LE DERNIER REFUGE

LE DERNIER REFUGE

Maman a mis au monde Éléonore tard dans la nuit, sans mari. Cétait la fin des années quatrevingtdix, une époque où les coups de foudre semblaient plus appartenir à la télénovela quà la réalité: «qui donc aurait pu sy attendre?»

Toutes deux ont vécu dans le même petit appartement du 13ᵉ arrondissement. Maman traitait sa fille comme une propriété personnelle, à limage dun téléviseur drapé dun napperon en velours, un petit décor derrière le rideau.

Éléonore a fini le lycée, puis luniversité, où, sous les conseils de sa mère, elle a choisi la «sûre» spécialité déconomiste. Elle a ensuite enseigné dans un lycée professionnel de commerce. Les élèves ne laimaient pas et elle les redoutait: bruyants, insoumis, indisciplinés.

Après chaque cours, elle rentrait, dînait avec sa mère, puis sinstallait devant le poste. Maman alternait entre le petit théâtre de la télévision et les doigts agiles dÉléonore qui tricotaient, comptant mentalement les mailles endroit et envers.

Lorsque passait une émission de satire ou de standup, Maman éclatait de rire, taquinant sa fille comme pour compenser la solitude quelle sétait imposée.

Les amies dÉléonore étaient Nathalie, une ancienne camarade de classe, et Nadia, la voisine. Elles se retrouvaient parfois, mais toujours avant dix heures, sous peine de voir Maman «seffondrer de fatigue». Quand leurs petits amours apparaissaient, les visites devenaient plus rares, plus courtes. Éléonore, elle, navait pas de prétendant, mais était éprise dun garçon nommé Benoît, surnommé «Bonaparte» à lécole à cause de son chapeau pointu rappelant un petit triangle.

Benoît habitait non loin et, paraîtil, avait déjà trouvé une compagne. Éléonore se morfondait: que faire quand lobjet de ses soupirs secrets ne la remarque même pas? Selon Maman, il était dune timidité et dune pudeur que lon nattend pas dun lycéen.

Sa vie, depuis luniversité, était, avouonsle, peu enviable.

Pour les vingt ans dÉléonore, Maman organisa un déjeuner festif, autorisant les amies à venir, mais sans les petits amis. Les filles arrivèrent coiffées, fleuries, avec des cadeaux. Le repas, malheureusement, fut monotone, rythmée par les anecdotes de Maman sur sa jeunesse.

Sur la table, des salades généreusement nappées de mayonnaise, leurs pois verts fixant les convives comme de petits yeux curieux. Dans une carafe en cristal, scintillait un liquide blanc et sec, tandis que le plat principal était un ragoût de champignons.

Les amies mangèrent, puis séclipsèrent avant même que le gâteau au miel ne soit servi, faute de réussite de Maman. Elles partagèrent thé et part du gâteau chez elles, et Éléonore, les larmes aux yeux, enfilant son manteau, déclara à Maman quelle allait se promener. La fête ne lui avait plu aucunement.

Elle arriva chez Benoît, espérant le voir, mais il était parti travailler à létranger. Les voisines bavardes sur le banc du parc confirmèrent quil était parti «chercher du travail». Le cercle de sa solitude aurait pu se refermer, si le destin navait pas joué un tour.

Un orage éclata. En accélérant le pas, un véhicule sarrêta soudainement à côté delle. La portière souvrit et un homme inconnu proposa de la raccompagner.

Il sappelait Michel. Apprenant que cétait lanniversaire dÉléonore, il la conduisit au café du coin et linvita à un café.

Rien de plus, mais Michel était trop bavard, et marié. Sa femme était en déplacement professionnel, et il se sentait seul. Après un verre de champagne et une petite pâtisserie, Michel insista pour linviter chez lui.

Si elle était encore plus seule que lui, elle aurait décliné. Mais la voix de Maman, la compagnie monotone à la maison, et les mains chaleureuses dun quasiinconnu jouèrent un tour à Éléonore: elle accepta.

Au petit matin, vers midi, elle se réveilla sur le canapé dun étranger, sous une couverture piquante. La scène navait aucun sens pour une jeune femme respectable. Michel, dans la cuisine, buvait un thé.

Elle se rhabilla en vitesse, il la raccompagna à la porte, embarrassé, sans promesse. Il tenta un baiser amical; elle le repoussa et sélança vers chez elle, refusant même quil la raccompagne en voiture.

Maman était allongée, le dos contre le mur. Éléonore la soigna pendant trois jours, lui apportant une décoction de pivoines. La mère, pâle, ne put retourner travailler et prit un arrêt maladie. Elle reprocha à sa fille de lavoir mise «en arrêt cardiaque».

Elle ne savait pas encore que son acte immérité la mènerait à sa perte finale, tout comme il finirait par lépuiser elle aussi.

Heureusement, la meilleure amie de Maman linvita à la campagne pour respirer lair frais et «goûter à la nature». De là, Maman revint souriante, guérie, et tout reprit son cours.

Benoît revint dans la ville de leurs souvenirs lorsque Éléonore eut trente ans, accompagné de sa femme et de deux enfants.

Éléonore nourrissait lespoir que leurs chemins se croiseraient à nouveau, et qualors le destin les unirait. Ce ne fut pas encore le cas. Sa solitude était devenue son mode de vie. Les années passèrent

Maman passa à la retraite. Cest à ce moment quelle rencontra son nouveau compagnon, PaulHenri, un vieil ami aux cheveux poivreetsel, légèrement myope, aux lunettes épaisses. Il laccompagnait au parc et, sans gêne, demandait à Éléonore, presque quarantaine:

Alors, où est votre fiancé, ma chère? Prenez garde de ne pas suivre les traces de votre mère.

Elle voulut répondre, mais renonça, de peur de paraître insensible. Ainsi, PaulHenri venait régulièrement les rendre visite, jusquau jour où Maman séteignit, malgré la décoction de pivoines et les soins médicaux. Elle quitta ce monde en paix.

Sa mère et PaulHenri furent inhumés ensemble. Éléonore, anéantie, fut soutenue par ses amies qui abandonnèrent leurs familles et maris pour rester à ses côtés. Le compagnon de Maman, fort heureusement, disparut et ne revint jamais.

Un soir tardif, le téléphone sonna. «Ce vieux farceur?» pensa Éléonore en voyant le numéro, mais à la porte se tenait Benoît, le regard anxieux, les rides autour du nez trahissant son inquiétude.

Éléonore, encore pâle, le visage encore gonflé par les larmes, en peignoir, avec les cheveux en désordre, se sentit comme prise au piège.

Pardon,» balbutia Benoît, la scrutant de la tête aux pieds. Nathalie a parlé de votre soirée, je nétais pas au courant.

Elle lentra dans la cuisine, se changea rapidement en survêtement, se coiffa. Lutter contre son apparence était vain. Il faudrait quil la supporte telle quelle était.

En se préparant, elle réalisa le malentendu: elle avait avoué à Nathalie il y a quelques jours quelle était amoureuse de Benoît «Bonaparte» depuis lécole. Quelle bêtise! Elle lui avait tout raconté, et le voilà devant elle. Un autre marié qui sinvite dans sa vie, inutile et superflu.

Ils burent du thé en silence. Puis Benoît se confia: il parlait de son mariage malheureux, de ses enfants qui prenaient davantage soin de leur mère que de lui. Malgré la façade prospère, il était seul au fond de son cœur.

Vous savez,» lui lança-t-elle avant de partir, «ça ira mieux si vous… revenez.»

Il séclipsa.

Comment Bonaparte se rend-il sur lîle de SainteÉlise?» lança-t-il avec un sourire ironique.

Chacun trouve son havre, Benoît,» répliqua Éléonore.

***

Un an plus tard, le fils de Benoît partit à luniversité, la femme de Benoît se sépara de son mari et emporta leur fille. Benoît, lair vieilli, se présenta chez Éléonore, lair terne, et demanda :

Le refuge estil libre?

Elle observa ses tempes légèrement grisonnantes, ses yeux éteints, ses mains tremblantes, et répondit :

Libre.

La solitude recula, disparut dans loubli. Son amour prit forme, entourant Benoît de tendresse, dune chaleur intacte et dune affection féminine réservée à lui seul. Aimaitil vraiment? Elle ne se posait plus la question. Ce qui importait, cétait que le bonheur réside où lon aime et où lon sait chérir cet amour. Benoît le savait, et il rendit Éléonore enfin à la fois belle et heureuse.

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