L’Histoire d’un Mariage Inoubliable

Histoire dun mariage
Papa, la carte vient darriver, avec six mois de retard. Ils nous invitent, ma mère et moi, à un mariage. Romain et Léane, quelquun?
Laissevoir, dit mon père en ouvrant la carte, il scrute longtemps les noms et les signatures. Il la replie et répond Ah, ils ne sont pas à temps, ils nont vraiment pas pu venir.
Mais père, cest une invitation pour la Corse, à Ajaccio! Qui sont ces gens? Il y a écrit «vol et hébergement à nos frais». Raconte, sil te plaît!
Mon père se gratte la tête, puis, après un court silence, répond :
Cest le côté de la mariée qui a envoyé linvitation.
Ah?
Eh bien Cétait en 1985, à la veille du Nouvel An. Cette année-là, une anomalie a fait que toute la région sest retrouvée sous une épaisse couche de neige. En sortant, on ne voit plus que les toits qui dépassent du blanc. La radio a décrété létat durgence et les secours ont largué du fourrager pour le bétail depuis les hélicoptères afin déviter la famine. Les militaires déblayaient les routes, mais leurs efforts étaient insuffisants.
Jétais chef du service dinfectiologie à lhôpital de Grenoble ; je me souviens quon allait féliciter les patients. Je me tiens devant le miroir, je me coiffe une fausse moustache en coton, les infirmières et les aidessoignantes coupent des salades. Soudain, un bruit assourdissant et le crissement de la neige annoncent larrivée dun gros camion.
Je connais, bien sûr, répond mon père.
Nous regardons par la fenêtre, et deux silhouettes apparaissent. Quelques minutes plus tard, ils entrent dans mon cabinet. Cest une jeune famille corse qui vit et travaille à la station de gardebétail, à cinquante kilomètres du centre. Ils se tiennent à la porte, épuisés, le visage grisé par la route. Je les invite à sasseoir, ils restent debout.
Le mari commence à parler :
Pierre, ditil, notre fille est décédée. Elle na eu que six mois, deux semaines de diarrhée, et il y a une semaine elle a cessé de respirer. Nous avons besoin du certificat de décès pour lenterrer dans la terre sacrée.
Je remarque alors quil tient une petite valise jaune. Il la pose sur la table, louvre, et un nourrisson bleu repose à lintérieur.
Comment avezvous pu attendre? Pourquoi ne lavezvous pas amené tout de suite? je linterroge, irrité.
Nous voulions, Pierre! La neige nous a bloqués. Nous avons trouvé un gros véhicule et sommes enfin arrivés.
Mon père se tait, prend le formulaire et commence à noter, tout en auscultant le petit corps avec le stéthoscope.
Je nattendais rien, me ditil, cest une procédure courante, on en voit beaucoup. Mais alors, jentends un bruit. Ce nest pas le battement habituel du cœur, cest un bourdonnement.
«Silence!» crietil, presse le diaphragme du stéthoscope contre la peau. Deux minutes plus tard, un souffle indistinct retentit à nouveau.
Je me souviens que jai tout renversé du bureau, même la valise, et jai posé le bébé sur le lit. Jai crié à la infirmière en chef de me rapporter le kit de réanimation. En une minute, on injecte une dose équivalente à une seringue de cheval et on effectue un massage cardiaque. Tout ça, cest très technique, vous ne pouviez pas comprendre. Le petit a commencé à rougir, puis il a poussé un cri un cri si fort que tout le service la entendu.
Je regarde, horrifié, la mère, inconsciente, glissant le long du mur. Le père, pâle, se tient près de la table. Jappelle lambulance aérienne. La fillette est évacuée en hélicoptère avec ses parents. Vous vous souvenez, nestce pas? Ils reviennent souvent, apportant toujours des biscuits.
Loncle René? disje.
Oui! René, exactement. Et Léane, cest sa fille. Vous voyez, ils se souviennent
Je repense souvent à cette histoire quand jessaie dévaluer mon travail à la lumière de ce que faisait mon père à mon époque. Je narrive jamais à men approcher. Il sourit toujours modestement et déclare :
Oui il y en a eu beaucoup.

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