Un choix difficile : Agnès, surnommée La Comtesse, réfléchit à un voyage à Chicago pour l’anniversaire surprise d’une ancienne amie qu’elle n’a pas revue depuis des années ; entre souvenirs douloureux, hésitations de son mari et péripéties de voyage, pourra-t-elle affronter le passé et trouver la paix lors d’une soirée où tout risque de basculer ?

Décision cornélienne

Philomène Dubois, surnommée la Comtesse, était installée avec Pistache, son petit bichon, sur les genoux et son ordinateur portable devant elle. Elle furetait sur Skyscanner à la recherche de vols pour Lyon.

Si ça se trouve, je trouverai pas de billets pas chers et tout se résoudra tout seul, hein ? pensa-t-elle, un brin lâche.

Pistache, avec ce flair de chien de canapé doté dune âme ultrasensible, leva le museau et lui lécha la main.

Tu comprends tout, toi Ce serait trop beau, soupira-t-elle, un sourire triste en coin.

Bruno ex-mari de son ancienne amie Solange, avec qui elle nétait plus en contact depuis une décennie avait décidé dorganiser une surprise pour lanniversaire de celle-ci et de rameuter toute la bande dantan. Philomène en aurait mis sa main au feu : Solange nétait pas vraiment au courant du plan.

Fallait-il y aller ? Ou rester planquée à Paris ? Allait-elle faire plaisir à tout ce beau monde, ou juste servir de serveuse pour les petits fours, feignant quon la invitée par erreur ?

Maurice, le mari de Philomène, navait pas mâché ses mots :

Mais enfin, pourquoi tinfliger ça ? Elle nest que creux et cancans, Solange. Jen ai fait des efforts pour bien mentendre avec eux, même avant que tu arrives en France, et elle, à la première occasion, elle te laisse tomber Allez, fichons-nous la paix avec cette histoire, ponctua-t-il en coupant court.

En attendant que la page charge, Philomène promena son regard sur le salon et retomba sur une petite chouette en faïence, cadeau jadis offert par Solange. Petit pincement au cœur.

Elles étaient venues en France à la fin de la deuxième vague dexpatriation. Ensemble, elles avaient suivi des cours de français, fêté les réveillons, convoyé leurs enfants dans les mêmes colos. Elles papotaient des heures sur les transats du club, refaisant le monde à coup de livres et de ragots, partageant tout, même les secrets bien planqués sous la crème solaire. Leur amitié paraissait indestructible.

Philomène avait soigné les parents de Solange, et même Solange elle-même : angines, migraines, chaque bobo filait chez Philomène.

Et puis, un jour, un texto envoyé au mauvais destinataire : « Je peux pas parler là, jai loreille qui siffle à force découter Solange disserter sur la nouvelle collection Chanel. »

Bien sûr, Philomène savait que dénigrer nétait pas glorieux, mais tout de même, elle ne faisait que narrer lévidence : Solange, cétait madame griffes et paillettes. Cest cette «vérité» qui avait tout ruiné ; elle voulait juste se plaindre auprès dune copine commune Patatras, cest Solange qui la lu. Blackout radio. Le lendemain, une voix froide sur le répondeur : « Avec des amies comme ça, plus besoin dennemis. » Rideau.

Les années avaient passé. Et voilà quarrivait cette invitation à lanniversaire.

La nuit, les arguments pour et contre la hantaient. Elle tournait, se tournait, ronchonnait, tenant Pistache et Maurice en insomnie forcée.

Arrête ton cinéma, grommelait Maurice.

Philomène griffonnait des réponses à Bruno, puis effaçait tout.

Sur son écran dordinateur clignotait un vol Lyon-Cologne.

« Réserver maintenant ? »

Philomène resta figée, le doigt suspendu sur sa souris.

Écoute, si vraiment tas besoin dy aller, vas-y, déclara Maurice le matin-même. Mais ne compte pas sur moi pour jouer les supporters ou tapporter des Kleenex.

Jai pas besoin de soutien, répliqua Philomène, tout bas.

Après, ne viens pas me dire que tu regrettes dy être allée.

Je regretterai peut-être, ou peut-être pas. Limportant, cest de pas regretter de navoir rien tenté.

Oui, elle a fini par partir.

Vol retardé, correspondance loupée, sa robe restée coincée dans une soute à bagages à lautre bout du globe. Arrivée à lhôtel, mystère total : réservation « introuvable », établissement complet. Le jeune homme à laccueil, tout sourire, lui tend une liste d’hôtels proches.

Merci, marmonna Philomène, épuisée et accablée. La totale, vraiment.

Café tiède à la main, numéros dhôtels de lautre, elle pensa soudain à Lucie une vieille amie de fac. Miracle, Lucie répondit au quart de tour : « Viens, il y a la chambre damis et question robe, on va improviser. »

Le lendemain, elles filaient déjà en taxi au golf-club où avait lieu le raout. Lucie la reboosta :

Tu y vas en invitée, pas en relique dun autre temps. Redresse-toi !

Le banquet ? Grand luxe : tentes blanches, coupes de champagne et convives toutes coiffées façon brushing de magazine. Pas une trace des anciens copains. Juste tout un monde inconnu, bronzé et sûr de lui.

Bruno était le premier à lattraper pour une accolade, les yeux un peu penauds :

Content que taies fait le déplacement. Désolé je voulais juste quelle te voie.

Puis surgit Solange. Robe de créateur, brushing indestructible, regard de statue de marbre.

Philomène. Quelle surprise, murmura-t-elle, pas plus dexpression sur le visage quune assiette froide. Profite, lâcha-t-elle, séloignant.

Plus tard, au moment du toast, Solange leva une coupe de martini. Elle porta le verre à ses lèvres, goba une olive verte et, soudain, se mit à tousser violemment. Son visage vira au rouge, ses yeux sarrondirent, les mains battant lair.

Elle étouffe ! Appelez les pompiers ! ségosilla Bruno.

Mais Philomène était déjà là. Professionnelle, même perchée sur talons et dans une robe étrangère : bonne posture, bras serrés, poing bien placé, compression sèche. Manœuvre de Heimlich impeccable : lolive vola, Solange aspira lair à grandes goulées.

Le SAMU arriva quinze minutes plus tard. Inutile, Solange était déjà sauvée.

Merci, lança lhéroïne du jour, sans la regarder.

Il ny a vraiment pas de quoi, répondit Philomène, mi-amusée. Ravie de pas avoir fait le trajet pour rien.

À laéroport, sur le chemin du retour, elle sentit un grand soulagement.

Pas parce que lévénement était derrière elle.
Mais parce que tout était enfin net.

Cette amitié, cétait de lhistoire ancienne. Là, cétait lépitaphe sans discours, mais limpide.

Maurice lattendait à la sortie. Pistache aurait pu dérailler de joie.

Alors, raconté ? demanda Maurice.

Bof Varié. Mais cest bouclé.

Tu tes couverte de ridicule ?

Non. Plutôt elle, pour tout dire.

Et alors ?

Plus jamais je ny remettrai les pieds.

Il prit son sac. Elle attrapa son bras.
Et ils sont rentrés à la maison.

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Un choix difficile : Agnès, surnommée La Comtesse, réfléchit à un voyage à Chicago pour l’anniversaire surprise d’une ancienne amie qu’elle n’a pas revue depuis des années ; entre souvenirs douloureux, hésitations de son mari et péripéties de voyage, pourra-t-elle affronter le passé et trouver la paix lors d’une soirée où tout risque de basculer ?
Trahison en famille Serge a tout donné à sa sœur. Littéralement tout. Quand leurs parents sont décédés à la suite l’un de l’autre, il restait un grand appartement de trois pièces en plein centre de Paris. Serge vivait alors depuis douze ans en Allemagne, avec un emploi stable, une épouse allemande, deux enfants et la nationalité. Il ne pouvait pas rentrer souvent. Sa sœur Nathalie, son mari et leur fils s’entassaient dans un petit studio en banlieue. « Nath, vendez l’appartement des parents, prenez l’argent, vivez enfin bien. Moi, je suis installé ici, je n’ai besoin de rien », lui dit-il sur Skype. Elle pleurait au téléphone, le remerciait, promettait de prier pour lui chaque jour. L’appartement s’est vendu 1,2 million d’euros. Une somme énorme à l’époque. Serge a signé la renonciation chez le notaire à distance – sans poser de questions, sans garder un centime. Un an plus tard, Nathalie s’est offert un grand trois-pièces dans un immeuble neuf, un autre « pour le fils plus tard », une maison de campagne en Île-de-France et une Mercedes. Elle a écrit à Serge : « Merci, frérot ! Tu nous as sauvés. » Il était sincèrement heureux pour eux. Cinq ans ont passé. Serge a eu des problèmes. Son entreprise a supprimé son service, sa femme a demandé le divorce, a emmené les enfants et la moitié des biens. Il s’est retrouvé presque sans rien. Il a dû rentrer en France – à 52 ans, sans diplôme local, il n’y avait plus de travail pour lui en Allemagne. Il a écrit à sa sœur : « Nath, j’arrive. Je peux rester chez toi quelques mois, le temps de me retourner ? Louer coûte trop cher, je n’ai presque plus d’argent. » La réponse est arrivée trois jours plus tard : « Oh, Serge, désolée… On a commencé des travaux, il y a des ouvriers partout… Et le fils vit ici avec sa copine, il n’y a pas de place… Peut-être un hôtel pas cher ? Je peux t’aider un peu. » Il a relu le message dix fois. Puis il l’a appelée en visio. Elle a décroché depuis la cuisine de son appartement flambant neuf – celui « pour le fils ». On voyait derrière elle l’électroménager haut de gamme, la déco toute fraîche. « Nath, tu es sérieuse ? Je t’ai offert 1,2 million et tu veux juste m’aider pour un hôtel ? » Elle a soupiré, levé les yeux au ciel. « Serge, c’était il y a cinq ans ! L’argent est parti. Et puis – tu as signé, tu as refusé. On ne te doit rien. À l’époque tu étais riche, en Europe. Maintenant tu reviens sans rien et tu réclames ? » Il a raccroché. Juste appuyé sur « terminer » et il est resté là, à fixer le mur. Un mois plus tard, il est rentré. Il a loué une chambre en colocation pour 800 euros – ses derniers sous. Il est devenu vigile dans un supermarché. La nuit, il faisait des extras comme manutentionnaire. Il n’a plus jamais parlé à sa sœur. Ni pour les fêtes. Ni pour le Nouvel An. Ni quand elle est devenue grand-mère. Elle a écrit plusieurs fois : « Serge, tu fais l’enfant, tu boudes ? On est de la même famille… » Il ne répondait pas. Un jour, elle a croisé par hasard une connaissance de Serge et a demandé des nouvelles. « Il va bien, – a-t-elle répondu. – Il dit qu’il n’a plus qu’une famille : ses enfants en Allemagne. Ici, il n’a plus personne. Et il n’en aura plus. » Ce jour-là, Nathalie a ressenti pour la première fois une pointe de honte. Mais elle s’est vite rassurée : « C’est lui le responsable. Il a refusé. Il est parti. » Parfois, le soir, Serge s’asseyait sur un banc devant son immeuble, regardait les étoiles et pensait : Le plus grand don qu’on puisse faire à sa famille, c’est de tout leur donner. Le plus terrible, c’est de comprendre qu’après ça, pour eux, tu n’existes plus. Il n’a plus jamais demandé d’aide. À personne. Surtout pas à la « famille ».