J’ai refusé de faire la vaisselle pour la famille de mon mari après les douze coups de minuit

Léa, où sont les canapés au caviar? Les invités sont déjà à la table et il ny a rien! Tu veux vraiment me mettre dans lembarras devant les beauxparents? madame Valérie Dupont, bellemère de Léa, se tenait dans lembrasure de la cuisine, les bras crispés contre son chemisier en sequins.

Léa, en chassant une mèche collée contre son front, faillit laisser tomber le plat de ragoût à la française. La chaleur du four lui caressa le visage, interrompant un parfum de mayonnaise et de légumes bouillis qui semblait incrusté dans les murs depuis laube du trenteetun décembre.

Madame Valérie, le caviar est au fond du réfrigérateur, sur létagère du bas. Jai le ragoût qui fume, je nai pas le temps! murmura Léa, tentant de garder un ton calme malgré le tremblement intérieur. Peutêtre que Sonia pourra aider? Elle est toujours collée à son téléphone.

Sonia est épuisée, elle vient darriver! surgit la bellemère en entrant dans la cuisine, jetant un coup dœil théâtral aux casseroles. Et puis, elle a les ongles tout neufs pour le réveillon. Toi, cest toi la maîtresse de maison, cest ton devoir daccueillir les convives comme sils allaient renverser la table. Nous, dailleurs, avons traversé tout Paris dans les bouchons pour arriver ici.

Du salon, le bruit du téléviseur séchappait : pour la milleseconde, JeanLuc Moulins volait encore vers Lyon, tandis que le rire de la bellesœur de Léa retentissait. Sur le canapé, Sébastien, le mari de Léa, changeait paresseusement de chaîne, pendant que ses deux neveux, des jumeaux turbulents, rebondissaient de la chaise au sol, provoquant un léger séisme.

Léa, les mains tremblantes, attrapa le pot de caviar. Toute la journée du trenteetun décembre sétait déroulée dans un brouillard : émincer, bouillir, rôtir, nettoyer. Sébastien avait promis de laider, mais dès que la mère de Léa arriva avec sa sœur et leurs enfants, il senferma dans le rôle de «hôte dhonneur» de son propre appartement.

Nhésite pas à mettre plus dhuile, il ne faut pas être parcimonieux, commenta la bellemère, debout au-dessus du four. La dernière fois le plat était sec. Et le pain, pourquoi si épais? Il aurait fallu un bon baguette. Ah, il faut tout apprendre Sébastien! Va voir le sal

ade mimosa de ta femme, elle a trop cuit les œufs.

Sébastien apparut dans lembrasure, tenant un mandarine à moitié mâchée.

Maman, pourquoi tu tenflammes? Cest une salade correcte. Léa, dépêchetoi, il est presque minuit et on na pas encore fait le passage de lan. On a faim.

Il ne croisa même pas le regard de sa femme, qui, à cet instant, essayait simultanément détaler du beurre sur les tartines, de surveiller le ragoût et déviter le chat Minou, qui séchappait en panique sous les pieds à cause des cris des enfants.

Le festin débuta en trombe. Sonia, la sœur de Sébastien, sempara immédiatement de lattention, racontant à haute voix comment son mari, «malheureusement absent à cause dune mission importante», lui avait offert le dernier iPhone. Les jumeaux attrapaient le saucisson à la main, parsemaient le tapis déclats de pain que Léa avait passé deux heures à aspirer la veille et renversaient du jus sur la nappe immaculée.

Oh, ce nest rien, ce sont des enfants, balaya madame Valérie quand Léa saisit une serviette pour éponger la tache de jus de cerise. Tu les laveras plus tard. Limportant, cest quils samusent. Sonia, metstoi des champignons, ils sont achetés en magasin, ils sont comestibles. Et les concombres, Léa, tu les as trop salés.

Léa, assise au bord de sa chaise, était à moitié morte de fatigue. Un morceau de pain ne pouvait même pas passer dans sa gorge. Elle contemplait la montagne de mets quelle avait préparée pendant deux jours pour son salaire, sans ressentir la moindre saveur.

Levons nos verres à notre Sébastien! déclara la bellemère, brandissant une flûte de champagne. Quel homme! Le soutien de famille, le pourvoyeur, le rassembleur! Un vrai bonhomme dor!

Sébastien esquissa un sourire satisfait, redressa les épaules. Léa faillit sétouffer avec son verre de boisson gazeuse. «Le pourvoyeur», qui ces six derniers mois ne travaillait quà mitemps et se lamentait de son sort, pendant que Léa enchaînait les missions freelance pour rembourser lhypothèque de lappartement. Mais elle ne voulait pas gâcher la fête. Elle resta muette, serrant plus fort la tige de son verre.

Le temps avançait vers minuit. Le président prononçait son discours, les douze coups de minuit retentissaient. Les cadeaux furent distribués.

Léa sortit de son sac de belles pochettes. Pour madame Valérie, un coffret de cosmétiques antiâge coûteux dont elle avait parlé le mois précédent. Pour Sonia, un bon dachat dans une parfumerie. Pour les neveux, des ensembles de construction qui coûtaient presque le prix dune aile davion. Pour Sébastien, des écouteurs sans fil neufs.

Oh, merci, jeta madame Valérie un œil distrait dans la boîte. De la crème? Bon, ça servira à hydrater les talons. Et à toi, Léa, un petit cadeau aussi. Sonia, à toi.

La bellesœur, mâchant son sandwich, tendit à Léa un petit sac en plastique. À lintérieur, deux maniques décorées dun cochon et un lot déponges à vaisselle.

Pour rendre la cuisine plus joyeuse! ricana Sonia. Cest le symbole de lan, non? Enfin, peu importe, tout sert à la maison.

Merci, murmura Léa, la gorge serrée dune rancœur qui ne venait pas du prix du présent mais du ton condescendant. «Ton place, cest la cuisine, voici tes outils.»

Après une heure passée minuit, la soirée atteignit son paroxysme. La table ressemblait à un champ de bataille. Les assiettes crasseuses sempilaient comme des tours, les saladiers à moitié vides étaient mélangés, des os de poulet, des pelures de mandarines et des emballages de bonbons jonchaient le sol. Les enfants dormaient dans la chambre des hôtes, installés sur le lit conjugal sans demander lavis de Léa, tandis que les adultes sétaient glissés sur le canapé pour voir «Le Petit Prince».

Léa commença à empiler la vaisselle sale, une assiette après lautre, dans lévier. La montagne grandissait. Des plats gras, des casseroles avec de la purée cramée, des verres tachés de rouge à lèvres.

Madame Valérie bailla, la bouche grande ouverte.

Quelle soirée! Sébastien, sersmoi encore un thé, un peu citronné. Et le gâteau? On attend quoi?

Léa resta figée, fourchette sale en main.

Lévier vient de bouillir, ditelle à voix basse. Vous pouvez le faire vousmêmes? Je mets la vaisselle de côté.

Léa! sonna la voix métallique de la bellemère. Tu vas laisser les invités se servir euxmêmes? On est chez toi ou dans une cantine? Cest impoli.

Sébastien, les yeux rivés sur lécran, marmonna :

Léa, faisle pour maman, ce nest pas si dur.

Léa remplissait le verre, découpait le gâteau, le disposait sur les soucoupes. Sonia en prit une bouchée, en demanda une deuxième, puis se plaignit que la crème était trop grasse et quelle avait la nausée.

Aux deux heures du matin, les convives commençaient à baisser le volume.

Bon, il est temps de se coucher, déclara madame Valérie en se levant du canapé et en sétirant. Sonia et les enfants iront dans la chambre, nous, Sébastien et moi, on sinstallera ici, le canapé sétend. Et Léa Léa, trouvetoi un coin. Peutêtre un petit meuble de cuisine? Ou le fauteuil du hall.

Ma chambre est dans le salon, rappela Léa.

Mais il y a les enfants! Tu veux les réveiller? sindigna la bellesœur. Tu devras de toute façon nettoyer jusquau matin.

Madame Valérie acquiesça, scrutant le désastre.

Exactement. Léa, dépêchetoi, lave la vaisselle, essuie la table, passe le sol, il faut que tout soit propre le matin. Prépare le petitdéjeuner à dix heures, fais des crêpes, Sonia adore les crêpes.

Ils commencèrent à partir. Sébastien embrassa sa mère sur la joue, souhaita bonne nuit à sa sœur, puis, en passant près de sa femme qui se tenait à lévier, lui tapota lépaule :

Allez, ma chérie, dépêchetoi, demain on a la route vers la tante Nadine.

La porte de la chambre claqua. Linterrupteur du couloir se fit entendre. Léa resta seule.

Seul le bourdonnement du réfrigérateur et le cliquetis de leau qui gouttait brisaient le silence. Lévier débordait. Sur le plan de travail, des tours dassiettes grasses sélevaient. Sur la cuisinière, la graisse se solidifiait en plaques. Sous ses pieds, les éclats dun décor de Noël brisé par les jumeaux craquaient.

Léa observa ses mains. Le vernis quelle avait appliqué la veille sécaillait déjà. Ses pieds bourdonnaient comme sils allaient hurler.

«Débarrassetoi vite», «Fais les crêpes», «Lave la vaisselle». Elle simagina leau qui coule, les bulles qui éclatent, lodeur du liquide vaisselle, les miettes de sarrasin collées aux casseroles, le sol à essuyer, la pâte à crêpes à pétrir. Elle ne dormirait pas.

Un léger craquement retentit, comme une corde qui se rompt, libérant le dernier fil de patience quelle avait tissé depuis des années.

Léa ferma leau, sécha ses mains sur un torchon, retira son tablier et laccrocha au crochet. Elle se rendit au centre de la cuisine, contempla la scène de guerre : bouteilles à moitié vides, charcuteries fanées, serviettes souillées.

Non, murmura-telle à haute voix.

Elle enfila son pull, éteignit la lumière, laissant la montagne de vaisselle sombrer dans lobscurité, puis sortit dans le couloir.

Du salon, le ronflement de madame Valérie sélevait. De la chambre, les enfants et Sonia soupiraient. Sébastien, sûrement, dormait quelque part contre le mur.

Léa sortit du placard une couverture chaude, un oreiller, et se dirigea vers le balcon vitré. Un vieux fauteuil confortable et un radiateur puissant lattendaient. Elle alluma le chauffage à fond, ferma la porte du balcon, senveloppa dans la couverture et, pour la première fois depuis deux jours, ferma les yeux, sentant son corps se détendre.

Le premier janvier débuta non pas avec lodeur des crêpes, mais avec le cri perçant de madame Valérie.

Questce que cest?!

Léa ouvrit les yeux. Le soleil filtré à travers les motifs givrés des fenêtres inondait le balcon de lumière. Lhorloge du téléphone affichait onze heures du matin. Elle avait dormi presque neuf heures, un luxe inouï.

La porte du balcon souvrit, et Sébastien, en sousvêtements, apparut, les cheveux en bataille.

Léa, pourquoi tu dors là? Maman crie, il y a

Il but un temps, décontenancé par le visage serein de sa femme. Tu as dormi?

Oui, répondit Léa en sétirant, les muscles engourdis reprenant vie. Bonne année, Sébastien.

Quelle bonne année! La cuisine Tu nas rien rangé?

Léa revêta la couverture comme une cape royale et passa devant son mari. La cuisine était exactement comme elle lavait laissée. Sous la lumière du jour, la montagne de vaisselle paraissait encore plus imposante, un monolithe de saleté et dodeurs persistantes.

Au centre, madame Valérie se tenait, la main sur le cœur, et Sonia affichait un sourire crispé.

Tu oses? siffla la bellemère en voyant la mariée. Nous sommes venus, on voulait du thé, et voilà un porc! Où sont les tasses propres? Où le petitdéjeuner?

Les tasses sont dans lévier, répondit Léa calmement, remplissant son verre deau filtrée. Elles sont sales.

Laveles! hurla Sonia. Questce que tu faisais toute la nuit?

Je dormais. Comme vous.

Elle dormait! cria madame Valérie, haletante. Regardela, Sébastien! Nous sommes tes invités, et cest une honte! Tu nas aucun sens de lhonneur!

Léa posa le verre, le tintement contre le plan de travail força un instant de silence.

Exactement, ditelle dune voix douce mais ferme. Vous êtes venus chez moi, pas dans un hôtel toutcompris, pas dans un restaurant avec serveur. Chez moi. Jai cuisiné deux jours, acheté les produits, dressé la table, vous ai servi toute la soirée.

Cest ton devoir de femme! rugit Sébastien, se rangeant du côté de sa mère. Ne me fais pas honte! Prends un chiffon et nettoie tout immédiatement. Les enfants ont besoin de manger!

Léa regarda son mari. Pour la première fois en cinq ans de mariage, il apparut clairement, non plus comme le doux amoureux du parc, mais comme le garçon peureux qui se plierait en quatre pour satisfaire la mère.

Non, déclara Léa.

Questce que «non»? demanda Sonia, confuse.

Je ne vais pas nettoyer et je ne ferai pas le petitdéjeuner. Je suis fatiguée. Si vous voulez manger, le frigo est plein. Si vous voulez des assiettes propres, voici lévier, le liquide vaisselle, les éponges que tu mas offertes, Sonia. Testezles.

Un silence résonnant plana. Madame Valérie ouvrait et fermait la bouche comme un poisson hors de leau.

Tu tu nous chasses? murmuraelle, la voix théâtrale. Mon fils, tu entends? Elle nous refuse le pain! Elle nous oblige à laver la vaisselle!

Léa, tu exagères, intervint Sébastien, tentant dadopter un air sévère. Ma mère est invitée, Sonia est invitée. Et toi

Je suis la propriétaire de cet appartement, coupaelle. Lhypothèque est à mon nom, je la paie. Toi, Sébastien, tu ne payes que les charges depuis trois mois, et à moitié. Alors soit vous vous levez tous, prenez les chiffons et remettez laEt tandis que les premiers rayons du jour caressaient les carreaux, Léa, enfin libérée, séloigna du chaos en suivant le parfum du café, laissant derrière elle les cris et les promesses brisées, comme un oiseau qui senvole vers un horizon infini.

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