plus tard, son petit-fils demanda par téléphone :
Tu as réglé tes factures ?
Pas encore. Jai peur de faire une bêtise.
Mais papi, cest simple. Tu as toujours tout su faire, toi.
Ce « comme un enfant » lui fit mal. Il se rappela lorsque son petit-fils, à cinq ans, narrivait pas à nouer ses lacets et que Pierre, patient, lui montrait encore et encore. Jamais personne ne lui disait quil « faisait le vieux ».
Après cet échange, Pierre décrocha toutes les factures du frigo, les mit dans un sac, prit la décision : demain, il irait à lagence bancaire toute proche, où il restait encore quelques guichetières en chair et en os.
Le matin venu, il enfila sa veste, cala le sac sous son bras et sortit. À la banque, cétait étroit, surchauffé. La queue sentassait devant la borne à tickets. Il prit un numéro et sassit. Sur sa droite, une femme à lunettes hurlait dans son téléphone pour une histoire de prêt. À gauche, un homme maugréait : « Avant, cétait plus simple. »
Quarante minutes plus tard, son numéro safficha. Il sapprocha du guichet, salua. Derrière la vitre, une jeune employée, chignon parfait.
Je peux vous aider ?
Cest pour régler la facture du logement.
Il tendit son sac. Elle y jeta un coup dœil, feuilleta.
Vous avez déjà du retard, signala-t-elle. Et voyez, ici : « Mode de paiement recommandé : en ligne ». Il y aura une commission au guichet.
Ça ira, faites comme ça, répondit-il.
Elle tapa les montants, annonça le total. Il compta les euros, les posa sur le plateau. Elle poussa un soupir.
Vous devriez essayer le paiement en ligne. Cest très simple. À la maison, deux boutons à cliquer et cest fait.
Il sentit comme un nœud à lintérieur. Dans ce « très simple », il entendait « pourquoi êtes-vous incapable ? »
Japprendrai, répondit-il, surpris de sa propre voix. Mais pas aujourdhui.
Sur le chemin du retour, il sarrêta dans un square, sinstalla sur un banc. Dans le sac, les factures acquittées bruissaient. Les mots du petit-fils, de la banquière, de lemployée de mairie tournaient dans sa tête : « Tout a changé. Toi, tu restes derrière. »
Il se souvenait du micro-ondes, du magnétoscope, de son premier portable tout cela avait semblé superflu, difficile. Puis il sétait habitué, à son rythme.
« Lydie maurait dit: sois moins têtu, Pierre, demande à Alexandre. Mais Lydie nest plus là. Et Alexandre nest pas toujours disponible. Je ne veux pas devenir un boulet », songea-t-il.
Le lendemain, il ressortit un vieux carnet du tiroir. Sur une page blanche, il écrivit en haut : « Paiements, notes, services ». Il laissa de la place, puis sinstalla à la cuisine avec son téléphone et une facture dinternet, à régler avant la fin du mois.
Il appela son fils.
Alexandre, bonjour. Jai besoin que tu me montres quelque chose. Pas que tu le fasses pour moi, tu comprends ?
Quest-ce quil se passe ? sinquiéta son fils.
Je veux apprendre à payer moi-même. Pour linternet, lélectricité. Comme ça, je ne tembête plus à chaque fois. Tu viens quand tu peux, mais je prendrai des notes.
Son fils arriva le soir avec un ordinateur portable.
Papa, laisse-moi tout installer, ne ten fais pas.
Non, dit calmement Pierre. Tu tassieds, tu expliques lentement, je fais tout moi-même.
Son fils le regarda longuement, comme sil le voyait différemment. Il acquiesça:
Daccord, mais prépare-toi, ça va être long.
Ils restèrent deux heures à la table. Son fils lui montra comment ouvrir lapplication verte de la banque, chercher « Paiements », sélectionner « Internet », saisir le numéro de contrat. Les doigts de Pierre tremblaient, il ratait les boutons, inversait parfois les chiffres. Alexandre, crispé, se retenait de sénerver.
Ne presse pas, répétait Pierre. Je ne suis pas toi.
Il écrivait méticuleusement dans son carnet : « 1. Ouvrir licône verte. 2. En bas : Paiements. 3. Sélectionner Internet. 4. Saisir le numéro du contrat. Il est ici. » Avec une flèche pour indiquer où trouver le numéro.
Quand le reçu safficha, il ressentit un soulagement, comme après une visite chez le médecin.
Tu vois, cest pas compliqué, commenta Alexandre.
Avec toi à côté, non, admit-il.
Quelques jours plus tard, il voulut réessayer seul. Il ouvrit le carnet à la page voulue, posa la facture, ouvrit lappli. Il se trompa de menu, atterrit sur « Virements ». Il eut peur denvoyer de largent au mauvais endroit. Revint en arrière, relut ses notes. Trouva « Paiements», « Internet». Saisit le numéro de contrat. À la fin, lapplication proposa « Enregistrer le modèle ». Il cliqua « Oui » sans bien savoir pourquoi, puis chercha longtemps la facture, pour finalement comprendre quelle était déjà payée.
Le soir, Alexandre appela.
Papa, je nai pas payé pour toi aujourdhui, mais jai reçu un SMS que linternet était réglé. Cest toi ?
Oui, sourit Pierre. Grâce au carnet.
Bravo ! Mais évite de cliquer partout.
Jai déjà créé un modèle sans faire exprès, avoua-t-il avec une pointe de fierté. Ce sera plus simple la prochaine fois.
Le prochain défi fut la prise de rendez-vous médical ; sa tension grimpait et le généraliste voulait un contrôle chaque trimestre. Lydie appelait avant à la clinique, sacharnait auprès du secrétariat, obtenait le rendez-vous. Le petit-fils lavait ensuite formée au site Ameli. Désormais, à lui de se débrouiller.
Il retrouva le post-it avec lidentifiant et le mot de passe, collé par Lydie au frigo. Tenta de se connecter au site. Sans succès. Mot de passe incorrect. Il appela son petit-fils.
Papi, plus simple : je tinscris via lapplication. Qui veux-tu voir ?
Non, coupa Pierre. Je veux apprendre. Explique-moi par téléphone.
Par téléphone, cest galère, soupira le petit-fils. Mais on essaie.
Quarante minutes à tâtonner. « En haut à droite, trois barres, appuie dessus. Tu vois Mon espace santé? Non? Descends plus bas » Pierre se perdait dans les menus, atterrissait sur des pages obscures, rageait, claquait la souris.
Laisse, je le fais moi, proposa son petit-fils en entendant sa respiration hachée.
Non, insista Pierre. Jy suis presque. Redonne où sont les trois barres
Finalement, le créneau fut réservé. Lécran afficha la date, lheure, le nom du médecin. Pierre nota dans son carnet, à lancienne, comme pour un numéro de téléphone.
Papi, tes un champion, plaisanta son petit-fils. Moi, jaurais abandonné plus tôt.
Moi aussi, mais jai pensé: si je lâche maintenant, ce sera pire ensuite.
Tout ne roulait pas sans accrocs. Un jour, il voulut payer lélectricité. Interrompu par quelquun à la porte, il valida deux fois. Le montant fut débité en double. Il sen aperçut le lendemain, en relisant les opérations. Un coup au cœur. Il appela la banque, suivit les instructions automatiques, se trompa dans les choix, finit par avoir une opératrice.
Vous avez validé deux fois, indiqua-t-elle. Lannulation nest pas possible. Contactez EDF, ils compenseront la prochaine fois.
Donc je ne récupère rien ?
Largent ne part pas, il sera juste avancé pour les prochains mois.
Il raccrocha, furieux. Il faillit appeler son fils pour se plaindre, mais se ressaisit, chercha le numéro dEDF et appela. Après plusieurs transferts, une dame lui confirma que le trop-perçu serait bien déduit.
Le soir, il raconta quand même à Alexandre.
Papa, je tavais dit dêtre attentif, soupira-t-il. Mais cest rien, ça servira de leçon.
Jai pourtant fait attention, murmura Pierre.
Après une pause, son fils ajouta :
Je suis content que tu aies appelé toi-même. Avant, tu maurais appelé direct. Là, tu as géré.
Petit à petit, des catégories sajoutaient au carnet: « Rendez-vous médical », « Factures », « Syndic de copropriété, téléphone ». Il notait soigneusement les numéros, les horaires où appeler. Sur le frigo, à la place de toutes les factures, un unique tableau affichait: mois, payé ou non payé.
Parfois, il sollicitait encore de laide. Pour le courrier compliqué du fisc, il passait chez son fils. Quand la poignée de la porte sest cassée, il demanda à son petit-fils de laider à trouver un serrurier. Mais il sefforçait à chaque fois de comprendre le processus.
Un soir de début dautomne, il prit conscience quil navait rien demandé à personne depuis plusieurs jours. Il avait téléphoné à la clinique pour décaler un rendez-vous à cause dexamens, commandé des courses sur lappli installée par son petit-fils cette fois, il trouva seul le rayon laiterie, le pain, les œufs. Le livreur sonna, Pierre signa sur lécran, mal à laise mais fier.
Ce jour-là, il lui restait un autre défi. Le syndic avait envoyé un message : relevé des compteurs. Lydie sen chargeait autrefois. Pierre ouvrit son carnet, trouva le numéro, appela.
Syndic de copropriété, bonsoir.
Bonsoir. Jappelle pour le relevé des compteurs et savoir quand vous passerez.
On le transféra à plusieurs personnes. Lun parlait vite, lautre trop lentement. Pierre se trompa dans les chiffres, sexcusa, fit répéter. À la fin, linterlocuteur soupira :
Retenu comme ça. Si besoin, on rectifie le mois prochain.
Merci, dit Pierre en raccrochant.
Il jeta un œil à la pendule. Trente minutes avant la visio du mercredi avec son fils et son petit-fils. Il sapprocha de la fenêtre, regarda la cour où les lampadaires sallumaient. En bas, des adolescents trickaient en trottinette, dautres promenaient leur chien. Les téléviseurs brillaient dans les appartements den face.
Le téléphone sonna. Les visages de son fils puis de son petit-fils apparurent à lécran.
Alors, comment ça va ? demanda son fils.
Je gère, répondit Pierre. Aujourdhui, jai contacté le syndic.
Un souci ? sinquiéta son fils.
Non. Jai transmis les relevés. Et commandé les courses pour demain, vu que jai rendez-vous médical.
Tu tes inscrit tout seul ? intervint le petit-fils, curieux.
Avec tes notes, fit Pierre. La page où tu avais dessiné les flèches. Jai trouvé le bon menu, choisi lheure, puis appelé pour confirmer.
Papi, tes trop fort, sexclama le petit-fils. Bientôt tu me donneras des cours.
Nexagère pas, sourit Pierre, ému, Je veux juste vous éviter mille allers-retours.
Son fils le dévisagea, pensif.
Papa, on ne trouvait pas ça contraignant, cétait normal de taider. Mais je vois que tu fais beaucoup seul maintenant. Nhésite pas à nous appeler si jamais.
Je tappellerai par choix, pas par nécessité, répondit Pierre après une hésitation. Parce que je veux que vous soyez présents, pas parce que je ne peux pas.
Le petit-fils acquiesça :
Cest la meilleure façon.
Ils discutèrent encore un peu de la météo, des partiels du petit-fils, de la surcharge au travail du fils. Puis la connexion coupa. Pierre posa le téléphone, retourna à table.
Son carnet était ouvert à la dernière page : « Appel syndic. Courses pour jeudi. Rendez-vous médecin à 10h. » À côté, la tasse de thé refroidie.
Il passa un doigt sur les lignes griffonnées, absorbant la texture du papier. Dans ces traits irréguliers, ces flèches, ces annotations, il trouvait une solidité nouvelle. Pas celle quoffraient Lydie, son fils ou son petit-fils. Une autre, plus discrète, venue de lintérieur.
Il se leva, approcha du frigo. Un calendrier y était accroché, les rendez-vous et paiements y étaient notés. Sous le calendrier, une feuille bien rangée listait les numéros utiles : « Fils », « Petit-fils », « Clinique », « Syndic ». Il savait que, sil fallait, il pouvait appeler lun deux et obtenir de laide. Mais ce nétait plus le seul recours, juste une possibilité parmi dautres.
Le soir, avant de dormir, il relut sa liste du lendemain dans le carnet, éteignit la lumière de la cuisine, traversa le couloir. Dans la chambre silencieuse, la photo de Lydie trônait sur la table de nuit. Il sassit, fixa son visage.
Japprends, Lydie, chuchota-t-il. Pas aussi vite que tu laurais voulu, mais japprends.
Il nattendait pas de réponse. Il sallongea, se couvrit, écouta lhorloge régulière. Demain, il irait seul à la clinique, trouverait le bon cabinet, passerait à la pharmacie puis au distributeur retirer quelques billets. Ce nétait plus une épreuve terrifiante, juste des tâches faisables.
Il ferma les yeux, conscient que bien des choses restaient inconnues : dautres applis, dautres démarches. Mais dans cet inconnu-là, il ressentait moins dangoisse. Au milieu du chemin, il se tenait, carnet en mains, téléphone à portée, sachant où cliquer.
Et cela, ce soir, lui suffisait. Car dans la vie, il ny a pas dâge pour apprendre: à chaque étape, cest le premier pas, si humble soit-il, qui compte vraiment.

