Madame Pluchkina : Une Histoire de Multifacettes au Cœur de la Vie Parisienne

Madame Lesbiscottes

Véronique a été élevée toute sa vie par sa grandmère. Son père sétait enfui avant même quelle ne vienne au monde, et sa mère était décédée en laccouchant. Valérie, la vieille voisine du quartier du Marais, devint alors une tutrice exceptionnelle. Elle remplaça pour la petite Véronique à la fois mère et père, lentourant de tendresse et de compréhension; jamais elle ne la frappa, mais elle ne la dorlota pas non plus. Parfois sévère, toujours juste, elle forma une personnalité autonome.

Après le lycée, Véronique sortit dune grande école avec un diplôme rouge brillant et trouva rapidement un poste qui correspondait à ses compétences. Sa vie amoureuse, elle, restait un puzzle incomplet, mais elle ne sen offusqua pas, convaincue que lamour viendrait quand le moment serait venu. Elle chérissait sa grandmère et la soignait du mieux quelle pouvait, car Valérie, bien que toujours vive et pleine dénergie pour son âge, commençait à éprouver le besoin dune assistance quotidienne.

Tout allait bien entre la petitefille et la grandmère, à lexception dun petit défaut qui tracassait Valérie. Les années de guerre, la pénurie et les années 1990 avaient inculqué à la vieille femme une tendance à accumuler jusquà labsurde. Elle ne fouillait jamais les poubellesune propreté innée len empêchaitmais elle dépensait presque toute sa pension dans des objets dont elle navait jamais lutilité.

Véronique tenta de lutter. Dabord par la parole: douce comme une brise parisienne, elle supplia Valérie darrêter dappeler les infopublicités et de se débarrasser du bazar, ou au moins dutiliser ce quelle achetait au lieu dentasser les pièces dans les coins «pour une occasion spéciale». Mais rien ny fit. Valérie, devant son petit appartement débordant, soupirait tristement, reconnaissant le problème sans jamais le prendre au sérieux.

«Ma petite, si ces bibelots ne me servent à rien, ils te serviront quand tu seras mariée», disait-elle. «Tu auras la belle vaisselle, les nappes, le linge de lit»

«Papi, on nest plus au XIXᵉ siècle, je nai pas besoin dun dot!», répliquait Véronique. «Quand jaurai besoin de quelque chose, jirai le prendre moimême. Les objets existent pour être utilisés!» Rien ne changea la vision du monde de la grandmère.

Le temps ségrenait, le problème samplifiait. Véronique se plaignait à ses amies, et celleslà lui conseillèrent déliminer progressivement les superflus du logis de Valérie, en douceur.

«Quand tu vas chez grandmère, occupela avec quelque chose, puis glisse discrètement un objet à la poubelle,» lui suggéra sa meilleure amie Sophie. «Si elle ne sen sert pas, elle ne remarquera pas la perte.»

Véronique mit le plan à exécution. Elle apporta à Valérie un disque de ses films préférés, la plaça devant la télévision comme un enfant, et, pendant que la vieille dame était absorbée, elle sortit en silence une boîte de contenants alimentaires achetés en masse il y a des années, sans raison apparente.

Malheureusement, Valérie remarqua labsence et senflamma.

«Pourquoi les astu jetés?Ce sont des choses très utiles!»

«Utile?Tu ne les avais même jamais déballées, elles prenaient la poussière depuis des années, elles noccupaient que de lespace.»

«Ce nest pas vrai!Un jour, ça pourra servir!»

«Si jamais il faut, on peut toujours les racheter en magasin. Aujourdhui les rayons débordent de tout, il faut sy habituer!»

«Tu ne comprends rien!Quand je mourrai, tu pourras tout jeter, mais tant que je suis là, ne touche pas à mes affaires!»

Véronique resta sans réponse. Elle ne voulait pas penser à la mort de sa grandmère, mais la vieille phrase «On ne peut pas remettre le cercueil avant davoir fini de le bâtir» lui revenait sans cesse. Elle donna à Valérie le surnom «Madame Lesbiscottes» dans son esprit et accepta la situation.

«Si ces objets lui apportent du plaisir dans sa vieillesse, lui permettant de rêver dun avenir radieux où ils seront utiles, alors quils restent comme ils sont», conclutelle.

Elle pensait pouvoir régler le problème plus tard, mais «plus tard» arriva brutalement, comme un éclair dorage. Un infarctus impitoyable emporta Valérie, la personne la plus chère à Véronique. Les premiers mois qui suivirent furent un puzzle mental où elle ramassait les morceaux dellemême. Lidée de trier les affaires de la défunte était inimaginable.

Chaque fois quelle franchissait le hall vide de lappartement, la douleur du manque renaissait, et lenvie de toucher à quoi que ce soit la terrifiait. Peu à peu, elle eut la conviction que chaque objet, jadis jugé inutile, renfermait la mémoire de Valérie. Elle ne pouvait plus les abandonner sans crainte. Elle fit appel à plusieurs fois à des spécialistes du débarras, mais la peur quils emportent avec le désordre un trésor inestimabledes photos, le tricot de sa grandmère, un bijou denfancela paralysait. Sans ces souvenirs, elle ne pourrait jamais se sentir sereine.

Il était difficile pour elle de reconnaître ses angoisses, et plus encore daccepter que la mort de la grandmère faisait entrer Véronique dans un vide abyssal. Aucun autre parent ne laccompagnait; sans Valérie, elle était seule, inutile aux yeux du monde.

Elle possédait maintenant deux logements: son appartement à crédit et celui de la grandmère, mais aucune richesse matérielle ne comblerait le trou dans son cœur. Elle saccrocha alors aux vieux bibelots comme à un bouée de sauvetage, repoussant le néant et lapathie. Mais elle ne pouvait pas les utiliser: leurs goûts étaient opposés aux siens, ce que Valérie achetait ne plaisait pas à Véronique.

Ainsi, elle devint, à sa façon, Madame Lesbiscottes, refusant désormais dadmettre son propre problème.

Ce délire pouvait durer des années, jusquau jour où tout bascula. Un matin, alors quelle retournait à lappartement de Valérie avec lintention de se débarrasser dun objet décisif, un homme charmant apparut dans lescalier.

«Mademoiselle, vous êtes la petitefille de la défunte du 127?» demandatil poliment.

«Oui, et alors?» réponditelle, méfiante.

Lui, voyant son inquiétude, sexcusa rapidement.

«Pardon, je ne voulais pas vous effrayer. Je vous vois souvent dans le couloir, et je nai jamais osé vous parler. Vous êtes si belle, vous devez être mariée, peutêtre avec des enfants. Mais moi, je noserais jamais Alors je me lance: je mappelle Pierre, et vous?»

Véronique, surprise, esquissa un sourire. Pierre ne lui paraissait aucunement suspect. Malgré la spontanéité, elle linvita à prendre le thé.

«Chez moi, le désordre est légendaire,» avouatelle en rougissant, mais Pierre la rassura, affirmant que cela ne le dérangeait pas.

Ils partagèrent alors un long moment autour dun thé à la menthe, parlèrent de tout et de rien. Vers la fin, Véronique confia à Pierre son impasse avec les affaires de Valérie. Pierre proposa immédiatement son aide. Ce soirlà, ils jetèrent ensemble plus de choses que Véronique nen avait éliminées depuis des mois.

Puis vinrent les rencontres, les rendezvous. Pierre était un manutentionnaire, mais dune érudition surprenante, capable de discuter de Baudelaire comme de la dernière exposition du Centre Pompidou. Véronique se sentit revivre, et bientôt elle comprit quelle était tombée amoureuse. Ce nouveau sentiment injecta une lumière vive dans son existence. En moins de deux mois, ils emménagèrent ensemble. Grâce à Pierre, le tri des affaires de Valérie devint un jeu : il trouva une nouvelle utilité à bien des objets, emmenant chez eux quelques services, de multiples nappes, du linge de lit, et même un petit coin bibliothèque pour les vieux livres de la grandmère. Véronique ne pouvait que sémerveiller de voir ces pièces renaître, chose quelle naurait jamais pu faire seule. La grandmère semblait de nouveau vivante, non seulement vivante, mais heureuse.

Un soir, Véronique fit un rêve. Elle, Pierre et Valérie étaient assis autour dune table, dégustant du thé dans le magnifique service en porcelaine de la grandmère, que Pierre ne cessait de louer.

«Merci, Valérie,» disaitil, sourire aux lèvres. «Vous avez conservé tant de choses utiles!»

«De rien, mon petit, tout est pour vous,» ricana Valérie. «Véronique, garde Pierre,» ajoutatelle en sadressant à sa petitefille. «Cest un homme bon, ton futur époux. Je peux te le confier.»

Véronique se réveilla dans une humeur éclatante. À côté delle dormait paisiblement son bienaimé, son esprit fourmillait de projets et despoirs, et le vide qui lhabitait sétait dissipé. Elle réalisa clairement que Madame Lesbiscottes avait disparu, que sa grandmère reposait enfin en paix, et quelle même avait trouvé son petit bonheur tranquille.

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