LES MERVEILLES ARRIVENT
La vie de couple dIrène sétait fissurée, comme un trou dans le sol du Marais; les années de mariage heureux nétaient plus quun souvenir lointain. Aucun adultère, mais la palette colorée du quotidien sétait muée en une monotonie grisâtre, une routine qui rappelait le jour de la marmotte. Le désir dapprendre à jouer du piano nétait jamais venu, et tout ce qui lentourait ne faisait plus que lirriter. Soccuper de la famille, de ses besoins, était devenu une obligation que le foyer prenait pour acquise, sans contrepartie dattention. Ses tentatives de discussion avec son mari Henri et son fils Pierre restaient vaines ; les reproches dIrène étaient perçus comme des caprices. Elle se demandait où elle avait négligé son rôle de mère et dépouse, jusquà ce que son affection soit traitée comme un service.
La frustration accumulée a fini par exploser, brisant les barrages et balayant tout ce qui avait été construit. Irène, âgée de quarantetrois ans, a compris quelle ne pouvait plus rester dans ce bourbier. Soit elle reprend sa vie en main seule, soit elle bouleverse tout. Pierre écouta calmement, Henri attendait encore une conversation sérieuse, et Irène nétait pas prête à parler sans émotion.
Le lendemain, le Nouvel An approchait. Pierre avait déjà prévu de le fêter avec ses amis, et Irène narrivait pas à se calmer à lidée de la soirée dHenri.
Pendant des années, la famille célébrait le réveillon chez les parents dIrène et dAline, à Paris, pendant trois à quatre heures, le temps dune vraie fête. Cette année, les parents étaient partis au spa de Vittel, où ils passeraient le Nouvel An.
Irène téléphonait à sa sœur Aline, espérant intégrer leurs plans à la dernière minute :
Bonjour ma chère, où comptestu célébrer ? Une jeune femme de quarantetrois ans ne dérangera pas ?
Oh, ne tinquiète pas ! Tu seras la bienvenue, comme toujours, répondit Aline en riant. Aline, la cadette, avait neuf ans de moins quIrène. Célibataire, toujours pressée par sa carrière, elle lavait déjà présenté à quelques prétendants, même envisagé un mariage, sans jamais franchir le pas.
Il est grand temps que tu te maries, lança Irène.
Un miracle, un ami qui sauve un ami, et voilà, plaisanta Aline.
Ça nest pas possible, Aline, Sasha partira avec son groupe, et avec Yvan, cest la crise. Pas de temps pour les fêtes, dit Irène calmement, ajoutant que ses problèmes lobligeaient à demander de laide.
Cest normal, Irène, tes soucis sont dans ta tête, continua Aline. Allez, ne te prends pas la tête, détendstoi, dit-elle, puis raconta comment elle était tombée malade, avait eu de la fièvre, sétait reposée toute la journée, pendant que tout le monde lavait laissé tranquille. « Jai besoin de réfléchir », conclutelle. « Parlons de la fête. Les parents ? »
Jai appelé, répondit Aline, « ils sont ravis, ils décorent le sapin, préparent des chants, des devinettes, tout le monde est content, même un peu jaloux. »
Ah, je suis daccord, répliqua Irène en riant, ils pourraient vraiment être jaloux.
Jai une proposition, ma sœur. La collègue de maman vend une belle maison de campagne, tu te souviens de Nina ? Cest une dame fiable, la maison est impeccable. Elle nous a envoyé ladresse, les clés sont chez le voisin. Allons-y demain, y fêterons le Nouvel An. Pas besoin de salades, on grillera des brochettes, on boira du champagne. Ça te tente ?
Jadore lidée, accepta Aline, jarriverai en soirée, on partira de chez toi.
Le lendemain matin, elles foncèrent sur lautoroute enneigée, sarrêtant à une grande surface « Leclerc ».
Henri était revenu de son vol, six mois sétaient écoulés comme une goutte deau. La maison était recouverte dune épaisse couche de neige, le toit lourd comme un manteau blanc. Henri alluma le feu dans la cheminée, les bûches crépitèrent joyeusement, tandis que laspirateur aspira la poussière en vingt minutes. Il passa une demiheure à nettoyer le chemin jusquà la porte et la terrasse.
Puis il descendit au débarras, sortit une boîte contenant le sapin et un coffre de décorations. Il déballa les boules de verre, les glaçons et les cônes de pin, rappelant les jouets denfance, un set allemand qui brillait comme des étoiles, loin du plastique terne. Au fond du coffre reposait le Père Noël, une vieille figurine majestueuse, richement vêtue de fourrure et de perles, rappelant le costume royal de SaintNicolas. Henri sourit tristement :
Nous ne sommes plus que deux, murmurat-il.
Capitaine de la marine marchande, Henri passait six mois en mer, puis six mois chez lui. Il était le benjamin de la fratrie, son frère aîné avait vingtetun ans de plus, sa sœur vingtetcinq. Tous servaient la marine ou étaient mariés à des militaires, mais ils restaient en contact, partageant les nouvelles de leurs enfants.
Lorsque leurs parents sétaient éteints, lancien contrat dHenri devint son refuge contre la solitude. Un jour, leur mère, avant de décéder, lui caressa la tête et dit :
Marieztoi, mon fils, je ne veux pas que tu restes seul.
Henri répondit :
Maman, mon travail ne me le permet pas, mais je pense à toi.
Jessaierai de taider, réponditelle doucement, ajoutant quelle penserait chaque jour à son futur bonheur.
Henri appela ses frères et sœurs, les invitant à fêter le Nouvel An chez lui. Tous étaient déjà occupés, les billets étaient épuisés, mais ils promirent darriver après les festivités, car la maison familiale ne pouvait pas être divisée ni vendue ; elle resterait le cœur du foyer.
Irène et Aline roulaient dans la rue, scrutant les numéros des maisons.
Le voilà, regarde cette demeure, cest un vrai palais, sexclama Irène.
Ce nest pas un habitant, mais un voisin aimable qui a réchauffé notre entrée. Les allées sont nettoyées, jai prévenu le voisin de notre arrivée, dit Aline en ouvrant le portail.
Henri nettoyait les pommes de terre quand on frappa à la porte. Deux jeunes femmes apparurent, la plus jeune rayonnait :
Bonjour, nous sommes arrivées, puisjejepeux entrer ?
La seconde, plus âgée, hocha la tête avec un regard légèrement triste.
Henri, un peu décontenancé, les accueillit :
Je suis Henri, daccord ?
Nous venons de Nina, répondit Aline, la propriétaire de la maison.
Henri les fit entrer, puis, après un moment, demanda :
Si le lieu vous plaît, nous pourrions y rester pour le Nouvel An. Vous avez décoré le sapin, cest magnifique !
Bien, alors buvons du thé, et je propose daller au supermarché, cest à trente kilomètres, pour acheter le reste. Vous nous accompagnerez ? demanda Henri.
Vous resterez avec nous ? demanda Irène, qui buvait son thé près de la cheminée.
Henri acquiesça avec le sourire.
Irène, toujours au feu, termina son thé. Henri et Aline étaient partis depuis dix minutes quand le téléphone sonna. Cétait Yvan, le mari dIrène.
Questce qui se passe ? demanda Irène.
Ma femme est à bout, grogna Yvan. Pas de disputes aujourdhui, on garde la fête, réponditil.
Tu veux quoi ? Le même vieux reproche de six mois ? demanda Irène. Je ne suis plus la même, jai changé de vitesse, comme passer dune casserole à une cocotteminute, expliqua-til, mais je narrive pas à te parler.
Je serai là dans cinq minutes, ditil, pour quon résolve tout ça, ensemble.
Irène, confuse, se prépara, mais le téléphone sonna de nouveau :
Où estu ? Pourquoi ce silence ?
Jattends à la porte, ditil, il ny a personne, la maison est fermée.
Irène chercha Aline, sans réponse, puis appela :
Yvan, prenez la clé chez le voisin, réchauffez le foyer.
Jattends, réponditil.
Henri et Aline revinrent, les bras chargés de sacs, souriants. Irène les interrogea dès quelles franchirent le seuil :
Connaistu lanecdote du GPS ?
Quelle anecdote ? demanda Aline en déposant les sacs.
« Chéri, tu as démarré le GPS ? » « Oui, je cherche le chemin pour Rostov. » « Félicitations, je suis à Rostov ! » lançatelle. Quelle adresse astu entrée ?
Nikolski, rue des Bois, 7, répondit Aline.
Le quartier ?
Aucun, jai laissé le GPS choisir, il a proposé, jai accepté.
Irène comprit aussitôt, le sourire salluma comme le sapin décoré. Henri, sans se formaliser, nota ladresse et les invita à rester, même si cétait son domicile. Il déclara :
Nous ne sommes pas dérangés, venez vous installer.
Yvan arriva peu avant le son des douze coups. Irène résuma brièvement la situation, il comprit, ils se serrèrent la main et la conversation se fit fluide.
Ce fut une nuit de Nouvel An mémorable. Yvan tenait la main dIrène comme il le faisait il y a plus de vingt ans, elle souriait, toujours éclatante, presque aussi heureuse que sa sœur.
Aline, persuadée que les miracles existent, partagea ce sentiment avec Henri. Le lendemain soir, Irène et Yvan repartirent, promettant de revenir le cinquième jour pour rencontrer la famille dHenri.
Lorsque Aline sendormit, Henri revit un rêve de la veille : un vieil homme vêtu de rouge marchait dans le jardin enneigé aux côtés de sa mère, encore jeune comme sur une photo dalbum. Ils discutaient doucement :
Alors, satisfaite, ma fille ? demanda le vieil homme.
Je ne sais comment te remercier. Tu te souviens du lapin en massepain que tu mas offert à six ans ?
Ce nétait pas moi, cétait ma grandmère.
Vraiment ? Elle la dit comme si cétait le tien. Elle na jamais menti.
Le réveil sonna, et le lever du soleil sur la neige rappelait à tous que les miracles ne sont pas seulement des événements inattendus, mais le courage daccepter le changement, de chercher la lumière dans la grisaille et douvrir son cœur aux nouvelles possibilités. Ainsi, chaque jour peut devenir une petite merveille, pour peu que lon ose la créer.
