Cadeau d’un inconnu Un message surgit dans le chat d’équipe, par-dessus les tableaux Excel et les mails urgents, comme un jouet coloré dans un tiroir de paperasse : « Collègues, on lance le Secret Santa ! Échange anonyme de cadeaux pour la soirée d’entreprise. Budget : 20 euros max. Lien pour s’inscrire ci-dessous. » Arthur relut l’annonce en jetant machinalement un œil à l’horloge de son écran. Il restait dix jours ouvrés avant la fin de l’année, deux semaines avant la clôture du trimestre, trois jours avant le prochain prélèvement du prêt immobilier. Dans sa tête, tout était découpé en échéances. Les réactions pleuvaient déjà sur le groupe : un GIF de renne, un « Encore ? », des questions sur le budget. Katia, la RH, ajouta aussitôt : « Ce n’est pas obligatoire, mais fortement conseillé. Créons ensemble l’ambiance de Noël ! » Arthur termina son café froid et cliqua sur le lien. Nom, service, accord sur la protection des données. Le bouton « Participer » clignotait. Il hésita une seconde, imaginant une énième bougie ou un mug inutile s’ajouter à son bureau déjà surchargé. Puis il imagina son nom seul sur la liste des participants. Il valida. — Alors Arthur, tu t’inscris aussi au loto ? s’esclaffa Sébastien du service d’à côté en surgissant au-dessus du box. Moi, j’espère tomber sur un chef : j’ai déjà trouvé le cadeau parfait — un livre de gestion du temps. — C’est censé rester anonyme, rappela Arthur. — Bah, c’est encore plus drôle ! Imagine-le ouvrir ça… Arthur sourit poliment et retourna à son rapport. Les chiffres dansaient en une masse grise. Plus loin, on discutait coffrets cadeaux pour des partenaires, on hésitait entre chocolats de luxe ou ceux du supermarché. À la pause cigarette, on spéculait sur la prime de Noël : coupée ? Maintenue ? « En nature » via les fameux coffrets ? Tout ça tournait en fond, comme une tapisserie de fêtes de fin d’année : sapin d’entreprise au hall d’entrée, boules en plastique, cartes impersonnelles du style « Chers partenaires, nous vous souhaitons… » Arthur s’était fixé deux objectifs cette année. Le premier : décrocher son bonus en remplissant ses objectifs. Le second : ne pas s’énerver contre son fils à cause des notes. Les deux lui semblaient tout aussi difficiles. Le soir venu, un mail s’afficha : « Votre destinataire pour le Secret Santa ». Arthur l’ouvrit, compressé dans la rame de métro entre doudounes et sacs à dos. « Bonjour Arthur ! Votre destinataire : Arthur Martin, service analyses. » Il relut la phrase. Puis encore. La rame cahota, quelqu’un le bouscula. Dans le groupe, la frénésie des captures d’écran était lancée : « C’est un bug ? » « Moi aussi je me suis “tiré au sort” ! » « Messieurs-dames, voici le Secret Santa version introspective. » Katia réagit vite : « Oui tout le monde, il y a eu un souci technique. Trop tard pour corriger, les informaticiens disent que tout est relié aux identifiants. Je propose qu’on fasse comme si de rien n’était, gardez la surprise et l’esprit festif ! » « Quelle surprise si je sais que c’est moi ? » « Imagine que c’est un inconnu qui te connaît vraiment bien », répondit Katia avec un emoji sapin. Arthur ferma le chat, rangea son portable. Dans la rame, quelqu’un racontait bruyamment son « bouclage d’exercice ». Il croisa son reflet dans la vitre sombre. Quarante et un ans. Les tempes blanchies, cernes marqués. Blazer de chez Celio, montre en crédit, smartphone pris en promo « comme mon manager ». Un cadeau de soi à soi, mais de la part d’un inconnu, pensa-t-il. Que pourrait bien m’offrir cet inconnu ? Aucune idée. Le lendemain, la pause clope n’était consacrée qu’à ça. — Faut annuler, tranchait Paul le juriste, en secouant sa cigarette. Quand le Secret Santa n’est plus secret, c’est absurde. — Moi j’adore, rétorqua Anne du marketing. Au moins je peux enfin me faire un vrai cadeau utile. Pas un énième mug avec des rennes. — Mais tu te fais déjà plaisir toute l’année, non ? — Pas toujours. Il y a des trucs pour lesquels on hésite à dépenser, répondit Anne en souriant. C’est ça qui est chouette. Arthur écoutait en silence. Dans sa tête défilaient des idées : des écouteurs, une batterie externe, une nouvelle souris. Rien qu’il ne pouvait acheter à tout moment, au fond… et ça ne ressemblait pas à un vrai cadeau, juste une fourniture de plus. — Et toi, tu te ferais quoi comme cadeau ? demanda Sébastien dans l’ascenseur. — Je ne sais pas, admit sincèrement Arthur. — Moi j’aurais choisi une PS5 ! Mais le budget… Bon, je m’offre plutôt un coffret de bières artisanales avec, sur l’étiquette, “de la part du Père Noël”. Et moi ? pensait Arthur, regagnant son bureau. Qu’est-ce que je voudrais recevoir si quelqu’un me voyait — vraiment ? Pas juste comme salarié, payeur de crédit, ou père qui passe « pas assez » de temps. Comme… quoi ? Comme une personne ? Il s’aperçut qu’il était incapable de trouver le bon mot. Le soir, il alla faire un tour au centre commercial. Jeux de lumières, musique partout. Les boutiques vantaient leurs « cadeaux parfaits », « coffrets pour lui », « pour homme de réussite ». Sur chaque affiche, des hommes en beaux manteaux, visage confiant, sans cernes ni crédits. Il entra chez Darty. Un vendeur expliquait comment choisir le bon casque sans fil à un jeune homme. Arthur prit une boîte, l’examina. Le prix rentrait dans le budget, sauf pour la version haut de gamme. Mais c’est moi qui me l’achète. Où est la surprise ? Je m’offre déjà régulièrement ce qu’un homme de mon âge et de mon poste est censé avoir : téléphone, montre, chaussures, manteau. Est-ce ça, un cadeau ? Il reposa la boîte. Il fit un saut à la librairie, accueillante et chaude. À l’entrée, des piles de livres de développement personnel : « Devenez la meilleure version de vous-même », « Gérer son temps, réussir sa vie ». Il feuilleta distraitement, retrouva les mêmes formules sur la « zone de confort » et l’« efficacité ». Un soupir de lassitude lui échappa. Au fond, il s’arrêta au rayon littérature. Des auteurs connus sur le dos des livres. Autrefois il lisait beaucoup : à la fac, une nuit suffisait pour engloutir un roman. Puis le boulot, l’appart, la naissance de son fils, et la lecture était passée dans la liste des choses « à faire un jour ». Et un livre, alors ? Mais lequel ? Cet inconnu imaginaire lui offrirait-il quelque chose qu’il n’aurait pas le temps de lire ? Il sortit les mains vides, saturé par la pub et les spots. Chez lui, sa femme demanda : — Tu fais la tête ? — Non pas du tout, répondit-il en ôtant ses chaussures. Petit jeu au boulot. Cadeaux à se faire entre collègues. — Encore des bougies et des mugs ? soupira-t-elle. — Chacun doit se faire son propre cadeau cette fois. La plateforme a buggé. — Franchement, c’est une bonne idée ! Achète-toi ce que tu n’oses jamais t’offrir. — Comme quoi ? — Je ne sais pas, c’est toi qui sais. Il se tut. Son fils faisait semblant de relire son manuel scolaire au salon. — Alors ? La plupart du temps, tu as des envies précises. Un téléphone, une montre, un sac. Tu adores les gadgets. — Je m’achète tout ça au besoin, répliqua-t-il. Par nécessité plus que par envie. — Peut-être alors, un truc qui ne soit pas un objet ? suggéra-t-elle. Une séance de massage, une journée pour toi, un… — Une journée pour moi ne tient pas sur un bon d’achat, trancha-t-il. Ce qu’il me faudrait, c’est un chef qui n’envoie pas de mails le dimanche. Elle sourit. — Demande donc ça à ton Père Noël anonyme. — Hors budget, ironisa-t-il. La nuit venue, il tourna longtemps dans son lit. Dans sa tête défilaient vitrines, slogans, vœux : « succès professionnel », « nouveaux challenges », « prospérité financière ». Tout important, mais aussi superficiel que les guirlandes de Noël remisées en janvier. Qu’est-ce que je voudrais si personne ne me regardait, ni collègues, ni épouse, ni enfant, ni banque ? Pas de réponse. Une semaine avant la soirée, le bureau fourmillait. Les premiers paquets s’entassaient sur les tables. Certains cachaient leurs achats au fond d’un tiroir, d’autres les exhibaient fièrement. Le groupe discutait tenues, buffet, jeux. Katia annonçait : présence d’un animateur, d’un DJ, et « un moment spécial Secret Santa ». Arthur était toujours sans idée. — Tu traînes, remarqua Sébastien. Après, il ne restera que des trucs nuls. — Je réfléchis. — Faut pas trop réfléchir ! Moi, je me suis commandé un kit à barbecue. Toujours rêvé, jamais sauté le pas. Là, c’est l’occasion. Au déjeuner, il descendit s’installer au café du rez-de-chaussée. Les discussions tournaient autour des bilans, des enfants, des embouteillages. Sur l’écran au-dessus du comptoir défilait : « Offrez-vous un kit fête ! ». Il s’adossa à la baie vitrée, sortit son téléphone. Dans Google : « cadeau homme 40 ans ». Résultat immédiat : montres, portefeuilles, gadgets, coffrets whisky, bon pour un barbier. Ça, c’est pour l’image, pensa-t-il, pas pour ce que je ressens. Il ferma l’onglet, ouvrit sa messagerie perso. Notification d’une plateforme d’apprentissage à laquelle il s’était jadis inscrit : « Nouvelle session : cours de photographie. Inscriptions jusqu’à dimanche ». La photographie. Il pensa à son vieux réflex, acheté il y a dix ans, avant la naissance de son fils, quand le prêt immobilier semblait encore loin. À l’époque, il arpentait Paris avec, photographiant rues, vitrines, passants. Puis l’appareil finit au placard. Pas le temps, pas l’énergie, pas… sérieux. C’est naïf, murmura la petite voix critique. À quarante ans, se souvenir qu’on aimait prendre des photos ? Bientôt tu vas plaquer tout pour devenir artiste ? Ridicule. Il repoussa son plateau, gêné, comme surpris en flagrant délit de faiblesse. Je ne compte rien plaquer. Je voudrais juste… Mais il fut interrompu par un SMS du chef : « J’aurais besoin des chiffres Q3 ce soir ». Arthur soupira et remonta. Le soir, il fouilla l’armoire et retrouva son sac photo. L’appareil, lourd et froid, fonctionnait encore, mais la batterie était morte. Il retrouva le chargeur. Sa femme, curieuse, leva un sourcil : — Tu vas refaire des photos ? — Juste voir si je peux encore m’en servir. Quand la batterie fut suffisante, il sortit sur le balcon, fit quelques clichés du parking enneigé, des lampadaires, des autos. Rien d’extraordinaire. Mais quand il mit l’œil derrière le viseur, le vacarme dans sa tête se calma. Pas disparu, mais assourdi. Il se sentit mieux respirer. Peut-être que c’est ça, le cadeau ? Pas l’appareil en lui-même, mais l’autorisation de s’accorder du temps. Une heure par semaine. Juste pour ça. Sans se juger. Ça semblait à la fois enfantin et effrayant. Sa voix intérieure se moqua : À quoi bon un cours photo ? Rien ne changera. Mais une voix plus douce répondit : Pourquoi pas ? Tu dépenses bien sur des choses qui t’indiffèrent dans six mois. Ça, ça t’a déjà fait du bien. Il repartit sur son ordi, retrouva le mail pour le cours. Au programme : la lumière, la composition, la photo de rue. Séances en ligne, deux fois par semaine le soir. Tarif pile dans le budget Secret Santa, si on ne prenait pas la formule premium. Un cadeau de moi à moi, de la part d’un inconnu, pensa-t-il. Un inconnu qui se souvient de ce qui me faisait du bien et ne s’en moque pas. Il cliqua sur « Payer ». Restait la formalité du « paquet ». Selon le règlement du jeu, le cadeau devait être un objet remis de main à main. Difficile de dire en public « Je me suis inscrit à un cours en ligne ». Il fallait donc un « vrai » cadeau. Chez Monoprix, il acheta un carnet bleu nuit sans motif et une enveloppe. Il imprima la confirmation du cours, la glissa dans l’enveloppe. Sur la première page du carnet, il écrivit : « Pour les images que tu n’as pas encore prises ». Son écriture était hésitante mais lisible. Il hésita puis griffonna un mot. Il voulait que cela sonne comme les mots d’un humain, pas d’une pub de coaching. Après plusieurs versions raturées, il trouva : « Arthur, Parfois il est bon de se rappeler qu’on n’est pas que des bilans et des réunions. Prends un peu de temps pour voir le monde autrement. J’espère que tu le feras. Ton Santa » Il relut. Une petite boule au ventre. Ces mots semblaient étrangers, et pourtant, c’était tout ce dont il avait besoin. Ce “Santa” était plus bienveillant avec lui que lui-même d’habitude. Il rangea le tout dans du papier kraft et attacha un ruban rouge. Le paquet paraissait modeste. Sans logo, sans slogan. La soirée se passait dans une salle du centre d’affaires. Nappes blanches, guirlandes, DJ aux tubes usés. Costumes pour les uns, habits de tous les jours pour d’autres. Les cadeaux étaient alignés contre un mur, chacun une étiquette nominative. Arthur déposa son paquet. Autour, des sacs à logo, des boîtes, des formes étranges sous alu festif. — Alors, prêt pour la grande révélation ? lança Katia en passant. — Autant qu’on peut… À la moitié de la fête, l’animateur annonça le moment spécial. Musique plus douce, lumière tamisée. On riait déjà beaucoup, ambiance décontractée. — Cette année, Secret Santa l’a été pour de bon : chacun est devenu son propre magicien. Mais, bien sûr, faisons comme si de rien n’était ! Rires dans la salle. — Un à un, venez ouvrir votre paquet. N’oubliez pas, ce qui compte, ce n’est pas ce qu’il y a, mais ce que vous découvrez sur vous-même. Encore un qui parle en slogans, pensa Arthur. Quand ce fut son tour, une étrange appréhension le saisit. Il trouva son paquet, lut l’étiquette « Arthur Martin », retourna s’asseoir. — Alors ? Un énième kit barbecue ? chuchota Sébastien. Arthur ouvrit. Carnet, enveloppe. Son prénom manuscrit. Ses mains tremblaient. — Eh bien, c’est discret, ça au moins, commenta Sébastien. Arthur ouvrit, lut la lettre. Autour, on s’esclaffait devant des bon d’achats pour le spa, une boîte de jeux de société… Il aperçut la comptable Sylvie émue devant un livre de yoga, Katia riant d’un mug « Employé du mois ». Il lut à nouveau le billet. Les mots, écrits par lui-même, lui paraissaient tout à coup venus d’un autre. Tu n’es pas que des bilans et des réunions. Quelque chose remua désagréablement — une gêne d’avoir été vu. Mais, en même temps, un soulagement d’être compris sans jugement. — Alors, c’est quoi ? insista Sébastien. — Un cours. De photo. Et un carnet. — Punaise, t’as été gâté ! Ce doit être quelqu’un de créatif. On n’a pas le droit de demander qui… ? — Non, répondit Arthur. — Tant pis, répliqua Sébastien, déjà absorbé par son propre coffret barbecue. Tu feras les photos du prochain séminaire ! Arthur referma le carnet. L’animateur blaguait sur scène, certains dansaient. Autour, le bruit. Mais à l’intérieur, un calme inattendu. Un SMS de sa femme attendait sur l’écran : « Ça va ? ». Il répondit : « Oui, cadeaux rigolos. Je me suis offert un cours », puis effaça la dernière phrase et tapa : « Je te raconterai ». Il rentra tard. Dans l’immeuble, silence, odeur de clémentines. Sa femme lisait à la cuisine, son fils dormait déjà. — Alors ? Tu as eu quoi ? Il posa le carnet et l’enveloppe. — C’est tout ? — Il y a aussi quelque chose dedans, répondit-il en ouvrant la lettre. Elle lut, releva les yeux. — Tu t’es écrit à toi-même ? — Oui. J’ai aussi payé un cours de photo. Elle acquiesça, sans moquerie ni remarque. — Super cadeau. Tu adorais ça. — Ça date d’avant, murmura-t-il. — Et alors ? Avant ne veut pas dire fini. Il haussa les épaules mais sentit quelque chose bouger en lui. Comme un meuble qu’on ose enfin déplacer. — On verra. Le 1er janvier, il se leva sans réveil. Le matin était gris sur la cour remplie d’autos, plaques de neige. Il avait mal à la tête mais sans excès. Sa femme et son fils étaient partis réveillonner chez ses beaux-parents, il devait les rejoindre plus tard. Un silence paisible planait sur l’appart. Arthur prépara un café, ouvrit le carnet, relut : « Pour les images que tu n’as pas encore prises ». Il alluma l’ordi, retrouva le mail d’accès au cours. La première séance n’aurait lieu que dans une semaine, mais il put déjà visionner l’intro. Une voix tranquille parlait de capturer la lumière, pas d’efficacité. Il remarqua tout à coup qu’il ne pensait pas à ses mails pro. Son portable restait dans l’autre pièce, sans stress. Ensuite, il prit son appareil et descendit dans la cour. Air frais mais doux. On descendait les poubelles du Réveillon, on promenait le chien. Une vieille guirlande traînait sur l’aire de jeux. Il leva la caméra, visa. Des branches, des balcons, des fils électriques. Rien d’impressionnant. Mais en appuyant sur le déclencheur, il sentit que, pour une fois, il agissait pour lui. Pas pour un reporting, pas un KPI, ni une présentation. Juste pour lui. Il prit d’autres clichés, puis rentra, transféra les photos. Certaines loupées, d’autres banales. L’une d’elles l’intrigua pourtant : le reflet des fenêtres dans le pare-brise d’une voiture. Il zooma : son ombre tenait l’appareil dans la glace. Un cadeau d’un inconnu, pensa-t-il. Qui n’était autre que lui-même. Et c’est bien comme ça. Il referma le logiciel, termina son café. Bientôt la rentrée, les dossiers, les réunions. Mais aussi ce cours, ce créneau réservé, qu’il essaierait d’honorer. Il ouvrit le carnet, ajouta la date. Puis, sobrement : « Cour, matin, reflet sur pare-brise ». Une ligne simple, mais qui lui appartenait. Il posa son stylo et, sans s’en rendre compte, envisagea l’avenir autrement : pas seulement en termes d’échéances. Il y avait, dans ce futur, un minuscule espace où il pouvait juste regarder et choisir — pour lui. Ce n’était pas grand-chose. Mais ça suffisait pour mieux respirer. Il se resservit un café, ouvrit le planning du cours. En bas de page, un champ « Notes personnelles ». Il inscrivit : « Ne pas annuler pour le boulot ». Un sourire lui vint : la vie se débrouillerait bien pour chambouler ses plans. Mais désormais, il s’accordait au moins le droit d’essayer. Et ça aussi, c’était un cadeau.

Un cadeau dun inconnu

Un message surgit dans le canal Slack de lentreprise, flottant au-dessus des feuilles Excel et des mails urgents, un éclat de lumière dans le quotidien monotone :

« Chers collègues, lancement du Père Noël Secret ! Échange anonyme de cadeaux à la soirée de fin dannée. Budget : jusquà 30 euros. Lien pour sinscrire ci-dessous. »

Charles relut le message puis jeta un coup d’œil mécanique à langle de son écran où défilaient les minutes. Plus que dix jours de travail avant la fin de lannée, deux semaines jusquau bouclage du trimestre, trois jours avant la prochaine échéance de son prêt immobilier. Depuis longtemps, sa tête mesurait tout en intervalles précis.

Les réactions senchaînèrent déjà sur le fil : des GIFs de rennes, des soupirs, un collègue qui demandait « Encore ? », quelquun dautre qui vérifiait le montant. Hélène, la RH, ajouta tout de suite : « Participation non obligatoire, mais très conseillée ! On veut une ambiance festive ! »

Charles vida son café froid et suivit le lien. Le formulaire demandait son nom, son département, et sil acceptait les CGU. Tout en bas, un bouton « Participez ». Il hésita une seconde, imaginant une bougie ou un mug inutile sajoutant au chaos sur son bureau. Puis, il songea à la liste dinscrits : une case vide en face de son nom.

Il valida.

Toi aussi tu participes à ce tirage au sort ? lança Antoine du service marketing, passant la tête par-dessus la cloison. Jespère tomber sur quelquun qui aime lhumour. Jai déjà trouvé lidée : un livre de gestion du temps pour le boss.

Mais cest anonyme, rappela Charles.

Encore mieux ! Tu limagines, ouvrant le paquet Antoine prit une mine faussement choquée et éclata de rire.

Charles sourit poliment et retourna à son rapport. Les chiffres défilaient sans fin. Plus loin, on débattait des lots de Noël à offrir aux partenaires, hésitant entre les chocolats de luxe ou la version pas chère. Le matin à la pause, le sujet, cétait plutôt la prime de fin dannée : allait-elle tomber ? Sous quelle forme ? Ou bien juste un panier garni ?

Tout formait une trame festive banale : sapin kitsch du hall, boules en plastique, cartes de vœux impersonnelles : « Chers partenaires, nous vous souhaitons »

Pour Charles, deux objectifs primaient cette année : décrocher la prime du trimestre et ne pas semporter contre son fils pour ses notes. Les deux lui semblaient aussi difficiles.

Le soir, il reçut un mail : « Votre destinataire Père Noël Secret ». Il louvrit sur son portable dans le métro bondé.

« Bonjour Charles, votre destinataire : Charles Morel, service analyse. »

Il relut. Une fois, deux fois.

Une secousse du métro, quelquun le bouscula. Déjà, le chat de la boîte frétillait de captures décrans :

« Jai tiré mon propre nom ! Sérieux ? »
« Moi aussi, bug total »
« Nouvelle étape du cheminement intérieur, les gars ! »

Hélène réagit aussitôt : « Oui, le tirage a buggé, impossible de refaire, cest lié aux IDs utilisateurs. Soyons joueurs, prenez-le comme une expérience ! Venez avec vos cadeaux, faites comme si de rien nétait. Gardez lambiance et le mystère ! »

« Quel mystère si je sais que cest pour moi ? »
« Imagine un inconnu qui te connaît à merveille », répondit Hélène, emoji sapin.

Charles referma le chat, rangea son téléphone. Dans le wagon, un homme égrenait fort ses objectifs de fin dannée au téléphone. Charles fixait son reflet dans la vitre sombre. Quarante ans. Ses cheveux tenaient bon, mais des mèches grisonnaient aux tempes. Un visage fatigué mais pas usé. Costume acheté chez Jules en promo, montre à crédit, smartphone comme celui du directeur.

Un cadeau de soi à soi, comme de la part dun inconnu, pensa-t-il. Mais quest-ce que cet inconnu me voudrait vraiment offrir ?

Rien ne lui vint.

Le lendemain, à la pause café, ce bug était sur toutes les lèvres.

Moi je dis, il faut tout annuler ! sexclama Paul du juridique en écrasant sa cigarette. Le principe, cest la surprise, pas lauto-cadeau

Mais jadore lidée, répondit Amélie de la com. Pour une fois, je peux enfin avoir un vrai truc qui me plaît, pas une énième écharpe moche.

Tu achètes déjà tout ce dont tas envie, objecta quelquun.

Pas tout ! Il y a toujours des choses sur lesquelles je nose pas mettre de largent Cest ça, qui est drôle, sourit Amélie.

Charles écoutait, pensif. Il songea aux écouteurs, batterie externe, souris sans fil Tout cela, il pouvait se lacheter dès demain, rien de tout ça navait un goût de cadeau.

Alors, quest-ce que tu vas toffrir ? lui demanda Antoine vers lascenseur.

Je nen ai aucune idée, admit Charles.

Tu nes pas drôle ! Moi, direct, une PlayStation, si on nétait pas limités ! Tant pis, ce sera un coffret bière artisanale. Signé du Père Noël.

Et moi ? pensait Charles, regagnant son siège. Quaurais-je envie de recevoir, si on me voyait vraiment ? Pas comme collègue, pas comme remboursant son crédit, pas comme père critiqué pour son absence Mais comme qui, au fond ? Comme un homme ?

Il ne trouvait même pas le mot.

Le soir, il flâna dans le centre commercial illuminé. Musique de fête, vitrines exubérantes. Des affiches proclamaient « Le cadeau parfait ! », « Sélection pour lui », « Pour hommes qui réussissent ». Sur chacune, un homme en manteau chic, sourire assuré. Aucun n’avait lair épuisé ni de dettes à la banque.

Electronique : écouteurs sans fil, hit des ventes. Un vendeur expliquait à un ado la différence entre deux modèles.

Pratique. Musique, podcasts, on dirait quon prend soin de soi, pensait Charles. Il soupesa la boîte : le prix collait à la limite si on évitait les modèles premium.

Mais cest moi qui me lachète. Quel intérêt ? Toute lannée, jachète ce que mon âge et mon statut imposent : téléphone, montre, chaussures propres, veste décente. Est-ce un cadeau ?

Il reposa la boîte et sortit.

La librairie, plus chaude, laccueillit. Pile de bouquins inspirants à lentrée : « Révélez le meilleur de vous-même », « Lart de gagner du temps », « Le bonheur en planning ». Il feuilleta machinalement, lut les mots zone de confort et efficacité, sentit une lassitude lenvahir.

Au fond, romans et classiques. Il caressa les tranches, reconnut des noms aimés autrefois. Étudiant, il dévorait un roman dans la nuit, arrivait ébouriffé en amphi. Puis, le travail, le crédit, la naissance du fils : lire devint « il faudrait ».

Un livre ? songea-t-il. Mais lequel ? Et est-ce quun inconnu sensé moffrirait un livre, si je ne prends même pas le temps de lire ?

Il quitta la librairie les mains vides, saturé de pub et de musique de fond.

À la maison, sa femme demanda :

Tu fais une tête ça ne va pas ?

Si, ça va, répondit-il en ôtant ses chaussures. On a un jeu pour la soirée dentreprise. Des cadeaux.

Encore des bougies et des tasses ? lança-t-elle, ironique.

Sauf que là, il faut soffrir à soi-même. Genre, bug informatique.

Mais cest excellent ! Prends-toi un truc que tu nas jamais osé acheter.

Comme quoi ?

Tu le sais mieux que moi.

Il se tut. Leur fils, à table, feuilletait un manuel, faussement absorbé.

Alors ? insista-t-elle. Tu as toujours une idée davance : un nouveau téléphone, une montre, un sac. Tu adores ces gadgets.

Tout ça, je lachète quand jen ai besoin, fit-il.

Dans ce cas Ce nest peut-être pas une chose, proposa-t-elle. Pourquoi pas un bon pour un massage, ou un week-end ? Un truc comme ça ?

Je nai pas besoin de bon pour avoir un vrai week-end, râla-t-il. Plutôt dun chef qui oublie mon mail le dimanche.

Elle sourit.

Eh bien voilà. Demande un chef humain à ton Père Noël.

Ça dépasse le budget, répondit-il du tac au tac.

La nuit venue, il tourna longtemps dans le lit. Images de boutiques, slogans, bons vœux pour « la carrière », « la réussite », « la prospérité ». Tout ça comptait, mais semblait superficiel, comme les guirlandes quon remballe après lÉpiphanie.

Quaurais-je envie de recevoir sans quon me juge ? Ni collègues, ni épouse, ni enfant, ni parents, ni banquier ?

Pas de réponse nette.

À une semaine de la fête, le bureau se fit plus agité. Les premiers paquets apparaissaient sur les tables. Certains les planquaient, dautres les exhibaient fièrement. Le chat de lentreprise senflammait pour le dress code, le menu, les jeux prévus. Hélène annonça lanimation dun présentateur, un DJ, et « un moment spécial Secret Santa ».

Charles était toujours bredouille.

Tu attends quoi ? le relança Antoine. Après, il restera plus rien de bien.

Jhésite, murmura Charles.

Pas de quoi réfléchir, mec ! Prends du pratique. Moi, jai commandé un kit barbecue, depuis le temps. Ça va me servir !

Le midi, il descendit au café du rez-de-chaussée. La file longeait le comptoir, les conversations allaient du rapport trimestriel aux bouchons parisiens. Sur lécran plat, une pub tournait en boucle : « Offrez-vous une pause ! ».

Installé près de la vitre, Charles consulta son téléphone. Il chercha « cadeau homme 40 ans ». Résultat instantané : montres, portefeuilles, gadgets, whisky, coupons pour coiffeur tendance.

Tout cela parle de ce que je dois être, pensa-t-il. Pas de comment je me sens.

Il ferma la page, ouvrit un onglet avec ses mails perso. Pub, relances commerciales : « Profitez de votre remise », « Entamez lannée avec la meilleure version de vous-même ! »

Au milieu, traînait un vieux mail dune plateforme pédagogique : « Nouveau cycle photo, inscrivez-vous vite ».

La photographie.

Il revit son vieil appareil reflex, acheté une décennie plus tôt, avant le crédit, avant lenfant. Alors, il flânait le dimanche dans les rues, captant façades, passants, vitrines. Lappareil était vite relégué au placard. Puis, manque de temps, dénergie, limpression que ça navait pas de sens.

Franchement cliché, ironisa sa petite voix intérieure. Le quadra qui retrouve sa passion perdue. Bientôt, il va vouloir tout plaquer et vivre dart. Ridicule.

Il repoussa son plateau en soupirant.

Je nai pas envie de tout plaquer. Juste

Il neut pas le temps de finir. Son portable vibra : « Il me faut les chiffres pour le 3e trimestre ce soir », écrivit son chef.

Charles se leva sans un mot.

Le soir, il dénicha la sacoche remisée dans lentrée. Lappareil était là, massif, froid. Il le ralluma, batterie à plat. Une prise traînait dans un tiroir.

Son épouse lobserva :

Tu ty remets ?

Je voulais juste vérifier sil marche encore, répondit-il.

Une fois un peu rechargé, il sortit sur le balcon. Prenant quelques photos sans prétention : voitures, lampadaires, flocons sur les toits. Mais à travers le viseur, son brouillard intérieur satténua. Pas disparu, mais moins oppressant.

Sa respiration sapaisa.

Cest peut-être ça le cadeau ? songea-t-il. Non pas lobjet, mais la permission de sy consacrer. Une heure par semaine. Sans avoir honte.

Cette idée le fit sourire, tout en lintimidant. Son critique interne sempressa de ricaner : Prends-toi un stage photo, comme si ça changeait tout.

Mais une voix plus paisible songea : Pourquoi pas ? Toute lannée, tu dépenses pour des objets vite oubliés. Là, ce serait quelque chose qui te plaît vraiment.

Il rouvrit le mail du stage : modules composition, lumière, paysage urbain. Deux soirs par semaine, à distance. Le tarif tenait dans le budget Secret Santa si on restait sur la version de base.

Un cadeau de soi à soi, façon inconnu, murmura-t-il. Un inconnu capable de se souvenir de ce qui comptait vraiment, sans juger.

Il valida linscription.

Restait à envelopper tout ça à la façon dun vrai cadeau.

La consigne précisait : un objet physique à offrir le soir venu. Impossible de débarquer à la fête en annonçant simplement « Je me suis inscrit à un cours ». Il fallait une boîte, un paquet.

Chez Monoprix, il dénicha un carnet bleu nuit, sans motifs, et une enveloppe sobre. De retour, il imprima le mail de confirmation et le plia soigneusement. Sur la première page du carnet, il écrivit : « Pour les images que tu prendras encore ». Son écriture tremblait un peu, mais restait lisible.

Il réfléchit longuement à la carte qui accompagnerait le tout. Il voulait des mots ordinaires, pas de slogans inspirants.

Après quelques brouillons froissés :

« À Charles,
Parfois, il est bon de se rappeler que tu nes pas quun faiseur de rapports et un organisateur de réunions. Prends un peu de temps pour regarder le monde sans filtres. Jespère que tu en profiteras.
Ton Santa »

En relisant, il sentit un pincement, pas tant demphase que de justesse. Ce Père Noël-là sadressait à lui avec bienveillance, comme il nosait jamais le faire lui-même.

Lenveloppe glissée dans le carnet, le tout emballé dans du papier kraft brun, noué dun ruban fin rouge.

Lensemble navait rien dextravagant. Pas de logos, pas de slogans.

La soirée dentreprise avait lieu dans la salle de réception du rez-de-chaussée : nappes blanches, guirlandes, DJ survolté. Certains arrivaient en robe à paillettes, dautres dans la chemise du quotidien sans badge, pour une fois.

Les cadeaux sentassaient sur une table à gauche de la scène. Un autocollant au nom de chaque destinataire. Charles y déposa soigneusement son paquet, observa la pile : cartons glossy, sacs bariolés, formes bizarrement emballées dans de lalu.

Prêt à te révéler à toi-même ? plaisanta Hélène en passant.

Autant quon peut lêtre, répondit-il.

À la moitié de la soirée, le présentateur prit le micro pour « le moment spécial ». Les lumières baissèrent, la sono chuchota. Déjà, les esprits étaient festifs, certains riaient bruyamment, dautres grignotaient, accoudés au bar.

Cette année, mes amis, notre Secret Santa est plus secret que jamais ! Tellement secret que chacun dentre vous est devenu son propre magicien. Allez, on fait comme si on ne savait rien, OK ?

Des éclats de rire fusèrent.

Un à un, vous allez chercher votre cadeau et louvrir ici. Mais souvenez-vous : le vrai cadeau, cest ce que vous allez découvrir sur vous !

Encore un à parler par slogans, songea Charles, las.

Son tour venu, une nervosité étrange remonta de sa gorge. Il récupéra son paquet, lut la petite étiquette « Charles Morel », regagna sa chaise.

Quoi, tu as eu quoi ? Antoine tendit le cou curieux. Pas des chaussettes, jespère ?

Il défit le ruban, ouvrit le papier. Un carnet, une enveloppe à son nom. Ses mains tremblaient un peu.

Ça change du kit barbecue, commenta Antoine.

Charles ouvrit lenveloppe, lut le mot. Autour, certains éclataient de joie : « Jai eu un abonnement SPA ! », dautres montraient un jeu de société. Il crut voir Sophie du service compta sessuyer les yeux en découvrant un livre de yoga, tandis quHélène riait dune grosse tasse ornée : « Meilleure collègue ! »

Il relut le message. Là, dans ces lignes griffonnées de sa main, il lui semblait que quelquun dautre linterpellait.

Tu nes pas quun rapport et un agenda.

Il se sentit bêtement fragile, à la fois épié et libéré. Comme si enfin, cette faiblesse était entendue et non jugée.

Alors, tu as eu quoi, au juste ? insista Antoine.

Un stage, répondit Charles, la gorge serrée. De photographie. Et un carnet.

Bigre, quelquun sest donné du mal ! Peut-être quelquun du graphisme. On ne peut pas chercher, hein ?

Non, confirma Charles.

Bah, tu feras les photos lannée prochaine au séminaire. Pratique, non ?

Charles referma le carnet. Sur scène, le présentateur faisait son numéro, la piste de danse semplissait peu à peu. Il y avait du tumulte, mais cétait comme si, au-dedans, tout se calmait.

Son portable vibra : un message de sa femme. « Alors, cette soirée ? » Il tapa, puis effaça : « Les cadeaux sont marrants. Je me suis offert un stage » remplaçant la phrase par « Je te raconte plus tard ».

Il rentra tard. Immeuble silencieux. Lappartement sentait la mandarine, la lumière de la cuisine restait douce. Sa femme lisait, leur fils dormait déjà.

Quas-tu reçu ? demanda-t-elle.

Il posa le carnet sur la table, glissa lenveloppe à côté.

Cest tout ? sétonna-t-elle.

Regarde dedans, répondit-il.

Elle lut le mot, leva les yeux, douce.

Cest toi qui tes écrit ça ?

Oui, avoua-t-il. Et jai payé le stage. De photo.

Elle hocha la tête, ni moqueuse, ni surprise.

Beau cadeau. Tu aimais ça.

C’était il y a longtemps.

Peut-être, mais ça compte encore.

Il eut un haussement dépaules. À lintérieur, un frémissement : comme quand on ose enfin déplacer un meuble encombrant.

On verra, souffla-t-il.

Le premier janvier, il se leva sans réveil. Le matin était gris, les voitures immobiles sous la neige résiduelle. Sa femme et son fils dormaient chez les grands-parents, il devait les rejoindre plus tard.

Il apprécia la paix inhabituelle de lappartement, se servit un café, ouvrit le carnet. En première page, toujours la même phrase : « Pour les images que tu prendras encore ».

Il alluma lordinateur, retrouva le mail daccès au stage. Premier module en accès immédiat : le formateur parlait de lumière, dombres, pas de productivité ni de compétition.

Charles écoutait, sapercevant quil ne vérifiait pas sa messagerie pro en arrière-plan. Son portable était resté dans la pièce à côté, oublier ne lui pesait pas.

Il saisit lappareil et sortit dans la rue. Lair était frais, pas glacial. Quelques voisins déménageaient les bacs de bouteilles, dautres sortaient un chien. Sur laire de jeux, une vieille étoile filante traînait.

Il leva lappareil, composa quelques clichés : branches nues, fils électriques, balcons anonymes. Rien déclatant. Mais en pressant le déclencheur, il sentit quil vivait quelque chose de minuscule ce qui lui avait tant manqué et de profondément personnel.

Pas pour une présentation, un reporting ou un quota. Juste pour lui.

Il rentra, transféra les photos. Quelques unes franchement ratées, dautres fades. Mais lune delles, reflet dimmeuble dans la vitre dune voiture, larrêta.

Il agrandit, scruta les détails. Au centre, minuscule, son propre reflet lappareil à la main.

Cadeau dun inconnu, pensa-t-il. Sauf que linconnu, c’était moi. Et cétait normal, au fond.

Il referma la fenêtre, termina son café froid. Le travail allait reprendre, les dossiers lattendaient, les mails aussi. Mais il y aurait aussi ce cours, cette heure réservée pour lui.

Il ouvrit le carnet, nota la date, puis une phrase simple : « Cour, matin, reflet sur la vitre ». Rien dambitieux, mais c’était personnel.

Il reposa le stylo, comprenant quil pensait à lavenir autrement : pas seulement en échéances et obligations, mais avec un petit endroit où il avait le droit de choisir, de regarder, dêtre simplement lui-même.

Ce nétait pas grand-chose. Mais cétait déjà suffisant pour mieux respirer.

Il se resservit un café, ouvrit le planning du stage et, au bas de la page, nota : « Ne pas annuler pour le boulot ». Il sourit, sachant que la vie lui jouerait encore des tours, mais quau moins, il avait retrouvé le droit dessayer.

Et ça aussi, cétait un cadeau.

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Cadeau d’un inconnu Un message surgit dans le chat d’équipe, par-dessus les tableaux Excel et les mails urgents, comme un jouet coloré dans un tiroir de paperasse : « Collègues, on lance le Secret Santa ! Échange anonyme de cadeaux pour la soirée d’entreprise. Budget : 20 euros max. Lien pour s’inscrire ci-dessous. » Arthur relut l’annonce en jetant machinalement un œil à l’horloge de son écran. Il restait dix jours ouvrés avant la fin de l’année, deux semaines avant la clôture du trimestre, trois jours avant le prochain prélèvement du prêt immobilier. Dans sa tête, tout était découpé en échéances. Les réactions pleuvaient déjà sur le groupe : un GIF de renne, un « Encore ? », des questions sur le budget. Katia, la RH, ajouta aussitôt : « Ce n’est pas obligatoire, mais fortement conseillé. Créons ensemble l’ambiance de Noël ! » Arthur termina son café froid et cliqua sur le lien. Nom, service, accord sur la protection des données. Le bouton « Participer » clignotait. Il hésita une seconde, imaginant une énième bougie ou un mug inutile s’ajouter à son bureau déjà surchargé. Puis il imagina son nom seul sur la liste des participants. Il valida. — Alors Arthur, tu t’inscris aussi au loto ? s’esclaffa Sébastien du service d’à côté en surgissant au-dessus du box. Moi, j’espère tomber sur un chef : j’ai déjà trouvé le cadeau parfait — un livre de gestion du temps. — C’est censé rester anonyme, rappela Arthur. — Bah, c’est encore plus drôle ! Imagine-le ouvrir ça… Arthur sourit poliment et retourna à son rapport. Les chiffres dansaient en une masse grise. Plus loin, on discutait coffrets cadeaux pour des partenaires, on hésitait entre chocolats de luxe ou ceux du supermarché. À la pause cigarette, on spéculait sur la prime de Noël : coupée ? Maintenue ? « En nature » via les fameux coffrets ? Tout ça tournait en fond, comme une tapisserie de fêtes de fin d’année : sapin d’entreprise au hall d’entrée, boules en plastique, cartes impersonnelles du style « Chers partenaires, nous vous souhaitons… » Arthur s’était fixé deux objectifs cette année. Le premier : décrocher son bonus en remplissant ses objectifs. Le second : ne pas s’énerver contre son fils à cause des notes. Les deux lui semblaient tout aussi difficiles. Le soir venu, un mail s’afficha : « Votre destinataire pour le Secret Santa ». Arthur l’ouvrit, compressé dans la rame de métro entre doudounes et sacs à dos. « Bonjour Arthur ! Votre destinataire : Arthur Martin, service analyses. » Il relut la phrase. Puis encore. La rame cahota, quelqu’un le bouscula. Dans le groupe, la frénésie des captures d’écran était lancée : « C’est un bug ? » « Moi aussi je me suis “tiré au sort” ! » « Messieurs-dames, voici le Secret Santa version introspective. » Katia réagit vite : « Oui tout le monde, il y a eu un souci technique. Trop tard pour corriger, les informaticiens disent que tout est relié aux identifiants. Je propose qu’on fasse comme si de rien n’était, gardez la surprise et l’esprit festif ! » « Quelle surprise si je sais que c’est moi ? » « Imagine que c’est un inconnu qui te connaît vraiment bien », répondit Katia avec un emoji sapin. Arthur ferma le chat, rangea son portable. Dans la rame, quelqu’un racontait bruyamment son « bouclage d’exercice ». Il croisa son reflet dans la vitre sombre. Quarante et un ans. Les tempes blanchies, cernes marqués. Blazer de chez Celio, montre en crédit, smartphone pris en promo « comme mon manager ». Un cadeau de soi à soi, mais de la part d’un inconnu, pensa-t-il. Que pourrait bien m’offrir cet inconnu ? Aucune idée. Le lendemain, la pause clope n’était consacrée qu’à ça. — Faut annuler, tranchait Paul le juriste, en secouant sa cigarette. Quand le Secret Santa n’est plus secret, c’est absurde. — Moi j’adore, rétorqua Anne du marketing. Au moins je peux enfin me faire un vrai cadeau utile. Pas un énième mug avec des rennes. — Mais tu te fais déjà plaisir toute l’année, non ? — Pas toujours. Il y a des trucs pour lesquels on hésite à dépenser, répondit Anne en souriant. C’est ça qui est chouette. Arthur écoutait en silence. Dans sa tête défilaient des idées : des écouteurs, une batterie externe, une nouvelle souris. Rien qu’il ne pouvait acheter à tout moment, au fond… et ça ne ressemblait pas à un vrai cadeau, juste une fourniture de plus. — Et toi, tu te ferais quoi comme cadeau ? demanda Sébastien dans l’ascenseur. — Je ne sais pas, admit sincèrement Arthur. — Moi j’aurais choisi une PS5 ! Mais le budget… Bon, je m’offre plutôt un coffret de bières artisanales avec, sur l’étiquette, “de la part du Père Noël”. Et moi ? pensait Arthur, regagnant son bureau. Qu’est-ce que je voudrais recevoir si quelqu’un me voyait — vraiment ? Pas juste comme salarié, payeur de crédit, ou père qui passe « pas assez » de temps. Comme… quoi ? Comme une personne ? Il s’aperçut qu’il était incapable de trouver le bon mot. Le soir, il alla faire un tour au centre commercial. Jeux de lumières, musique partout. Les boutiques vantaient leurs « cadeaux parfaits », « coffrets pour lui », « pour homme de réussite ». Sur chaque affiche, des hommes en beaux manteaux, visage confiant, sans cernes ni crédits. Il entra chez Darty. Un vendeur expliquait comment choisir le bon casque sans fil à un jeune homme. Arthur prit une boîte, l’examina. Le prix rentrait dans le budget, sauf pour la version haut de gamme. Mais c’est moi qui me l’achète. Où est la surprise ? Je m’offre déjà régulièrement ce qu’un homme de mon âge et de mon poste est censé avoir : téléphone, montre, chaussures, manteau. Est-ce ça, un cadeau ? Il reposa la boîte. Il fit un saut à la librairie, accueillante et chaude. À l’entrée, des piles de livres de développement personnel : « Devenez la meilleure version de vous-même », « Gérer son temps, réussir sa vie ». Il feuilleta distraitement, retrouva les mêmes formules sur la « zone de confort » et l’« efficacité ». Un soupir de lassitude lui échappa. Au fond, il s’arrêta au rayon littérature. Des auteurs connus sur le dos des livres. Autrefois il lisait beaucoup : à la fac, une nuit suffisait pour engloutir un roman. Puis le boulot, l’appart, la naissance de son fils, et la lecture était passée dans la liste des choses « à faire un jour ». Et un livre, alors ? Mais lequel ? Cet inconnu imaginaire lui offrirait-il quelque chose qu’il n’aurait pas le temps de lire ? Il sortit les mains vides, saturé par la pub et les spots. Chez lui, sa femme demanda : — Tu fais la tête ? — Non pas du tout, répondit-il en ôtant ses chaussures. Petit jeu au boulot. Cadeaux à se faire entre collègues. — Encore des bougies et des mugs ? soupira-t-elle. — Chacun doit se faire son propre cadeau cette fois. La plateforme a buggé. — Franchement, c’est une bonne idée ! Achète-toi ce que tu n’oses jamais t’offrir. — Comme quoi ? — Je ne sais pas, c’est toi qui sais. Il se tut. Son fils faisait semblant de relire son manuel scolaire au salon. — Alors ? La plupart du temps, tu as des envies précises. Un téléphone, une montre, un sac. Tu adores les gadgets. — Je m’achète tout ça au besoin, répliqua-t-il. Par nécessité plus que par envie. — Peut-être alors, un truc qui ne soit pas un objet ? suggéra-t-elle. Une séance de massage, une journée pour toi, un… — Une journée pour moi ne tient pas sur un bon d’achat, trancha-t-il. Ce qu’il me faudrait, c’est un chef qui n’envoie pas de mails le dimanche. Elle sourit. — Demande donc ça à ton Père Noël anonyme. — Hors budget, ironisa-t-il. La nuit venue, il tourna longtemps dans son lit. Dans sa tête défilaient vitrines, slogans, vœux : « succès professionnel », « nouveaux challenges », « prospérité financière ». Tout important, mais aussi superficiel que les guirlandes de Noël remisées en janvier. Qu’est-ce que je voudrais si personne ne me regardait, ni collègues, ni épouse, ni enfant, ni banque ? Pas de réponse. Une semaine avant la soirée, le bureau fourmillait. Les premiers paquets s’entassaient sur les tables. Certains cachaient leurs achats au fond d’un tiroir, d’autres les exhibaient fièrement. Le groupe discutait tenues, buffet, jeux. Katia annonçait : présence d’un animateur, d’un DJ, et « un moment spécial Secret Santa ». Arthur était toujours sans idée. — Tu traînes, remarqua Sébastien. Après, il ne restera que des trucs nuls. — Je réfléchis. — Faut pas trop réfléchir ! Moi, je me suis commandé un kit à barbecue. Toujours rêvé, jamais sauté le pas. Là, c’est l’occasion. Au déjeuner, il descendit s’installer au café du rez-de-chaussée. Les discussions tournaient autour des bilans, des enfants, des embouteillages. Sur l’écran au-dessus du comptoir défilait : « Offrez-vous un kit fête ! ». Il s’adossa à la baie vitrée, sortit son téléphone. Dans Google : « cadeau homme 40 ans ». Résultat immédiat : montres, portefeuilles, gadgets, coffrets whisky, bon pour un barbier. Ça, c’est pour l’image, pensa-t-il, pas pour ce que je ressens. Il ferma l’onglet, ouvrit sa messagerie perso. Notification d’une plateforme d’apprentissage à laquelle il s’était jadis inscrit : « Nouvelle session : cours de photographie. Inscriptions jusqu’à dimanche ». La photographie. Il pensa à son vieux réflex, acheté il y a dix ans, avant la naissance de son fils, quand le prêt immobilier semblait encore loin. À l’époque, il arpentait Paris avec, photographiant rues, vitrines, passants. Puis l’appareil finit au placard. Pas le temps, pas l’énergie, pas… sérieux. C’est naïf, murmura la petite voix critique. À quarante ans, se souvenir qu’on aimait prendre des photos ? Bientôt tu vas plaquer tout pour devenir artiste ? Ridicule. Il repoussa son plateau, gêné, comme surpris en flagrant délit de faiblesse. Je ne compte rien plaquer. Je voudrais juste… Mais il fut interrompu par un SMS du chef : « J’aurais besoin des chiffres Q3 ce soir ». Arthur soupira et remonta. Le soir, il fouilla l’armoire et retrouva son sac photo. L’appareil, lourd et froid, fonctionnait encore, mais la batterie était morte. Il retrouva le chargeur. Sa femme, curieuse, leva un sourcil : — Tu vas refaire des photos ? — Juste voir si je peux encore m’en servir. Quand la batterie fut suffisante, il sortit sur le balcon, fit quelques clichés du parking enneigé, des lampadaires, des autos. Rien d’extraordinaire. Mais quand il mit l’œil derrière le viseur, le vacarme dans sa tête se calma. Pas disparu, mais assourdi. Il se sentit mieux respirer. Peut-être que c’est ça, le cadeau ? Pas l’appareil en lui-même, mais l’autorisation de s’accorder du temps. Une heure par semaine. Juste pour ça. Sans se juger. Ça semblait à la fois enfantin et effrayant. Sa voix intérieure se moqua : À quoi bon un cours photo ? Rien ne changera. Mais une voix plus douce répondit : Pourquoi pas ? Tu dépenses bien sur des choses qui t’indiffèrent dans six mois. Ça, ça t’a déjà fait du bien. Il repartit sur son ordi, retrouva le mail pour le cours. Au programme : la lumière, la composition, la photo de rue. Séances en ligne, deux fois par semaine le soir. Tarif pile dans le budget Secret Santa, si on ne prenait pas la formule premium. Un cadeau de moi à moi, de la part d’un inconnu, pensa-t-il. Un inconnu qui se souvient de ce qui me faisait du bien et ne s’en moque pas. Il cliqua sur « Payer ». Restait la formalité du « paquet ». Selon le règlement du jeu, le cadeau devait être un objet remis de main à main. Difficile de dire en public « Je me suis inscrit à un cours en ligne ». Il fallait donc un « vrai » cadeau. Chez Monoprix, il acheta un carnet bleu nuit sans motif et une enveloppe. Il imprima la confirmation du cours, la glissa dans l’enveloppe. Sur la première page du carnet, il écrivit : « Pour les images que tu n’as pas encore prises ». Son écriture était hésitante mais lisible. Il hésita puis griffonna un mot. Il voulait que cela sonne comme les mots d’un humain, pas d’une pub de coaching. Après plusieurs versions raturées, il trouva : « Arthur, Parfois il est bon de se rappeler qu’on n’est pas que des bilans et des réunions. Prends un peu de temps pour voir le monde autrement. J’espère que tu le feras. Ton Santa » Il relut. Une petite boule au ventre. Ces mots semblaient étrangers, et pourtant, c’était tout ce dont il avait besoin. Ce “Santa” était plus bienveillant avec lui que lui-même d’habitude. Il rangea le tout dans du papier kraft et attacha un ruban rouge. Le paquet paraissait modeste. Sans logo, sans slogan. La soirée se passait dans une salle du centre d’affaires. Nappes blanches, guirlandes, DJ aux tubes usés. Costumes pour les uns, habits de tous les jours pour d’autres. Les cadeaux étaient alignés contre un mur, chacun une étiquette nominative. Arthur déposa son paquet. Autour, des sacs à logo, des boîtes, des formes étranges sous alu festif. — Alors, prêt pour la grande révélation ? lança Katia en passant. — Autant qu’on peut… À la moitié de la fête, l’animateur annonça le moment spécial. Musique plus douce, lumière tamisée. On riait déjà beaucoup, ambiance décontractée. — Cette année, Secret Santa l’a été pour de bon : chacun est devenu son propre magicien. Mais, bien sûr, faisons comme si de rien n’était ! Rires dans la salle. — Un à un, venez ouvrir votre paquet. N’oubliez pas, ce qui compte, ce n’est pas ce qu’il y a, mais ce que vous découvrez sur vous-même. Encore un qui parle en slogans, pensa Arthur. Quand ce fut son tour, une étrange appréhension le saisit. Il trouva son paquet, lut l’étiquette « Arthur Martin », retourna s’asseoir. — Alors ? Un énième kit barbecue ? chuchota Sébastien. Arthur ouvrit. Carnet, enveloppe. Son prénom manuscrit. Ses mains tremblaient. — Eh bien, c’est discret, ça au moins, commenta Sébastien. Arthur ouvrit, lut la lettre. Autour, on s’esclaffait devant des bon d’achats pour le spa, une boîte de jeux de société… Il aperçut la comptable Sylvie émue devant un livre de yoga, Katia riant d’un mug « Employé du mois ». Il lut à nouveau le billet. Les mots, écrits par lui-même, lui paraissaient tout à coup venus d’un autre. Tu n’es pas que des bilans et des réunions. Quelque chose remua désagréablement — une gêne d’avoir été vu. Mais, en même temps, un soulagement d’être compris sans jugement. — Alors, c’est quoi ? insista Sébastien. — Un cours. De photo. Et un carnet. — Punaise, t’as été gâté ! Ce doit être quelqu’un de créatif. On n’a pas le droit de demander qui… ? — Non, répondit Arthur. — Tant pis, répliqua Sébastien, déjà absorbé par son propre coffret barbecue. Tu feras les photos du prochain séminaire ! Arthur referma le carnet. L’animateur blaguait sur scène, certains dansaient. Autour, le bruit. Mais à l’intérieur, un calme inattendu. Un SMS de sa femme attendait sur l’écran : « Ça va ? ». Il répondit : « Oui, cadeaux rigolos. Je me suis offert un cours », puis effaça la dernière phrase et tapa : « Je te raconterai ». Il rentra tard. Dans l’immeuble, silence, odeur de clémentines. Sa femme lisait à la cuisine, son fils dormait déjà. — Alors ? Tu as eu quoi ? Il posa le carnet et l’enveloppe. — C’est tout ? — Il y a aussi quelque chose dedans, répondit-il en ouvrant la lettre. Elle lut, releva les yeux. — Tu t’es écrit à toi-même ? — Oui. J’ai aussi payé un cours de photo. Elle acquiesça, sans moquerie ni remarque. — Super cadeau. Tu adorais ça. — Ça date d’avant, murmura-t-il. — Et alors ? Avant ne veut pas dire fini. Il haussa les épaules mais sentit quelque chose bouger en lui. Comme un meuble qu’on ose enfin déplacer. — On verra. Le 1er janvier, il se leva sans réveil. Le matin était gris sur la cour remplie d’autos, plaques de neige. Il avait mal à la tête mais sans excès. Sa femme et son fils étaient partis réveillonner chez ses beaux-parents, il devait les rejoindre plus tard. Un silence paisible planait sur l’appart. Arthur prépara un café, ouvrit le carnet, relut : « Pour les images que tu n’as pas encore prises ». Il alluma l’ordi, retrouva le mail d’accès au cours. La première séance n’aurait lieu que dans une semaine, mais il put déjà visionner l’intro. Une voix tranquille parlait de capturer la lumière, pas d’efficacité. Il remarqua tout à coup qu’il ne pensait pas à ses mails pro. Son portable restait dans l’autre pièce, sans stress. Ensuite, il prit son appareil et descendit dans la cour. Air frais mais doux. On descendait les poubelles du Réveillon, on promenait le chien. Une vieille guirlande traînait sur l’aire de jeux. Il leva la caméra, visa. Des branches, des balcons, des fils électriques. Rien d’impressionnant. Mais en appuyant sur le déclencheur, il sentit que, pour une fois, il agissait pour lui. Pas pour un reporting, pas un KPI, ni une présentation. Juste pour lui. Il prit d’autres clichés, puis rentra, transféra les photos. Certaines loupées, d’autres banales. L’une d’elles l’intrigua pourtant : le reflet des fenêtres dans le pare-brise d’une voiture. Il zooma : son ombre tenait l’appareil dans la glace. Un cadeau d’un inconnu, pensa-t-il. Qui n’était autre que lui-même. Et c’est bien comme ça. Il referma le logiciel, termina son café. Bientôt la rentrée, les dossiers, les réunions. Mais aussi ce cours, ce créneau réservé, qu’il essaierait d’honorer. Il ouvrit le carnet, ajouta la date. Puis, sobrement : « Cour, matin, reflet sur pare-brise ». Une ligne simple, mais qui lui appartenait. Il posa son stylo et, sans s’en rendre compte, envisagea l’avenir autrement : pas seulement en termes d’échéances. Il y avait, dans ce futur, un minuscule espace où il pouvait juste regarder et choisir — pour lui. Ce n’était pas grand-chose. Mais ça suffisait pour mieux respirer. Il se resservit un café, ouvrit le planning du cours. En bas de page, un champ « Notes personnelles ». Il inscrivit : « Ne pas annuler pour le boulot ». Un sourire lui vint : la vie se débrouillerait bien pour chambouler ses plans. Mais désormais, il s’accordait au moins le droit d’essayer. Et ça aussi, c’était un cadeau.
В их семье почти всё было прекрасно.