Tout va bien, Élodie. Et Lison sest bien comportée. On sest juste coupé les cheveux un peu, ma chérie?
Maman vous quoi? sest crispée Marie, serrant le combiné.
On a fait une petite mise en beauté. Tu viendras voir, a rétorqué gaiement Valérie, puis on a entendu le bip du téléphone.
Sentant que quelque chose clochait, Marie sest empressée de prendre les clefs de la voiture et de filer chez sa mère.
Lison était un enfant hors du commun. Dès sa naissance, on a compris quelle était un petit ange. Une cascade de boucles blondes encadrait son visage angélique aux yeux bleus profonds. Elle était née avec des boucles; même léchographe les avait montrées. Marie riait, incrédule, quune nourrisson puisse déjà avoir des frisottis. Mais dans la salle daccouchement, on lui a présenté la petite, et les boucles nétaient pas seulement là, elles étaient déjà coiffées avec soin.
Lison grandissait calme, comme une petite fée qui laissait sa mère dormir. La nuit, elle dormait profondément, sans besoin dallaiter. Marie était étonnée dentendre la voisine se plaindre de son nouveau-né qui ne distinguait plus le jour de la nuit, qui pleurait dès quon le posait et qui devait être bercé sans cesse. Cette petite était à linverse reposée, et son mari, Antoine, partait au travail reposé lui aussi. Le lait abondait, lappétit de Lison était vorace. Ainsi, pendant un an, elles ne faisaient que dormir et manger.
Puis, à un an, Lison a commencé à marcher. La maison sest transformée: chaque placard a dû être scellé, les poignées fixées, les angles des meubles protégés, tout pour éviter quelle ne se blesse. Marie a tout géré seule, sans aucune aide. Les deux grand-mères venaient jouer, offrir des cadeaux, mais ne pouvaient lemmener chez elles tant que Lison navait pas un an et demi, comme lavait longtemps réclamée Valérie.
Valérie, retraitée de la petite enfance, avait passé sa vie à être nounou puis cuisinière dans une crèche. Elle savait tout sur les toutpetits, mais Marie ne faisait confiance à personne dautre quà elle.
Tu ne me fais pas confiance, ma fille! Je ne suis pas une étrangère! Lison est une petite en pleine santé, pas dallergies, pas de maladies! Pourquoi ne pas la laisser passer une journée chez moi? Tu profiterais pour faire les courses.
Maman, je ne suis pas fatiguée. Je peux amener Lison en poussette au supermarché.
Mais tu voulais tacheter une veste! Sans la petite, ce sera plus facile de lessayer. Laissemoi la garder, et tu iras faire les courses.
Marie hésitait, mais la veste était vraiment indispensable. Elle a donc préparé une pile de choses quelle pensait utiles pour la journée, a noté chaque consigne, puis a confié Lison à Valérie.
Voilà la feuille dans le sac: lheure du coucher, le type de purée, la cuillère à donner à Lison comme à un ptit poney, la petite boîte à musique expliqua Marie.
Ma chérie, je sais comment soccuper des toutpetits. Tu nas pas à ten faire, lenfant a déjà un an et demi. la rassura Valérie, en posant Lison sur le canapé et en chantonnant: «Couchonscouchons, petit oiseau, sur la tête!»
Lison, ravie, montra ses dents de lait, minuscules comme des grains de riz, et sourit.
Marie, soulagée, se rendit au centre commercial. Elle flâna, acheta quelques vêtements, sarrêta dans un café, sirota un café au lait avec une part de gâteau, puis se rendit dans un autre magasin où elle trouva enfin la veste tant désirée.
Elle enviait Lison, lui envoyait des textos, et Valérie répondait avec des photos de la petite qui jouait ou mangeait.
La journée passa ainsi. Antoine, de retour à la maison, approuva la petite escapade de Marie.
Cest bien, ta mère sait soccuper des enfants. Laissela passer du temps avec sa petitefille. Chez ma mère, on en a déjà cinq! plaisanta-til.
Avant de partir, Marie appela Valérie pour vérifier.
Tu vas couper les cheveux de Lison? demanda-telle, la voix tremblante.
Il faut bien la première coupe, sinon les mèches semmêlent. Après un an, on coupe! Regarde Léonidovitch avec son petit Édouard, ils lont rasé! répondit Valérie, se rappelant les vieilles coutumes rurales.
Mais elle est déjà jolie! Pourquoi la couper? sanglotait Marie.
Il faut suivre la tradition, ma fille! insista Valérie.
Lison poussa un petit cri, et Marie la prit dans ses bras, la vêtit en silence, essayant de ne pas regarder la nuque fraîchement coupée qui lui faisait monter les larmes. Elle la plaça dans le siège auto, prit son sac et sortit de la maison, toujours muette.
Antoine, voyant la petite aux cheveux rasés, resta bouchebée. Elle ne ressemblait plus à lange des cartes de Noël, mais à une enfant dun orphelinat. Il haussa les épaules, se gratta la nuque et dit à Marie:
Ma chérie, tu dramatises. Les cheveux repousseront.
Je ne la donnerai plus jamais à Lison, murmura Marie, les bras croisés, les yeux perdus dans le vide.
Vous vous êtes disputées? demandatil doucement.
Tu ne comprends pas! Elle raconte des présages: lune croissante, jour éclatant! Je ne savais pas que tu étais si superstitieuse.
Pendant ce temps, Valérie appelait ses amies, leur racontant linjustice subie par sa fille. «Quelle mauvaise éducation, ma petite!», sanglotaitelle en composant le numéro suivant.
Tu ne la ramènes plus? Déposela au tribunal! suggéra une avocate au téléphone, citant larticle 67 du Code civil français sur le droit de visite des grandsparents.
Mais nous sommes une famille! Ce nest pas protestait Valérie.
Alors accepte, soupira lamie. Les enfants grandissent, les cheveux repoussent, et les disputes se calment.