« Et maintenant, il va vivre avec nous ? » demanda-t-il à sa femme, les yeux plongés dans le visage du petit garçon qui semblait flotter comme un nuage.
Marie Dubois rentra chez elle, stupéfaite de voir son fils. Étienne vivait depuis deux ans séparé de ses parents, dans un appartement avec sa femme Léna, et leurs rencontres se comptaient en deux ou trois fois par mois, toujours le weekend, comme des éclats de lumière dans la nuit. Cette fois, cétait au cœur dune semaine de travail, les horloges grinçant comme des vieilles portes.
« Questce qui se passe ? » lança Marie, sans même dire bonjour, son sourire se dissoussant comme une ondulation sur leau.
« Tu nes pas ravie de me voir ? » essaya de plaisanter Étienne, mais devant le regard perçant de sa mère, il ajouta dun ton plus grave : « Oui, jai quitté Léna. »
« Quentendstu par quitter ? » demanda Marie, dune voix qui semblait résonner dans une salle décho.
Marie, qui passait ses journées à la Maison denfance pour mineurs, navait jamais été très portée sur les plaisanteries, surtout après une journée où les couverts dansaient sur les tables comme des lucioles.
« Nous nous sommes disputés », marmonna Étienne, comme sil essayait détouffer le bruit dun tambour lointain.
« Et alors ? » le fixa-t-elle dans les yeux, ses pupilles semblant refléter un ciel étoilé. « Tu comptes courir vers moi après chaque querelle avec ta femme ? »
« Nous divorçons ! » éclata Étienne, le mot se brisant en mille fragments scintillants.
Marie le dévisagea, son regard exigeant des explications comme un vieux phare réclame le rivage. Après un long soupir qui semblait emporter des feuilles mortes, il poursuivit :
« Elle veut encore que je fasse les corvées. Et je rentre déjà épuisé du travail, comme un cheval fatigué dans une prairie sans fin. »
« Et toi, tu vas enfin craquer pour laider ? » rétorqua sa mère, sans le soutenir, les mots tombant comme des gouttes de pluie sur du verre.
« Elle ma dit la même chose. Je lui ai rétorqué que la femme est la gardienne du foyer, que les tâches ménagères lui reviennent. »
« Doù tirestu ces absurdités ? » demanda Marie, perdant patience, son visage se durcissant comme du béton.
Elle était épuisée, rêvait dune douche chaude, dun dîner tranquille avec son époux, mais voilà Étienne, avec ses idées chevaleresques dun autre siècle, qui saccrochait à son cou comme un vieux linceul. Elle avait vécu toute sa vie à travailler aux côtés de Pierre, son mari, partageant ménage, enfants, rêves, sans jamais séparer les rôles. Et voilà quaujourdhui, un « HOMME » surgit dans la famille comme une ombre inattendue.
« Je te demande ! » hurla Marie, si fort quun homme aurait pu perdre le contrôle. « Doù viennent ces idées ? Il a partagé les tâches ! Et toi, pourquoi tépuiser comme un mammouth à chasser ? Vous deux êtes les soutiens de la maisonnée, donc les corvées doivent être partagées. Ou tu lui as proposé de quitter son travail pour rester à la maison ? Non ? Alors pourquoi te la joues ? Astu déjà vu tes parents se disputer à cause du ménage ? Nous avons toujours tiré la même carriole, sans jamais la laisser se briser. »
À ce moment, Pierre arriva du travail, les épaules chargées dun sac de courses qui semblait peser une tonne de rêves. En voyant son fils, il demanda :
« Quelque chose sest passé ? »
« Même les questions se répètent », pensa Étienne, puis, dune voix qui tremblait comme une flamme, répondit :
« Léna et moi, on divorce. »
« Quelle bêtise, » répliqua brièvement Pierre, puis transporta le sac vers la cuisine, les pièces dun puzzle qui sassemblait en silence.
Marie, en sadressant à son mari, commenta :
« Notre fils est un idiot, » ditelle, expliquant la cause de la dispute, les mots senroulant comme des rubans de soie.
« Alors, il va maintenant vivre avec nous ? » demanda Pierre à sa femme, puis se tourna vers Étienne :
« Saistu que le mot « époux » vient de « compagnon de traîneau » ? Un compagnon de traîneau partage la charge du véhicule avec son partenaire. Ainsi, la charge familiale doit être tirée à parts égales. Si lun se relâche, lautre doit porter le double, et cela finit par casser le traîneau ou épuiser le porteur. »
Étienne réfléchit, mais la rancœur envers Léna ne le quittait pas, comme une ombre qui refuse de se dissiper. Il espérait le soutien de ses parents, mais ils semblaient se dresser contre lui, leurs gestes dessinant autour de lui un cercle dindifférence. Pierre déchargeait le sac, Marie disposait les provisions, chaque mouvement rappelant que Étienne était superflu, quils ne prendraient pas soin de lui.
Il observait cette idylle familiale, ne comprenant pas comment des gens si durs dans la réalité pouvaient se comporter comme des lapins, sautant dun sujet à lautre dans un jardin surréaliste.
« Alors, pourquoi restestu là ? Va faire la paix avec ta femme ! » ordonna sévèrement le père, sa voix résonnant comme un tambour de guerre. « Oublie ces querelles, les dettes dhonneur ! Vous devez vous protéger mutuellement et vous soutenir, cest cela qui importe. Allez, file, ma femme et moi avons nos affaires. »
Étienne sortit, découragé, laccueil nétant pas celui quil attendait. Mais la rancune envers Léna satténua, il comprit quil avait provoqué la dispute inutilement. Il réalisa enfin quil voulait bâtir une famille heureuse comme celle de ses parents, sous le même ciel de rêves étranges, où chaque mur pouvait se transformer en fromage fondant et chaque pas résonner comme une mélodie lointaine.
