Le prix d’un pas : chronique d’un quadragénaire français face à une lettre venue de 2035, entre rapports à finir, crédits à éviter, choix professionnels risqués, école de basket pour son fils et peur de l’avenir – saura-t-il changer le cours ordinaire de sa vie, quand son « lui » de cinquante ans lui révèle tous ses renoncements ?

Le Prix dun Pas

Il devait finir un rapport pour dix-huit heures, mais cela faisait déjà un quart dheure quil fixait la lettre marquée «personnel». Lenveloppe blanche, sans adresse dexpéditeur, trônait sur le bureau, coincée entre le clavier et une tasse de café froid, et Paul repoussait le moment de louvrir. Finir le tableau dabord. Répondre au message du chef. Faire un tour sur la banque en ligne. Comme si le contenu de la lettre pouvait changer selon linstant où il louvrirait.

Sa journée nétait quune suite de «avant toute chose». Paul avait quarante ans, il était chef de projet logistique dans une petite entreprise de négoce à Lyon. Ni cadre supérieur, ni débutant. On venait lui demander conseil, mais les décisions se prenaient plus haut. Salaire stable, primes ponctuelles. Il savait ce que son compte recevrait à la fin du mois, et où irait cet argent : crédit immobilier, solde de carte, licence de rugby de son fils, médicament pour la belle-mère, quelques sorties au bistrot.

Il cliqua dans le tableau, tapa un chiffre, relut mécaniquement le mail du patron et hocha la tête devant lécran. Le soir, il devait écourter un appel avec deux clients jamais croisés, mais avec qui il échangeait des mails depuis des semaines. Rien de neuf, rien de stressant, rien denthousiasmant non plus.

Le téléphone vibra. Juliette, sa femme, avait envoyé une photo : leur fils de douze ans, Éloi, en short de sport avant lentraînement de basket, ébouriffé et grimaçant. Légende : «Encore oublié ses baskets. Je suis revenue les chercher. Tu as parlé avec lentraîneur pour le stage ?» Paul tapota : «Non, jappelle ce soir.» Il effaça puis rédigea à nouveau : «Je men occupe plus tard, gros rush ici.» Envoyé sans relire.

Il avait remarqué combien, dernièrement, le «gros rush» était son prétexte préféré. Parfois vrai, souvent pratique. Pour Juliette, et pour lui-même.

Lenveloppe semblait étrangère, posée là. Prénom et nom seulement, écrits dune main soignée, vaguement familière. Paul finit par la prendre, la retourner, sentir le pli du pouce. La lumière de la fenêtre soulignait la date dans le coin : «À recevoir le 12/04/2035». Il bloqua, relut, expira. Lhorloge sur son écran indiquait «12/04/2025».

Il esquissa un sourire agacé. Une blague dun collègue ? Ou Éloi avec un complice ? Une petite inquiétude lui effleura lestomac, il la balaya : des bêtises. Il ouvrirait ce papier et tomberait sur une invitation à un escape game ou une pub.

Il décacheta le coin : quelques feuilles, repliées. Ça sentait lencre dimprimerie et la poussière de bureau. Sur la première page, une date : «12 avril 2035». En dessous : «Salut Paul. Si tu lis ceci le bon jour, tu as quarante ans. Jen ai cinquante. Je suis toi.»

Il saffaissa sur son fauteuil, le cœur cognant. Son écriture. La même légère inclinaison, le même «g» agrémenté dun petit crochet. Il relut. Les explications fusaient dans sa tête : faussaire connaissant son écriture, farce, canular de réseau. Mais dautres phrases suivaient.

«Là, tu es dans le bureau du troisième étage, côté fenêtres, car la clim souffle trop fort et tu gèles depuis lhiver passé. Sur la table, une tasse marquée au logo dun client, celle dont tu veux te débarrasser depuis un an. Sur ton téléphone, trois messages non lus : Juliette, Éloi, et Serge de la compta pour le récapitulatif. Tu te dis quil faut finir le rapport avant dix-huit heures, sinon tu rameras encore pour te justifier.»

Paul jeta un œil : trois messages. Un de Juliette. Un dÉloi : «Papa, coach a parlé du stage, je peux ?» Et Serge : «Paul, il me faut le rapport aujourdhui.» Il avisa sa tasse, portant le logo délavé dun client à deux doigts de la rupture il y a deux ans.

Un frisson. Il se remit à lire.

«Cette lettre ne parle ni miracles, ni destin. Juste du prix que tu paies pour tes compromis. Je ne sais pas si on peut changer. Mais tu peux encore ralentir la marche. Je vais décrire plusieurs moments des prochaines années. Rien dénorme. Juste ces choix, faits parce que cest plus simple, plus calme, plus connu. Et la suite, ce que ça a donné pour moi.»

Il lâcha la feuille, tourna la suivante. Chaque point avait une date, un titre bref.

«1. Juillet 2025 : Proposition de NordFrance Log.
2. Octobre 2026 : Second crédit.
3. Janvier 2028 : Douleur au flanc.
4. Mai 2029 : Discussion dans la cuisine.
5. Novembre 2030 : Stage dÉloi.
6. Février 2032 : Déplacement à Bordeaux.
7. Août 2033 : Résultat médical.
8. Janvier 2034 : Déménagement.»

Paul avala sa salive. Des jalons sobres, ordinaires. Rien sur les drames, les miracles, les fortunes. Une vie normale, découpée.

Paul, ton rapport avance ? Anne, une collègue, surgit de derrière la cloison, un dossier à la main.

Il sursauta, cacha les feuilles de la paume.

Je finis, lâcha-t-il, maîtrisant sa voix.

Ne traîne pas, elle disparut sans suspicion.

Paul consulta lheure : seize heures quarante. Deux heures encore, mais soudain il étouffait dans lopen-space, entre les écrans et le bourdonnement des imprimantes.

Il rangea les feuilles, glissa lenveloppe dans sa veste. Ferma son PC, se leva et alla voir son supérieur.

Je dois sortir une heure. Pour le médecin, improvisa-t-il.

Maintenant ? le chef leva un sourcil. Et le dossier «Vecteur»

Dici ce soir, je vous lenverrai, répondit Paul, étonné de sa propre assurance.

Le chef fit un geste résigné.

Dans lascenseur, Paul fixait la paroi métallique, les mains moites. Il ne savait pas où aller juste besoin de prendre lair.

La lumière dehors, les voitures, les passants pressés. Tout semblait inchangé, mais il sentait que quelque chose avait basculé. Il marcha deux pâtés de maisons, puis tomba sur une cour calme avec un banc. Il sy assit, prit lenveloppe et lut le premier point.

«1. Juillet 2025 : Proposition de NordFrance Log.

Dans trois mois, un ancien camarade dHEC, maintenant adjoint chez NordFrance Log, tappellera. Ils cherchent un chef pour accompagner leur essor. Salaire supérieur, meilleur package, mais faut se former, prendre des risques, oser quitter ton confort. Tu diras que tu vas réfléchir, puis déclinera. Sous prétexte de lemprunt, dÉloi, du besoin de stabilité. En réalité, tu auras peur. Tu te répèteras quà quarante et un ans, cest tard pour tout changer. Jai refusé. Un an plus tard, NordFrance a explosé, et mon copain est devenu directeur commercial. Je suis resté là, même salaire, mêmes craintes, mêmes justifications.»

Paul se remémora ce copain avec qui il avait échangé il y a peu. Effectivement, il lui avait parlé dopportunités, mais la discussion avait tourné court. Un pincement au cœur. Il se visualisa répondant «je vais réfléchir», puis tournant en rond une semaine pour finalement rester dans ses habitudes. Trop plausible.

Il tourna la feuille.

«2. Octobre 2026 : Second crédit.

À ce stade, avec Juliette, les disputes à propos de largent se multiplieront. Éloi voudra faire un stage sportif, tu te sentiras coupable de ne pas pouvoir mieux. La banque proposera une nouvelle carte de crédit. Tu diras que cest provisoire, que vous soldez ça vite. En fait, tu ne voudras pas décevoir ton fils ni tengueuler à la maison. Tu signeras. Les intérêts deviendront un poste à part entière, et tu te demanderas chaque mois si tu ne travailles pas juste pour la banque.»

Paul serra la feuille. Ils avaient déjà cédé une fois. Il y pensait encore avec amertume. Un deuxième crédit ? Il entendait déjà la justification de son futur soi : «À quoi bon faire autrement ?»

Plus loin, la santé.

«3. Janvier 2028 : Douleur au flanc.

Tu la sentiras dès lautomne mais mettras ça sur le dos du bureau. En janvier, la douleur sintensifiera, tu te réveilleras la nuit. Juliette insistera pour consulter ; tu traîneras. Tu niras quau pire moment. Diagnostic bénin, mais interven­tion nécessaire. Si tu avais consulté plus tôt, tout aurait été plus simple et moins coûteux.»

Il posa par réflexe une main sur ses côtes. Rien, mais il songea à ces douleurs de dos quil avait eues récemment et mises sur le compte de la chaise. Cela lui parut soudain beaucoup moins anodin.

Il passa sur «Discussion dans la cuisine» et «Stage dÉloi», mais sarrêta, la gorge sèche. Il nosait pas tout découvrir. Et pourtant, il redoutait de sarrêter. Comme si, en ne lisant pas, les événements perdraient leur réalité.

Le portable vibra. Juliette : «Tu es passé où ? Faut quon parle du stage. Éloi attend.» Il fixa lécran, la lettre. Dans la lettre, le stage dÉloi était en novembre 2030. Mais, cette année, ils débattaient déjà sur un tournoi hors de Lyon.

Il regagna son poste vers dix-sept heures passées. Le rapport fut expédié en mode automatique, relu, envoyé au chef. Les collègues blaguaient, commentaient les bouchons, la télé, le weekend. Paul, silencieux. Lenveloppe pesait dans son cartable.

À la maison, cétait leffervescence. Éloi dans le couloir, bottes et short, racontant sa victoire à lentraînement. Juliette épluchant une salade, une casserole sur la plaque.

Où tu étais, jai envoyé un message, lança-t-elle sans se retourner.

Beaucoup de boulot, répondit-il, aussitôt pris en flagrant délit.

Tu devais appeler lentraîneur, rappelle-toi : stage dans deux semaines, décision à prendre.

Éloi parut dans lembrasure, ballon à la main.

Dis oui, sil te plaît, papa. Tous les copains y vont.

Paul rangea sa veste, savança vers la cuisine. Lodeur du repas flottait. Il ouvrit le robinet, se lava les mains, attrapa une serviette.

Ça coûte combien ? demanda-t-il dune voix quil sefforçait de maîtriser.

Je tai envoyé le détail répondit Juliette en se tournant. Hébergement, train, participation. Cest pas donné, mais le coach assure quil a du potentiel.

Il savait ce quil lui restait sur le compte. Ce que la banque prendrait dans trois jours pour le crédit. Et que, daprès la lettre, il craquerait tôt ou tard pour une carte de crédit supplémentaire, plutôt que de mettre son veto. On nen était pas là, mais il en voyait déjà la ligne.

On va regarder, proposa-t-il, peut-être quon peut éviter un crédit.

Juliette leva les sourcils.

Comment ça ? Tu disais que les primes, cest incertain.

On peut réduire certains postes de dépenses, répondit-il. Jaimerais éviter un nouveau crédit.

Éloi fronça les sourcils, serrant son ballon.

Donc je ne pourrai pas y aller ? fit-il.

Je nai pas dit ça, répondit Paul. On va essayer de trouver une solution. Mais sans sendetter à chaque fois. Ce soir, on fait les comptes ensemble.

Juliette observa un instant, dans son regard un mélange de lassitude et despérance.

Daccord, on verra.

Après le dîner, Éloi filant faire ses devoirs, Paul sortit lenveloppe, la posa sur la table.

Cest quoi, ça ? demanda Juliette.

Il hésita. Expliquer quil avait reçu une lettre soi-disant envoyée par lui-même dix ans plus tard ressemblait à une mauvaise farce. Mais la cacher semblait tout aussi absurde.

Cest étrange, dit-il. Comme une lettre du futur.

Elle eut une moue incrédule.

Tu es sérieux ? Un canular ?

Je ne sais pas, avoua-t-il. Cest trop rempli de détails beaucoup trop précis.

Il déplia la première page, la passa à Juliette. Elle lut, plissa le front.

Cest ton écriture. Mais ça peut se copier. Il y a quoi, là-dedans ? senquit-elle.

Des décisions que je prendrais. Travail, crédits, santé, notre histoire.

Elle tourna jusquà un passage : «discussion dans la cuisine», lut trois phrases, devint pâle et reposa.

Cette personne en sait trop, murmura-t-elle. Ça minquiète.

Moi aussi, répondit Paul.

Ils restèrent silencieux autour de la table, les feuilles étalées comme une troisième assiette. Lhorloge murale égrenait les secondes. Dans la chambre voisine, Éloi riait à une vidéo.

Et tu comptes faire quoi ? finit-elle par lâcher.

Paul repensa à «la proposition de NordFrance Log», le ventre serré.

Je ne sais pas, répondit-il. Mais faire comme si mes choix navaient aucune conséquence ce nest plus possible.

La nuit, son esprit tournait. La lettre, cachée dans le tiroir, lobsédait : le coup de fil de ce camarade décole, la deuxième carte bancaire, la douleur au flanc. Il se revit, ces dernières années, choisir le silence et lhabitude, préférer la tranquillité à leffort, avaler un Doliprane plutôt qualler voir le médecin.

Le matin, avant daller au bureau, il sortit son téléphone, trouva le numéro du camarade, hésita. Appeler maintenant ? Dans la lettre, lautre devait lappeler dans trois mois. Sil prenait linitiative, cela changerait-il la suite ou simplement hâter linévitable ?

Le bureau était semblable à lui-même. Même ambiance, mêmes plaisanteries, même odeur de café filtre. Le chef réunit léquipe : réductions budgétaires à venir, primes revues à la baisse.

Faites de votre mieux, ajouta-t-il, esquissant un sourire gêné.

Des murmures dans lopen-space. Anne maugréa à voix basse. Paul sentit monter cette vieille vague mélange de résignation et de fatalisme. Le soir, il se voyait déjà annoncer chez lui que «partout, cest pareil».

Au déjeuner, il reprit la lettre. Y lut les paragraphes sur «le déplacement à Bordeaux» et «le déménagement». Sept ans plus tard, on lui proposait alors de piloter un nouveau site déménagement à Bordeaux. Il navait pas osé en parler sérieusement à Juliette, de peur de déraciner la famille alors quÉloi entrait au lycée. Le résultat : deux ans plus tard, le nouveau bureau explose, son propre service est réduit, il se retrouve avec davantage de tâches, un revenu en baisse et autant de dettes.

«Je ne prétends pas que jaurais dû accepter», écrivait le Paul du futur, «mais je reconnais navoir jamais voulu en discuter vraiment. Jai décidé pour tout le monde, car cétait plus rassurant.»

Il posa la feuille. Peut-être la lettre nétait-elle quun miroir impitoyable de ses habitudes. Peut-être suffisait-il dobserver pour deviner ses réactions prévisibles.

Il se rappela ces mots dune psychologue, dans un bilan dorientation du lycée : «Tendance à fuir le conflit». Il avait trouvé ça drôle. Il létait beaucoup moins.

Le soir, alors quil tapait sur son ordinateur, Éloi sapprocha.

Si je ne vais pas à ce stage, je pourrai quand même continuer le basket ? demanda-t-il sans décrocher les yeux de sa tablette.

Oui, répondit Paul. Mais pour rester titulaire, ce sera plus dur.

Cest ce que dit le coach, soupira Éloi. Mais je ne veux pas que vous preniez un crédit à cause de moi.

Cette phrase le toucha plus quun relevé de banque.

Écoute, Paul ferma lordi. On va réduire un peu nos extras. Je prendrai peut-être un job en plus, mais je veux que tu ailles au stage, si cest ce que tu veux, pas juste parce que le coach la dit. Et on essaiera déviter les dettes. Si ce nest pas possible autrement, on en discutera. Ensemble.

Éloi hocha la tête sans le regarder, un sourire flottant.

La nuit, Paul finit par lire toute la lettre. Certains passages le transperçaient : en 2029, une dispute avec Juliette parce quil avait raté un récital scolaire. En 2030, absent dun match décisif dÉloi, «parce que rapport urgent», et son fils osant un «tant pis, jai lhabitude». En 2033, une attente de résultat à la clinique, se souvenant quil aurait suffi de courir régulièrement pour éviter lopération.

Aucune morale finale. Seulement : «Si tu continues ainsi, il ten arrivera une partie. Si tu changes, ce sera différent. Je ne sais pas ce qui sera mieux. Mais faire comme si rien ne dépendait de toi coûte très cher.»

Il resta longtemps à méditer, puis rangea les feuilles. Il sortit un cahier, écrivit : «Salut. Jai quarante ans. Je ne sais pas qui tu es ni comment ça marche. Mais je vais essayer de changer quelques trucs. Pas tout. Je ne suis pas un super-héros. Mais quelques trucs.» Il barrât, chiffonna la page et la jeta.

Le lendemain, il prit rendez-vous chez le généraliste. Simplement, par téléphone. On lui donna une date : dans deux semaines. Il répondit «parfait», alors quavant il aurait différé.

Un jour plus tard, il appela finalement le camarade dHEC. Celui-ci sen réjouit, parla longuement de son entreprise, puis lâcha :

Peut-être quon cherche un responsable cet été. Grosse responsabilité, faut être costaud. Puis quarante balais, tu voudrais vraiment tout plaquer ?

Paul sentit son ventre se contracter. La lettre, mais plus tôt que prévu.

Écoute, répondit-il, surpris par sa propre fermeté. Si ça devient concret, au moins parlons-en. Je promets rien, mais je veux pouvoir choisir.

Le camarade rit sincèrement.

Eh bien, cest pas la réponse que jattendais. Je te contacte si ça se précise.

Il raccrocha et sassit sur le lit. Même chambre quhier : armoire un peu bringuebalante, pile de livres sur la table de nuit, vieux lampadaire dans le coin. Pourtant, lair semblait empli dune dimension nouvelle : le possible.

Le soir, il raconta lentretien à Juliette. Silence long, puis :

Tu envisages sérieusement de déménager ?

Je veux juste cesser de tout refuser davance. Je ne sais pas ce qui sera possible ni si tu le voudras. Mais jen ai assez de décider à la place de tout le monde que tout est verrouillé davance.

Elle le fixa.

Je ne veux pas aller nimporte où, souffla-t-elle. Mais ce que je veux encore moins, cest vivre avec quelquun qui choisit toujours la peur.

Ses mots touchaient juste, sans blesser sajustaient sur une fissure intérieure.

Moi non plus, admit-il. Alors si une offre sérieuse arrive, on en parlera honnêtement. Pas comme avant, où je posais mon non tout cuit sur la table.

Elle acquiesça.

Une semaine plus tard, la banque envoya une nouvelle offre de crédit : «La solution flexible pour vos projets». Il la supprima. Rentré dans lapplication, il chercha «Refuser» et valida. Son cœur battait, comme sil venait dannuler son avenir. Mais quand loffre disparut, il respira mieux.

La lettre dormait dans le tiroir du bureau. Parfois, il en relisait des extraits, confrontait à la réalité. Certains points coïncidaient étrangement : une phrase du chef, la date où limprimante avait lâché, la façon dont Éloi avait lancé son ballon dans le mur, mot pour mot. Dautres, au contraire, divergeaient. Il aurait dû signer le deuxième prêt à lautomne 2026. Or, nous étions en avril 2025, et il venait de refuser une carte et de projeter den solder une autre.

Il se demanda un moment si la lettre nétait pas une savante provocation dun proche. Ou une expérience inventée par un lui-même plus lucide puis oubliée. Parfois, à lheure du doute, il osait croire à une lettre venue du Paul de demain, épuisé et inquiet.

Il renonça à trouver une explication. À la place, il commença à se demander : que voulait-il préserver, et que voulait-il changer, même si cela exigeait du courage.

Un soir, il sarrêta chez le papetier, acheta un simple cahier à carreaux. Il sinstalla à table, inscrivit la date, fit deux listes.

«Jaccepte : travailler dans une branche qui ne me passionne pas, mais faire mon travail sérieusement tant que je ne trouve pas mieux. Jaccepte : parfois mettre mes envies de côté pour la famille. Jaccepte : ne pas partir loin si cela détruit la scolarité dÉloi.
Je naccepte pas : empiler les crédits pour en solder dautres. Je naccepte pas : rater les moments précieux dÉloi pour finir un rapport. Je naccepte pas : négliger ma santé jusquà lurgence. Je naccepte pas : dire non aux changements sans avoir réfléchi.»

Il relut, ajouta tout en bas : «Je naccepte pas de vivre comme si mes choix navaient pas de valeur.»

Le carnet rejoignit la lettre. Ils étaient là, tous deux, deux versions de la même histoire : lune déjà écrite, lautre qui commençait.

Tard, lappartement paisible, Paul sortit sur le balcon. Des phares coupaient la nuit, des téléviseurs clignotaient dans les immeubles den face. Feuille et stylo en main, il pensa écrire une réponse à son double du futur. Ou à lui-même dans dix ans. Dire quil essaierait. Ne promettre ni miracles ni métamorphoses, mais admettre : il nétait plus prêt à payer nimporte quel prix les yeux fermés.

Il écrivit : «Salut. Jai quarante ans. Je ne sais pas si tout ce que tu décris va arriver. Mais jai déjà agi autrement par endroits. Je ne sais pas si ce sera mieux. Je sais juste que, maintenant que je vois le prix, je ne peux plus faire semblant quil ne me concerne pas.»

Trop solennel. Il retourna la feuille et ajouta plus simplement :

«Si jamais tu existes vraiment, sache que jessaie de choisir autre chose que le silence. Parfois, je recule encore. Parfois, je consens. Mais moi seul décide désormais. Et jaccepte den assumer le prix.»

Quen faire ? Glisser dans lenveloppe ? Le brûler ? Senvoyer un courrier à soi-même, à ouvrir dans dix ans ? Il le plia et le rangea dans le carnet.

En bas, une femme sortait dun taxi, un homme laccueillait, lembrassait, ils entraient en riant. Scène banale, cent fois vue. Paul pensa à tous ces choix invisibles qui fondent une existence : répondre au téléphone ou non, signer ou pas, garder le silence ou dire un mot.

La lettre ne lui assurait rien. Pas de garantie quun «bon» choix changerait tout. Juste une esquisse du prix possible. Le reste, cétait à lui.

Il repassa voir Éloi, encore sur son lit, écouteurs vissés, le nez dans lécran.

Il nest pas tard, là ? glissa Paul, à demi-sourire.

Jarrive, répondit Éloi sans lever la tête.

Demain, entraînement tôt. Je ty conduirai.

Surprise du fils.

Tu disais que tu avais une réunion

Cest déplaçable, cette fois.

Un sourire se fit jour sur le visage dÉloi.

Dans sa chambre, Paul éteignit la lumière, se coucha. Le sommeil ne vint pas tout de suite. Mais la pesanteur de langoisse sétait allégée depuis ce premier jour où il avait ouvert lenveloppe. La lettre restait un mystère. Mais elle nétait plus la seule route possible. À côté, grandissait une autre, faite de ces petits, mais vrais, pas décidés par lui.

Il ne connaissait pas le coût exact des chemins nouveaux. Mais, sendormant, il se surprit à penser quil était prêt à le découvrir, plutôt que de croire que tout était écrit davance.

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Le prix d’un pas : chronique d’un quadragénaire français face à une lettre venue de 2035, entre rapports à finir, crédits à éviter, choix professionnels risqués, école de basket pour son fils et peur de l’avenir – saura-t-il changer le cours ordinaire de sa vie, quand son « lui » de cinquante ans lui révèle tous ses renoncements ?
Le père a amené chez lui une jeune épouse et il est resté sans voix face à ses exigences.