LES HASARDS NEN SONT PAS
Ce soir-là, je roulais tranquillement en direction de la petite ville de Saint-Leu-la-Forêt, où je vis. Cela faisait douze heures que je conduisais mon taxi parisien et jétais fatigué, autant physiquement que moralement. Les clients, leurs histoires, leurs querelles et leurs joies… tout y passe en une journée, parfois de sacrés personnages et, il faut le dire, ce nest pas de tout repos.
Japprochais presque de la maison, rêvant dune douche et de silence, quand jai vu au bord de la route une jeune femme, seule, valise à la main, me faisant signe. Nimporte qui aurait préféré rentrer direct, mais la laisser poireauter sur le bas-côté, en pleine nuit, impossible. Elle sest approchée, a entrouvert la portière et, dune voix timide, ma demandé :
Excusez-moi, vous pourriez memmener jusquà lIsle-Adam ?
LIsle-Adam, cest à près dune heure dici vraiment pas idéal, surtout à cette heure, mais dans ses yeux suppliants, je nai pu quopiner du chef.
Oh, merci mille fois ! Javoue que je commençais à désespérer au point den avoir peur darrêter une voiture.
Mais quest-ce que vous faites dehors à cette heure ?
Elle a soupiré et commencé à raconter, la voix serrée :
Jhabitais avec une amie à Paris. Jai perdu mon emploi il y a une semaine. Le patron du bistrot où je bossais ma licenciée, sans même me payer le mois entier, juste parce que jai refusé certains « services ». Jai cherché du boulot, mais rien. Ce matin, il fallait payer le loyer mon amie a décidé quelle ne voulait plus de moi, a trouvé une nouvelle colocataire avec un CDI et ma mise à la porte. Trois ans quon se connaît, et la voilà si calculatrice.
Ce nest pas très réjouissant ai-je reconnu , et à lIsle-Adam, il y a qui pour vous accueillir ?
Il y a mon frère et sa famille… mais sa femme ne mapprécie pas, elle naime pas recevoir. Même mes parents, venus voir la naissance de leur premier petit-fils, elle les a fait fuir au bout de trois jours ! Depuis, plus personne nose venir. Quand jétais étudiante, il y a trois ans, jai passé une semaine chez eux, josais à peine toucher à la nourriture.
Vraiment ? Comment ça ?
Dès que je masseyais à table, sa femme me fixait, impossible davaler quoi que ce soit. Jai fini par macheter du pain et de leau pour éviter son regard. Je men suis sortie, mais bon…
Alors pourquoi y retourner ?
Je nai nulle part où aller. Mes parents vivent à Chambéry, en Savoie. Je suis venue à Paris tenter ma chance à la fac, jai échoué en présentiel, alors jai économisé pour passer à distance. Je viens de commencer le cursus, alors je travaille en parallèle… mais là, je suis sans ressources.
Elle a soudain fondu en larmes.
Jai vraiment limpression que la poisse me poursuit, où que jaille.
Tout en conduisant, je la regardais dans le rétroviseur. Elle ne mentait pas, ça se voyait dans ses yeux. Une fille comme ça, honnête, simple, il y en a peu. Elle était jolie, mais surtout, elle respirait la sincérité. Voilà une femme quon voudrait à la maison, une qui ferait une bonne épouse, une maman aimante…
Spontanément, jai ralenti, puis jai stoppé la voiture. Elle a reculé sur le siège, apeurée, et a murmuré :
Pitié, ne me faites pas de mal, il me reste à peine cinquante euros, je vous les donnerai, mais je veux arriver à lIsle-Adam.
Du calme. Je ne vais rien te faire. Par contre, jai une proposition. Tu veux bien écouter ? Elle a hoché la tête Si ça ne te convient pas, je tamène jusquau bout, pas de problème.
Voilà, je vis seul, je bosse la nuit, il y a dans mon appart une chambre de dispo, cétait celle de ma mère, décédée lan dernier. Si tu veux, à la place de payer un loyer, tu pourrais faire un peu de ménage, la cuisine, et tu continues tes études tranquillement. Je nabuserai jamais de la situation, cest promis. Alors, quen dis-tu ?
Jai remarqué que des larmes coulaient sur ses joues.
Ce nest pas grave si tu refuses, jimagine que tu mas mal compris
Non, non, ce nest pas ça, cest juste… Je crois que je pleure de soulagement. Je naurais jamais imaginé tomber sur quelquun daussi gentil. Cest un miracle pour moi, pardon…
Eh bien, allons-y, voisine… Au fait, comment tu tappelles ? Moi, cest Luc.
Je mappelle Clémence.
Cest joli comme tout.
En arrivant, je lui ai montré la chambre. Elle était restée telle que ma mère lavait décorée, pleine de douceur.
Rien na bougé depuis son départ, mais tu fais comme bon te semble.
Non, cest parfait, très chaleureux. Ta maman avait beaucoup de goût.
Elle était prof à lécole darchitecture, une femme en or. Bon, installe-toi, je vais mettre la bouilloire et préparer quelque chose.
Si tu veux, je peux faire un petit plat, jadore cuisiner, cest ma mère qui ma appris.
Génial ! Mais ce soir, à part quelques raviolis au frigo, ya pas grand-chose. Demain, on ira faire les courses et tu me montreras tes talents de chef, daccord, chef Clémence ?
Reçu, captain. Mais ce soir, cest moi qui les fais, les raviolis !
Marché conclu.
On sest installés à la cuisine, à discuter en dégustant des raviolis industriels. Jai commencé à lui raconter mes anecdotes de marin lors de mon service militaire, elle sest mise à rire franchement, à gorge déployée. Et moi, ça ma rassuré : je navais pas fait erreur, javais devant moi une jeune femme exceptionnelle. Laisse passer un mois ou deux, le temps dapprendre à se connaître, et qui sait Peut-être que les hasards nen sont jamais vraiment.
Ce soir-là, je me suis rendu compte que parfois, il suffit douvrir sa porte et son cœur pour que la chance sinvite chez soi.
