Sur Entente Convenue

Selon les souvenirs qui me reviennent, il y a quelques années, je me trouvais encore dans ma petite cuisine de Lyon, le tableau daffichage du four allumé dun jour dautomne. Javais retiré la casserole de soupe de la cuisinière et, dun geste presque réflexe, javais laissé ma main planer quelques secondes au-dessus du feu, massurant que la plaque était bien éteinte. La soupe murmurait doucement, parfumée de poulet et de laurier. Il était vingthuit heures moins vingt minutes. À neuf heures, Anaïs devait arriver avec les enfants.

Je rangai machinalement la serviette de table, poussai un peu plus près du rebord le petit vase de bonbons. Dans ma tête tournait encore la discussion dhier soir sur la messagerie : « Maman, parlons du planning, sinon tout part en vrille », avaisje écrit, en me sentant sèche, presque professionnelle. Mais cétait le seul ton qui fonctionnait ; trop de choses sétaient accumulées.

Les deux derniers mois, je vivais littéralement sur le fil. La crèche était fermée à cause dune quarantaine, Anaïs devait rendre compte de son travail, Serge alternait les horaires de son poste. Jemmenais les petits chez le médecin, je les récupérais à leurs activités, je les gardais le soir. Je les aimais, Théo et Maëlys, à un point presque douloureux, physique. Mais le soir, mes tempes bourdonnaient, la tension montait.

Hier, Anaïs avait rapidement répondu : « Daccord, maman, on en parle. Moi non plus je ne sais plus quand je peux compter sur toi ou pas. » Ce « pas » me soulagait ; au moins ma fille admettait que le « non » existait.

Le coup de sonnette retentit exactement à neuf heures. Jessuyai mes mains sur le torchon et allai ouvrir.

Baaaah ! cria Théo en entrant, menlacent la taille si fort que je peinais à rester debout. On regarde un dessin animé ?

Dabord le bonjour, petit filou, lança Anaïs, suivie de Maëlys dans les bras et dun sac lourd sur lépaule.

Je déposai un baiser sur le front de ma petitefille, les aidai à enlever leurs manteaux, les accrochai aux crochets. Lentrée devint étroite, bruyante. Une chaleur familière mêlée à une légère appréhension menvahissait. Il fallait parler.

Entrez, la soupe est presque prête, dis-je. Puis on sinstallera, on fera le point.

Anaïs hocha la tête comme si elle venait de se souvenir du sujet.

Autour de la table, les enfants engloutissaient leur assiette, Théo réclamait une seconde portion, Maëlys étalait la soupe sur le bord de la cuillère. Les adultes mangeaient plus lentement. Jobservais ma fille ; sous ses yeux, des cernes sombres, les cheveux en chignon négligé, une trace de couette sur la joue.

Tu dors un peu, toi ? ne pusje retenir.

Comme je peux, répliqua Anaïs. Bon, allons droit au but, sinon on repartira chacun de son côté et on repoussera tout encore.

Je pris une profonde inspiration.

Javais une petite idée, commençaije. Je pourrais récupérer Théo à la garderie les lundis et mercredis, et rester avec eux le vendredi soir si vous avez besoin de sortir. Mais pas tous les jours, et pas la nuit.

Anaïs essuya ses lèvres avec une serviette.

Et le mardi, jeudi ? demandatelle. Nos emplois du temps sont toujours changeants.

Exactement, ils sont « flottants », répondisje doucement. Mais jai besoin de mon temps. Je travaille aussi, même à mitemps, et jai mes propres affaires. Je ne peux pas être en alerte permanente.

Anaïs haussa légèrement les sourcils.

Maman, tu disais que tu te sentais seule.

Ces mots me transpercèrent. Je pensais à toutes ces soirées où jécoutais les disputes den face, la télévision qui ronronnait la même rengaine.

Je me sens seule quand vous ne passez pas pendant des semaines, avouaije. Mais cela ne veut pas dire que je veux vivre selon votre planning. Jaimerais savoir à lavance quand je suis avec les enfants et quand je peux me rendre chez le docteur, me faire les ongles, voir une amie.

Le mot « ongles » me sembla soudain bien léger. Anaïs ne ricana pas, elle se contenta de serrer les lèvres.

Tu veux donc un planning clair ? précisat-elle.

Oui. Que tout le monde sache où on en est. Sil y a un imprévu, appelezmoi, on verra. Mais pas comme jeudi dernier, quand tu as appelé à huit heures du matin pour dire que je devais prendre Théo parce que vous nétiez pas à lheure.

On na vraiment pas pu être à lheure, rétorqua Anaïs. On a eu une réunion de dernière minute.

Je comprends, mais ce jourlà javais un rendezvous chez le coiffeur. Jai dû annuler.

Anaïs poussa un soupir et fixa son assiette. Théo, pendant ce temps, attrapa un bonbon ; je repoussai instinctivement le vase.

Daccord, ditelle. Essayons. Lundi, mercredi, vendredi soir. Et si on a besoin dun mardi, on cherche une nounou ou on se fait un jour de congé.

Le mot « nounou » me surprit ; je navais jamais imaginé que ma fille aurait les moyens den engager une.

Vous le pouvez ? demandaije.

Pas tous les jours, bien sûr. Parfois. Pas forcément longtemps. On verra.

Je hochai la tête. Un mélange dallègement et de culpabilité menvahit, comme si je trahissais quelquun, mon rôle même.

Après le repas, Anaïs emmena les enfants jouer dans la salle, et je lavais la vaisselle, écoutant leurs rires. Théo éclatait de rire, Maëlys babillait dans son petit langage. Je me surprenais à vouloir tout annuler, à dire « faites comme avant, appelez quand vous voulez », mais je repensais à la veille où je mesurais ma tension, me promettant que dici une année, je serais à ma fois dépendante.

Quand Anaïs sapprêtait à partir, nous revérifions les jours convenus. Elle nota sur son téléphone : « Grandmère : lun, mer récupère, ven soir ». Jobservai cette ligne, et un sentiment de place trouvée sinstalla en moi.

Le jour suivant était mardi. Le téléphone resta muet. Je me réveillai sans alarme, buvais mon thé, faisais mes étirements, puis, sans hâte, partais travailler dans le petit salon de coiffure au coin de la rue. En chemin, je fis un arrêt à la pharmacie, achetai les comprimés pour la tension que je remettais depuis longtemps.

Dans le salon, le silence régnait, la radio jouait en fond, ma collègue Odile feuilletait un magazine.

Alors, grandmaman, encore en vadrouille ? lança Odile en me voyant changer de tablier.

Je sourirai par réflexe, mais le mot « grandmaman » resta accroché à ma gorge, comme une nouvelle identité.

Aujourdhui, pas denfants, répondisje. Jai mon planning.

Ah oui? senquitelle. Tu refuses de rester ?

Une vague de gêne me traversa. Chez notre génération, on ne « refuse » pas ; on aide tant quon le peut, sans trop se poser de questions.

Ce nest pas un refus, rétorquaije calmement. Cest simplement que nous avons convenu quels jours je suis libre, quels jours je suis avec les petits.

Odile hocha la tête.

Cest curieux. Chez mon mari, ma bellemère intervient parfois, mais je ne la ferais pas entrer dans mon emploi du temps. Ce sont la famille, après tout.

Je gardai le silence. Dans ma tête, je pensais quOdile navait jamais connu ma situation. Mais je ne le lui dis pas à haute voix.

Vers midi, une cliente habituelle, Tamara, sinstalla. Pendant que je lui retouchais la frange, elle évoqua toujours ses enfants et petitsenfants.

Le plus jeune me rejette tout le temps, se plaignaitelle. Je ne sais plus comment dire non. Mais que faire, le sang ne se discute pas.

Et si vous établissiez un planning ? lui demandaije doucement. Pour que tout le monde sache.

Tamara ricana.

Un planning? Je suis quune bonneenfant, tant que jai la force, jaiderai.

Ses mots me frappèrent comme une accusation. Jimaginais la phrase circuler dans une cuisine: « Nathalie sest inventée un planning, la grandmère à lheure ». Un éclair de colère traversa mon visage, mais je restai calme.

Le soir, de retour chez moi, je mis leau à bouillir et massis sur le vieux fauteuil. Le téléphone était toujours muet. Ni Anaïs, ni quiconque navaient appelé. Le silence de la pièce était inhabituel. Jallumai la télévision, puis léteignis aussitôt. Je pris un livre que je gardais de côté, mais les mots ne me saisissaient plus.

Des voix étrangères résonnaient dans ma tête: « Ce sont la famille, après tout », « Tant que jai la force », et mon propre « Jai besoin de mon temps ». Je repensais à ma mère, qui, comme un ange, veillait sur Anaïs pendant que je faisais deux postes. Elle ne demandait jamais de planning. Je navais jamais pensé à la fatigue.

Le mercredi suivant, je récupérai Théo à la garderie. Jarrivai un peu en avance pour le changer calmement. Lodeur des vestes denfants et dun compote sucrée flottait dans lair. Léducatrice, jeune femme aux cheveux courts, me sourit.

Ah, Théo aujourdhui avec grandmaman, ditelle. Chance pour lui.

Théo sortit en courant, saccrochant à mon cou.

Papa, demain tu viens? demandatil pendant que je fermais sa veste.

Je fus un instant suspendue.

Demain, cest maman ou papa qui viendra, répondisje doucement. Moi, je suis vendredi.

Pourquoi pas demain ? insistatil.

Parce que jai dautres obligations, expliquaije.

Il fronça les sourcils, puis se distrait avec deux garçons à côté. Je poussai un soupir. Il est plus facile dexpliquer aux adultes quaux enfants.

Chez nous, nous préparâmes des crêpes, dessinâmes avec des feutres, jouâmes aux voitures. Le soir, je sentis une agréable fatigue, loin de ce vertige qui me faisait tourner la tête. À six heures, Anaïs arriva, reprit son fils, me remercia. Tout suivait le plan.

Ainsi sécoulèrent deux semaines. Le planning fonctionnait globalement: lundis et mercredis, je récupérais Théo, les vendredis soirs les deux enfants arrivaient, et les parents pouvaient sortir au cinéma ou simplement se balader. Parfois, Anaïs demandait un échange de jour, mais elle essayait surtout de sen sortir seule. Japprenais à dire: « Aujourdhui je ne peux pas, cherchons une autre solution », et mon cœur se serrait à chaque silence au bout du fil.

Lentourage réagissait différemment. Ma copine Gisèle, qui maccompagnait parfois au magasin, me dit :

Tu fais bien, sinon ça te rattraperait. Tu nes pas une machine.

Je souris, mais je ne me sentais pas du tout comme une machine. Au contraire, plutôt comme une porcelaine fragile. Ses paroles mencouragèrent un peu.

En revanche, ma voisine du bâtiment, Nadine, qui me croisait à lentrée avec ses paquets, ne put sempêcher de commenter :

Toujours en vadrouille, Nathash, pour les petits, hein? Moi, je les vois à peine, ils minvitent pas. Cest dur.

Aujourdhui je ne vais pas chez eux, rétorquaije. On a notre planning.

Un planning? Tu leur fixes des heures de visite? ricanatelle, moqueuse. Je sentis une pointe de douleur, mais je gardai le sourire et continuai à ranger les pommes, même si elles étaient déjà propres.

Le vendredi suivant, Anaïs arriva un peu plus tard que prévu: au lieu de six heures, sept heures moins le quart. Je commençais à minquiéter, je guettais la rue. Quand ils apparaissent enfin, les enfants débordaient dénergie, Anaïs était décoiffée.

Pardon, un embouteillage monstrueux, sexcusatelle à la porte. Tu peux accepter quon les prenne un peu plus tard demain? On a des amis après le film.

À quelle heure? demandaije en les aidant à enlever leurs chaussures.

Vers onze heures, le matin.

Je regardai ma petitefille qui courait déjà vers sa chambre, éparpillant ses jouets, et Théo qui réclame le dessin animé. Je me rappelai que javais un rendezvous médical à neuf heures ce matinlà.

Jai un rendezvous chez le médecin à neuf heures, déclaraije. Je peux vous déposer en chemin, mais rester jusquà onze, je ne pourrai pas.

Anaïs fronça les sourcils.

Maman, cest trop strict. Le médecin, ce nest pas un film, on peut déplacer.

Jai déjà déplacé deux fois, murmuraije. Jai besoin dy être.

Et moi alors? sa voix se fit plus dure. On sort rarement, je pensais que tu comprendrais.

Un nœud connu se forma dans ma poitrine. Javais envie de dire: « Faites comme vous voulez, je me débrouillerai », mais je repensai à mes comprimés, à mon tensiomètre qui affichait des chiffres trop hauts. Je me rappelai aussi la fois où je faillis tomber dans le bus en portant les deux enfants et un sac lourd.

Je comprends, disje. Mais jai aussi des obligations qui ne peuvent pas être repoussées indéfiniment.

Anaïs resta muette un instant, puis lança:

Daccord. On verra. Pas maintenant.

Elle séloigna, laissant derrière elle un parfum de parfum et un nondit. Les enfants, distraits, mentourèrent de leurs questions, mais en arrièreplan résonnait toujours cette phrase: « Je pensais que tu comprendrais ».

Cette nuit, le sommeil me manqua. Je rêvai dune halte de bus où je tenais deux enfants et trois sacs, tandis que le bus passait sans sarrêter. Jappuié la main, criais, mais le conducteur avançait, comme si je nexistais pas.

Le matin suivant, je rassemblais les enfants, puis appelai Anaïs.

Jarrive, disje. Jy serai dans une demiheure, puis je file chez le médecin.

Une respiration se fit entendre de lautre côté.

Très bien, réponditelle brièvement.

Quand je déposai les enfants, Serge ouvrit la porte, en pyjama, une tasse de café à la main.

Oh, on pensait que tu dormirais encore, lançatil, sécartant. Anaïs est sous la douche.

Une pointe dirritation traversa mon esprit. Ils croyaient que je « dormirais encore », alors que javais organisé mon matin autour de mon rendezvous.

Je vous lai rappelé, mon médecin, rétorquaije.

Oui, Anaïs la mentionné, acquiesça Serge. Merci davoir gardé les petits.

IlEn repensant à tout ce chemin parcouru, je compris enfin que le véritable secret résidait dans le partage sincère de nos temps, de nos besoins et de nos émotions, afin que chaque jour se tisse doucement comme une tapisserie où chaque fil, même le plus fragile, trouve enfin sa place.

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