28avril Journal intime
Aujourdhui, je me sens mauvaise. Vraiment mauvaise, à en être presque désolée. Tout le monde ma rappelé à quel point je suis mauvaise, même malheureuse. Sans mari, mon fils déjà adulte vit loin, je suis seule, inutile à qui que ce soit.
Lundi, je suis arrivée au travail à Paris. Les collègues se vantent les uns les autres, racontant comment ils ont passé le weekend à nettoyer le jardin, à préparer des confitures ou à travailler à la ferme de leurs parents. Moi, je reste muette. Questce que je pourrais dire ? Je nai pas dhomme, mon fils a grandi, alors je ne trouve pas les mots.
Jai demandé un départ anticipé, comme dhabitude, deux fois par mois. Tous la secouent la tête, sachant que je file retrouver mes nombreux amants. Au bureau, on parle comme si javais une ribambelle damants, parce que je suis «mauvaise». Je suis vraiment mauvaise, très mauvaise. Pendant queux sont mariés, occupés par leurs obligations, moi je suis la mauvaise.
«Léa, pourquoi estu comme ça?», me lance ma mère.
«Comment?», répondsje.
«Tu nes pas réglée. Trouvetoi au moins un petit copain, ma fille. Il nest jamais trop tard pour un deuxième enfant, même après quarante ans.»
«Maman, pourquoi auraisje besoin dun petit copain? Pourquoi un deuxième bébé dun inconnu? Jai déjà mon fils Léo, il me suffit» je proteste. «Et ce petit copain, à quoi me serviraitil? Jai déjà Olivier.»
«Léa! Réveilletoi!», sexclame ma mère. «Olivier nest pas ton homme!»
«Comment ça nest pas le mien? Cest le mien, il minvite à un rendezvous chaque semaine, moffre des cadeaux, maide à partir en vacances, ne me fait pas laver les fenêtres de la maison de sa mère, ne me demande pas de faire la lessive, ne veut pas que je prépare le dîner. Cest la grâce.»
«Bien sûr, la grâce, cest ce que reçoit sa pauvre épouse.»
«Et tu veux que tout ça me revienne?»
Non, je ne veux pas. Jai quarante ans à peine, deux mariages à mon actif, dont le premier, le père de Léo, que tu nas pas oublié. Tu mas poussée à épouser ce vieil homme à dixhuit ans, parce quil était plus âgé, donc plus sage, plus sérieux, riche, nestce pas? Cinq ans jai passé en prison à la maison : pas détudes, pas de sorties avec les amies, même Léo était hors de portée. Mais jétais dans le luxe, cest vrai.
Il me sortait une fois par mois comme une bête de foire pour exhiber la «jeune épouse bien élevée». Il ne dédaignait pas les poupées, il les collectionnait. Quand je me suis enfuie et ai demandé le divorce, ma grandmère ma aidée, mais il a tout réclamé, même les sousvêtements.
La deuxième fois, je me suis mariée par amour, en travaillant et en suivant des cours le jour, comme une damnée, pour ne pas dépendre de mon père.
«Léa! Comment osestu?Je nai jamais reproché quoi que ce soit.»
«Ce nest pas toi, maman» je réponds, mais il y a aussi celui qui aurait eu peur que je lui pèse sur le cou, comme un fardeau.
Je travaille deux jobs, je rentre à la maison, je passe au supermarché, mes deux enfants lun sur le canapé, lautre devant lordinateur attendent mon repas. Jai cuisiné, nettoyé, fait la lessive. Jai épousé une seconde fois sans amour, juste pour survivre.
Questce qui a changé? Rien, si ce nest plus de corvées. LéaAngélique est devenue LéaDubois, à qui tout doit. Le petit ami repose sur le canapé, je cours du travail à la crèche, je ne charge pas mon mari, ce nest pas son enfant, même sil létait, ce nest pas un rôle dhomme. Il fatigue déjà.
Je cours au magasin, tout sur mes épaules: enfants, courses, voitures que je nai pas. Pourquoi? Mon mari doit se rendre au travail en tramway, les femmes vivent comme ça, je suis épuisée. Qui préparera le dîner? Jai mis la table, nourri, lavé, repassé, et il faut que mon mari se sente aimé, sinon il sen ira à gauche.
Manque dargent? Ce sont mes enfants qui manquent dargent, si javais eu un fils légitime, les choses seraient différentes. Mais non, excusemoi, cherche un autre pigeon qui talimentera, moi et mon rejeton.
«Tu ne donnes pas dargent pour réparer la voiture?»
«Nous sommes une famille.»
«Et si tu gagnes moins que moi?»
«Cest la vie.»
Je suis partie, mais mon père ma appelée, me rappelant le déjeuner.
«Je ne croirai jamais que tu nas pas préparé le repas.»
Au travail, les femmes discutent de leur fatigue. Moi, je souris malicieusement, tout le monde sait que je suis mauvaise, je marche en dansant, souriant à quelque chose que seul moi comprends. Les pensées dans ma tête sont sombres, bien sûr.
Samedi, jai passé la journée avec Nicolas, Marie, Timothée et mon petitfils. Jai fait des crêpes, nettoyé la poussière, passé laspirateur, lavé le sol, fait la lessive, couché les enfants, nourri mon père, repassé, et je me suis couchée à une heure du matin.
Le matin, les gamins se lèvent tôt, demandent des crêpes, je les prépare, puis Nicolas et Marie arrivent, je fais rôtir du poulet, prépare des salades, même une pizza, je dîne avec eux, les raccompagne, je rafraîchis un peu le salon, et à onze heures je me laisse tomber sur le canapé, je mendors. La nuit, mon père me réveille pour me pousser au lit.
«Léa, tu te souviens de cette fois où tu as couru avec Léo?»
«Je ne me souviens de rien.»
Je raconte à ma mère comment jai passé le weekend précédent. Vendredi soir, Léo ma appelée pour savoir si je pouvais garder Timothée à la montagne. Jai accepté, je navais rien à perdre. Timothée, le chat de Marina, la petite amie de Léo, sest installé chez nous, ma apporté une pizza et je me suis affalée devant les séries. Le samedi, jai nourri Timothée, bu un café, dépoussiéré, lancé la lessive, puis je tai appelée pour te proposer daller au musée. Papa a répondu, tu étais occupée à faire la vaisselle. Il ma traitée de paresseuse, disant que ma mère travaille dur, que je flâne dans les musées. Jai voulu me vexer, mais jai abandonné. Au musée, il y avait une exposition de ton peintre préféré, je me suis rappelée tes goûts. Après le café et les boutiques, je suis rentrée, le chat dormait paisiblement, je me suis affalée sur le canapé et jai regardé un nouveau feuilleton.
Dimanche, on a dormi jusquà onze heures avec Timothée. Jai voulu tinviter à faire un tour en tramway fluvial, mais Marie a répondu que tu étais occupée à laver la vaisselle. Le soir, Olivier ma invitée à dîner. Pourquoi refuser? Je suis une femme libre, je ne men mêle pas des problèmes de sa femme, il ne me presse pas avec ses soucis, je garde les miens. Jai passé une soirée agréable, je suis allée travailler le lendemain reposée.
Je tente de rencontrer des célibataires, maman. Cest le cauchemar. Les garçons cherchent une mère, les veuves, les exépouses, les divorcés, tous veulent des enfants. Que voistu en moi? Le monde a changé, tu comprends? Un homme ma dit que je devais prendre ses enfants, parce que je suis une femme, donc naturellement aimante. Il veut les pensions, lexépouse, la mère, tout ça, et il vit de mon salaire, pendant quil pêche pour se nourrir. Il a juré de me nourrir de bons poissons. Quand jai demandé sil aiderait mon fils, il a crié que Léo a son propre père, quil sen chargeait.
Cest juste? Bien sûr, cétait le plan. Léo a un père et une mère: moi. Jai alors été qualifiée de mauvaise, petite, avare, calculatrice, rusée. Jai voulu imposer le fardeau dun enfant à un pauvre homme et vivre béatement Alors, maman, jai trouvé Olivier. Oui, je suis mauvaise à tes yeux, mais je nai aucune honte de vivre ainsi.
Ça me fait mal de te voir ainsi, cest pourquoi jessaie de te sortir de la maison, aujourdhui même, en mentant à toi et à papa sur le besoin daide. Maman, tout va bien pour moi, nous allons passer du temps ensemble, tu profiteras, moi aussi, ta fille.
«Tu es folle, Léa! Et papa?»
«Quoi de neuf avec papa?Il est malade?»
«Non, mais le déjeuner?»
«Je ne le croirai pas si tu nas pas préparé le repas.»
Au travail, lundi, les femmes se plaignent de leur fatigue. Moi, je souris en coin, tout le monde sait que je suis mauvaise, je marche en chantonnant, souriant à quelque chose dunique. Tous comprennent que les pensées de LéaDubois sont sombres, naturellement.

