UNE JOIE INATTENDUE À la faculté, personne n’aurait jamais imaginé que Valérie Dufresne, brillante enseignante et responsable du département, portait un lourd secret : son mari était un alcoolique notoire. Ce drame familial était sa honte la plus profonde. Valérie, estimée pour son expertise et sa rigueur, jouissait d’une réputation irréprochable et paraissait à tous comme le modèle même de la réussite féminine. Chaque soir, son mari Victor venait l’attendre sur les marches de l’université — élégant, cultivé, attentionné… En apparence, le couple semblait heureux, envié même par les collègues plus jeunes. Seule Valérie savait ce qui se passait derrière la porte de leur appartement parisien : Victor s’effondrait régulièrement, ivre, incapable d’atteindre la serrure, contraint d’être traîné à l’intérieur. Tandis que Valérie poursuivait ses recherches doctorales, elle veillait sur son époux, se contentant de l’accompagner silencieusement et de traverser chaque matin ce théâtre conjugal pour aller éduquer la jeunesse. Le couple était marié depuis 28 ans. Leur fils, Dimitri, était la fierté de Valérie, mais son tempérament volage, sa succession de conquêtes, achevaient de troubler la paix du foyer. Après avoir accueilli la compagne de leur fils durant cinq ans — Anya, qu’elle considérait déjà comme sa belle-fille —, Valérie la voyait disparaître du jour au lendemain, remplacée par une nouvelle passion et de nouveaux déchirements. Le décès de Victor, emporté par une cirrhose, la laissa seule, amère mais résignée, confessant à son fils qu’elle accepterait de tout revivre s’il pouvait revenir. À l’université, ses collègues partageaient sa tristesse ; à la retraite, c’est la solitude qui s’installait. Un soir de réveillon, alors qu’elle attendait en vain la visite de son fils, on frappa à la porte : Anya revenait, une petite fille à la main. « C’est votre petite-fille, Valérie ». La fillette, Véronique Dimitrievna, resta chez sa grand-mère — un rayon de lumière inattendu dans la tristesse de Valérie. Aujourd’hui, Véronique inaugure son entrée à l’école primaire, appelant tendrement Valérie « Mamie », tandis que Dimitri continue de chercher l’amour véritable. Anya, elle, n’est jamais revenue…

JOIE INATTENDUE

Dans le département à luniversité, personne naurait pu imaginer ni jamais cru que Hélène Marchand, notre estimée collègue, vivait avec un mari alcoolique. Cétait sa grande peine, son secret bien enfoui.

Hélène enseigne la littérature, elle est maîtresse de conférences et cheffe de département à la Sorbonne. On la respecte pour sa droiture, sa compétence et son intelligence. Sa réputation est sans tache. À Paris, tous pensent quHélène a tout réussi. Comment pourrait-il en être autrement ? Souvent, son mari venait lattendre à la porte de la faculté pour rentrer ensemble, bras dessus bras dessous, jusquà leur appartement du XIIIe arrondissement.

Mais quest-ce que vous êtes chanceuse, Hélène ! sexclamaient les jeunes collègues, admiratives. Votre mari est grand, élégant, attentionné, tellement distingué et beau
Oh, mes chères, il ne faut jamais envier, répondait Hélène en souriant.

Elle seule savait ce qui se passait à la maison, loin de ces regards extérieurement envieux. Henri, son mari, rentrait régulièrement ivre mort. Il traînait dans les rues, sale, incapable de trouver la serrure avec sa clé, finissant par frapper à la porte avant de sécrouler, évanoui, devant lentrée de lappartement. Hélène le traînait avec mille soupirs à lintérieur, le couvrait dun plaid pour la nuit (quil ne prenne pas froid), déposait une grande carafe deau à son chevet, puis retournait rédiger ses publications. Au début, sa thèse ; puis plus tard, sa HDR. Car sinon, au cœur de la nuit, il aurait hurlé :
Hélèèène ! Jai soif ! À boire !

Au matin, prête à partir travailler, Hélène enjambait avec habitude le corps de son mari endormi dans le couloir, sortait et claquait la porte derrière elle. À luniversité, elle semait le savoir et la bienveillance. Ce manège pouvait durer des semaines, des mois

Et puis, parfois, Henri réapparaissait, fraîchement rasé, bien habillé, attendant patiemment sa femme sur les marches de la fac. Le soir, lorsque Hélène sortait, entourée de collègues, il accourait, lui glissait un baiser sur la joue :
Ta journée sest bien passée, ma chère Hélène ?
On fait aller, mon pauvre Henri Allez, rentrons, soupirait doucement Hélène.
Les collègues, émus, regardaient séloigner ce couple modèle.
« Quelle chance, cette Hélène Marchand », pensaient-ils.

Mais sitôt la porte du foyer refermée, Hélène gardait un silence implacable, sa manière à elle de se venger. Elle savait que labsence de paroles était la pire des tortures pour Henri, intolérable. Mais avec les années, Henri avait appris à endurer cette punition. Il déposait Hélène chez eux puis filait aussitôt « régler des affaires », cest-à-dire boire encore.

Vingt-huit ans de mariage tiraillaient ainsi leurs vies bancales. Autrefois, il y avait eu de lamour passionné, mutuel, sincère. Puis tout sétait envolé, comme un coussin éventré qui libère ses plumes. On ne ramasse pas ce qui sest envolé au vent

Au début, le couple avait longtemps attendu avant davoir un enfant. Hélène en souffrait profondément, elle pensait quun foyer sans enfant était vide, stérile, dénué de sens. Finalement, elle donna naissance à un garçon, Mathieu son joyau, sa raison de vivre.

Comme beaucoup de jeunes parents parisiens, les fins de mois étaient difficiles. Henri laissait à sa femme toutes les tâches domestiques, tous les soins à lenfant. Son seul souci était de cacher sa bouteille dalcool dans un coin du balcon et den boire sans bruit.
Le soir venu, Hélène tombait de fatigue, trop occupée pour remarquer les dérives de son mari. Elle était naïve alors, inexpermientée. Le jour où elle découvrit une bouteille de gin cachée derrière les pots de fleurs, elle fut dabord étonnée.
Henri ? À qui est-ce ?
Devine répondit-il en plaisantant.
Les disputes nen finirent plus. Les larmes, les reproches, les menaces la même scène se répétait à linfini, comme dans une mauvaise pièce de théâtre.

Année après année, Henri trouvait parfois un travail… quil perdait aussitôt à cause de lalcool. Plus jamais Hélène nespérait rien. Divorcer ? Jamais. Elle se souvenait des paroles de sa mère :
Ma fille, on se marie une fois ! Le premier mari, Dieu lenvoie, le deuxième cest le diable. Peut-être quil est misérable, mais cest ton mari. Et pour ton fils, son père, cest unique au monde.
Elle avait trop peur de rencontrer celui du diable

Hélène grimpa les échelons seuls, à la force du poignet. Elle connaissait par cœur le scénario intitulé « Les beuveries dHenri ». Elle éprouvait surtout de la peine pour son mari, plus rien dautre. Son cœur sétait desséché, vidé de tristesse et de chaleur.

Sa consolation, cétait Mathieu. Il devint un beau jeune homme. Son premier amour à 14 ans, son deuxième à 19 et ainsi de suite. Un cœur dartichaut, ce fils ! Hélène sen inquiétait souvent à peine shabituait-elle à une nouvelle petite amie que déjà apparaissait une autre. Une seule resta cinq ans : Camille. Hélène, attachée, la considérait comme la bru rêvée. Toute la famille la connaissait comme la femme de Mathieu, ils vivaient ensemble avec Henri et Hélène. Plusieurs fois, Hélène lança des allusions :
Il serait temps de se marier, davoir un petit-enfant. Ce serait plus décent, non ?
Camille haussait les épaules :
Moi, je veux bien ; mais cest Mathieu qui hésite
Hélène insistait auprès de son fils :
Mon grand, la retraite approche, je voudrais pouponner un peu !

Un jour, Camille disparut, sans avertir. Hélène, revenue des cours, découvrit que la chambre était vide. Le soir, Mathieu présenta à ses parents une toute jeune fille : Manon, à peine dix-huit ans.
Manon va vivre avec nous. On saime…, annonça Mathieu.
Et Camille ? Mais je ne veux pas de cela, rends-nous Camille ! semporta Hélène.
Vexé, Mathieu partit avec Manon.

Pour la première fois, Hélène sentit à quel point Camille comptait pour elle. Cinq années partagées dans la tendresse. Camille adorait Mathieu, cela se voyait. Que pouvait désirer de plus une mère ? Et tout fut balayé
« Comment a-t-il appelé cette nouvelle Lison ? Marion ? Pas question quelle entre chez moi ! » se lamentait Hélène, impuissante. « Ah, ce fils, quel séducteur ! Mais au moins il ne boit pas comme son père », tentait-elle de se rassurer.

Un mois plus tard, Mathieu rentra. Seul, sans Manon, ni Camille, ni qui que ce soit.
Hélène, toute heureuse, ne laissa pas passer loccasion :
Alors, mon cœur, où est passée ta dernière flamme ?
Elle ma dit : La perle n’est pas faite pour un vieux cheval de trait ! Je suis trop vieux pour elle, plaisanta-t-il, puis poursuivit, plus grave :
Maman, tu mas toujours reproché davoir laissé Camille. Un secret : elle a deux enfants ! Tu lignorais ? Moi aussi. Tu te souviens, quand elle disait quelle partait chaque mois aider sa mère à la campagne ? Elle allait voir ses enfants, en fait. Cest son ex-mari qui ma tout raconté, il est même venu à mon bureau. Un homme bien. Il élève les enfants, lui. Il attend toujours le retour de Camille. Tu imagines ? Cinq ans à garder le silence ! Sans lex-mari, je naurais jamais rien su. Quespérait-elle ?

Calme-toi, mon grand. Je crois que Camille taimait sincèrement, tu sais. On ne commande pas au cœur. Cest regrettable que les enfants soient la monnaie déchange dans ces histoires. Les parents se cherchent, se disputent… Mais ce sont les petits qui ont le plus besoin damour. Je narrive pas à oublier Camille. Cétait vraiment une fille bien, défendit Hélène.

Pas d’inquiétude, maman, elle lest restée, répondit Mathieu en riant.

Lannée suivante, Henri séteignit, vaincu par une cirrhose du foie. Ses derniers mois furent un calvaire. Avant de mourir, il supplia sa femme et son fils de lui pardonner sa vie gâchée.
Sur la tombe, Hélène confia à Mathieu :
Tu sais, mon fils, ton père ma rongé les nerfs et volé des années de vie. Tout cela sest passé devant tes yeux Mais tu veux savoir ? Je supporterais tout à nouveau, pour le revoir debout, vivant. Cest ça, lamour

Elle éclata en sanglots, déposant un bouquet sur la terre fraîche. Mathieu lui offrit son bras et ensemble, ils rentrèrent en silence, lentement, vers la maison. Les mots sont inutiles dans ces moments de deuil.

Au département, on plaignit Hélène comme jamais. Pour la première fois, elle se confia. Elle disait : je me retrouve seule maintenant. Mon fils fait sa vie, son cœur va et vient Si seulement javais une petite-fille, tout serait plus doux. Mais où puiser la force de continuer ?

Une nouvelle année sécoula ainsi, presque inaperçue. Hélène prit sa retraite. Elle ne pouvait pas sempêcher de repenser au bonheur dautrefois, quand Henri lattendait devant la fac. Tout cela paraissait irréel aujourdhui.

Dès la Saint-Sylvestre, la ville sagita. Paris vibrait du tumulte des préparatifs. Tous, enfants comme adultes, attendaient un miracle.

Le soir du Nouvel An, Hélène, seule, regardait la télé. Le sapin brillait, la salade de pommes de terre trônait au milieu de la table, à côté des clémentines et dune bouteille de champagne. « Peut-être que Mathieu passera ? Mais sans doute, il est encore amoureux quelque part »

Soudain, on sonna à la porte. Hélène sursauta. Son fils avait ses propres clés. Qui pouvait bien venir ainsi, à minuit passé ?
En regardant par le judas, elle faillit tomber à la renverse.

« Mon Dieu, Camille ! » souffla-t-elle.
Elle ouvrit, serra Camille dans ses bras, puis aperçut une fillette minuscule à ses côtés. Hélène sempressa de les installer, de leur offrir du thé, quelques gâteaux. Camille demanda de pouvoir coucher la petite.

Une fois lenfant assoupie, Hélène sattarda à la contempler. Elle stupéfia : impossible dignorer la ressemblance frappante avec Mathieu, son fils cétait lui, en version miniature !

Dis-moi, Camille, que fais-tu là ? demanda-t-elle, le cœur battant.
Hélène Je veux vous avouer une chose, commença Camille à voix basse.
Jai tout compris, ma petite. Mathieu ma raconté. Va à lessentiel, lencouragea Hélène.

Cest votre petite-fille, cest la fille de Mathieu, souffla Camille.
Je men doutais. Mais pourquoi es-tu venue ? Et après ?
Est-ce que je peux, pour un temps, vous confier la petite ? Je me suis remise avec mon mari, mais il ne veut pas reconnaître Victoire. Il veut soccuper de ses propres enfants dabord. Je suis perdue, Hélène, vous êtes mon seul espoir. Aidez-moi, supplia Camille.

Quel drôle de cadeau pour le Nouvel An Tu y as bien pensé !, murmura Hélène, pensive.
Vous êtes à la retraite, vous aurez moins de solitude. Je viendrai souvent, promis. Elle sappelle Victoire, elle a un an et trois mois, insista Camille.

Le lendemain matin, Camille était déjà partie, ne laissant quun mot sur la table : « Je vous aime, Hélène ! Bonne année ! Mille baisers à vous et à Mathieu. » Près de la lettre, un sac avec quelques affaires denfant et des papiers. Hélène lut sur lacte de naissance : Victoire Mathieu.
« Cest bien notre sang. Voilà, Henri est parti, mais Victoire est arrivée », se dit-elle, une larme démotion perlant à son sourire fatigué.

Hélène sapprocha du lit, caressa le front de sa petite-fille endormie. « Tu es ma joie inattendue »

Les années passèrent. Victoire entra en CP. Hélène fut appelée « mamie chérie », Mathieu « papa » il adorait Victoire, tout en cherchant toujours lamour véritable. Camille, elle, ne revint jamais.

Je retiens de tout cela quon ne mesure jamais assez la valeur dune seconde chance. Parfois, la vie vous offre une joie inattendue, et il faut simplement laccueillir à bras ouverts, peu importe le passé.

Оцените статью
UNE JOIE INATTENDUE À la faculté, personne n’aurait jamais imaginé que Valérie Dufresne, brillante enseignante et responsable du département, portait un lourd secret : son mari était un alcoolique notoire. Ce drame familial était sa honte la plus profonde. Valérie, estimée pour son expertise et sa rigueur, jouissait d’une réputation irréprochable et paraissait à tous comme le modèle même de la réussite féminine. Chaque soir, son mari Victor venait l’attendre sur les marches de l’université — élégant, cultivé, attentionné… En apparence, le couple semblait heureux, envié même par les collègues plus jeunes. Seule Valérie savait ce qui se passait derrière la porte de leur appartement parisien : Victor s’effondrait régulièrement, ivre, incapable d’atteindre la serrure, contraint d’être traîné à l’intérieur. Tandis que Valérie poursuivait ses recherches doctorales, elle veillait sur son époux, se contentant de l’accompagner silencieusement et de traverser chaque matin ce théâtre conjugal pour aller éduquer la jeunesse. Le couple était marié depuis 28 ans. Leur fils, Dimitri, était la fierté de Valérie, mais son tempérament volage, sa succession de conquêtes, achevaient de troubler la paix du foyer. Après avoir accueilli la compagne de leur fils durant cinq ans — Anya, qu’elle considérait déjà comme sa belle-fille —, Valérie la voyait disparaître du jour au lendemain, remplacée par une nouvelle passion et de nouveaux déchirements. Le décès de Victor, emporté par une cirrhose, la laissa seule, amère mais résignée, confessant à son fils qu’elle accepterait de tout revivre s’il pouvait revenir. À l’université, ses collègues partageaient sa tristesse ; à la retraite, c’est la solitude qui s’installait. Un soir de réveillon, alors qu’elle attendait en vain la visite de son fils, on frappa à la porte : Anya revenait, une petite fille à la main. « C’est votre petite-fille, Valérie ». La fillette, Véronique Dimitrievna, resta chez sa grand-mère — un rayon de lumière inattendu dans la tristesse de Valérie. Aujourd’hui, Véronique inaugure son entrée à l’école primaire, appelant tendrement Valérie « Mamie », tandis que Dimitri continue de chercher l’amour véritable. Anya, elle, n’est jamais revenue…
J’ai discuté avec des familles nombreuses et enfin compris pourquoi elles dérangent tant.