SOUMISE À LAMOUR
Camille, reprends-toi ! Ton prétendant na que dix-huit ans, et toi, vingt-six ! Quelle belle paire, vraiment ! Tu veux que je te dise ce quil peut tapporter ? Rien que des ennuis. Tes collègues vont se moquer de toi. «Voilà la maîtresse décole qui tombe amoureuse de son élève…» On aura tout vu ! Il vaut mieux que tu démissionnes de ce lycée avant quon ne ty oblige pour immoralité, ma mère mexpliquait tout cela en détail, usant de mots forts.
En moi brûlait la tristesse. Cela sétait fait ainsi, Augustin et moi nous étions aimés, contre toute raison. Oui, il était bien plus jeune et mon élève, mais dans un an Augustin obtiendrait son baccalauréat. Nous nous marierions, et la différence dâge ne se verrait presque pas. Il ne me restait quà patienter. Je navais aucune force pour renoncer à ce garçon. Augustin, cétait mon premier amour. Ma mère exagérait, elle aussi, quand elle disait que tout le monde était déjà au courant. Nos rendez-vous, à Augustin et moi, restaient secrets.
Évidemment, je comprenais que cette nouvelle, une fois découverte, ne ferait pas long feu et simmiscerait dans toutes les oreilles. Mais impossible de lutter contre mes sentiments ; je me consumais dans ses bras, guettais chacun de ses regards. Je savais trop bien que je donnais un mauvais exemple. Mon rôle, en tant quenseignante, était pourtant de semer la raison et la vertu.
Ma mère était aussi enseignante, et pour elle, ma conduite était tout simplement inexplicable. Javais regretté de lui avoir confié mon bonheur si fragile. Aucun réconfort de sa part. Combien de fois me suis-je dit quil fallait que je laisse Augustin ? Je ne les compte plus. Mais à sa vue, mon cœur battait la chamade, je nentendais plus rien. Jaimais, tout simplement, quoi quil en coûte. Les interdits seffaçaient.
Avec Augustin, je me sentais comme une adolescente. Il brillait par ses études, son sport, sa maturité précoce.
Ses camarades féminines le tournaient autour ; il fallait bien que je lutte parfois en silence contre la jalousie. Mon cœur oscillait sans cesse entre joie et inquiétude.
Le dernier carillon de lécole tinta. Augustin entra à la faculté. Quant à moi jappris que jattendais un enfant.
Lorsque ma mère, attentive, remarqua ma transformation, elle ne se priva pas de souligner ironiquement :
Eh bien, vous avez joué et perdu ! Que comptes-tu faire ? Tu vas te débarrasser de cet enfant illégitime ? Tu ne mas pas écoutée, maintenant tu paies, sotte que tu es.
Non, jamais, répondis-je, déterminée.
Notre fille, Lucie, vint au monde. Augustin ne se précipita pas pour mépouser. Ses études passaient avant tout. Dailleurs, un fossé se creusa entre nous. Il évitait nos rencontres, oubliait souvent de mappeler.
La vie étudiante, les nouvelles connaissances Bref, nous nous sommes quittés. Chacun suivit sa voie. Je tombai de haut. Me voilà seule avec Lucie. Impossible de raconter à qui que ce soit mon histoire avec cet élève ; les rumeurs auraient fusé, suivies de railleries cruelles. Plus personne à qui confier ma douleur.
Ma mère, en voyant ma détresse, tentait de mapaiser :
Je sens bien que rien ne va entre vous. Patience, Camille, dans la cendre couve parfois une braise. Ne tabîme pas à ressasser, tout se remettra, tu verras.
Deux années sécoulèrent. Je navais plus de ses nouvelles. Un autre homme commença à me faire la cour : je lappelais mentalement «le jeune homme au chien». Arthur et moi nous rencontrâmes au parc où je me promenais inlassablement avec la poussette, et lui avec son petit teckel, Choco. Nous bavardâmes, puis la conversation devint habitude.
Arthur se révéla être un jeune homme charmant, attentionné, doté dune humeur joyeuse et contagieuse. Avec lui, tout semblait plus clair. Peu à peu, lamour fleurit. Lucie et Choco restaient chez ma mère quand nous allions, Arthur et moi, au cinéma ou au café. Ma mère en riait :
Sortez donc, les jeunes, amusez-vous pendant quil en est encore temps. Moi, je garde la petite-fille et le chien, ça me va.
Finalement, Lucie et moi nous installâmes chez Arthur. Une douce sérénité régnait ; plus de tempêtes, juste une mer paisible
Un jour, un appel décousu de ma mère :
Camille, le père de Lucie est passé. Il criait sur le palier, cherchant à te voir. Jai eu peur, je lui ai donné ton adresse. Tu vois, ton ancien élève nétait pas si doux, finalement.
Je tentai de la rassurer, mais un malaise sempara de moi. Quest-ce qui venait réveiller ainsi le passé ?
Augustin se présenta peu après.
Salut, Camille. Je vois que tu as refait ta vie. Un homme élève mon enfant Quel droit a-t-il pour ça ?
Où est-il écrit que Lucie est tienne, Augustin ? Tu las laissée volontairement. Quattends-tu de moi ?
Il sadoucit aussitôt :
Camille, je nen veux rien. Mais peut-être pourrais-tu revenir ? Tu te souviens comme on saimait ?
Je men suis souvenue longtemps, mais cest Arthur qui ma appris à toublier. Trop tard, Augustin. Merci pour lamour, mais tu mas perdue. Va, je ne te retiens plus.
Arthur, en rentrant ce soir-là, ressentit mon trouble :
Quelque chose ne va pas, Camille ?
Je lui racontai tout.
Cest sans importance. Il était simplement nostalgique, ça arrive. Viens, passons à table, dit Arthur en mattirant tendrement vers la cuisine.
Un mari ? Tu oublies quil me manque encore le tampon dans mon livret de famille, plaisantai-je en lui lançant un clin dœil.
Camille, épouse-moi ! Arthur mit un genou à terre, bras tendus.
Aurais-tu peur que mon ancien prétendant menlève ? riai-je.
Jai eu peur, oui. Mais alors, acceptes-tu ?
Je réfléchis, répondis-je avec espièglerie, sachant pertinemment que jétais déjà conquise.
Nous nous mariâmes lété suivant. Arthur adopta Lucie officiellement. Et, un an plus tard, un garçon, Pierre, vint agrandir la famille. Nous avions bâti un foyer chaleureux et uni.
Augustin ne tenta jamais plus de me retrouver. On apprit quil avait épousé une camarade duniversité, qui était partie peu après la naissance de leur bébé, fuyant avec un officier dans une ville de garnison.
Les années filèrent sans même que nous nous en rendions compte.
Arthur et moi, désormais, nos tempes sornaient dargent.
Lucie se maria à un Italien, et partit sinstaller à Florence. Elle emporta avec elle le petit-fils de Choco :
Quau moins un membre de la famille me tienne chaud au cœur, disait-elle.
Il ne me restait plus à moccuper que de Pierre. À vingt-deux ans, il poursuivait ses études dhistoire à Paris, éperdument amoureux de sa professeure de lettres. Javais limpression dy voir une répétition du sort ! Que faire ? Accepter ce lien coupable, ou len dissuader ? Me souvenant de mon propre parcours, jétais sûre quon ne décourage jamais lamour. Mon fils aimait sans mesure, à perdre la tête. Tout irait bien sil ny avait un problème : lélue de son cœur était mariée, mère de deux enfants.
Quel conseil donner ? Et, après tout, qui écoute les conseils ? Chacun doit apprendre de ses propres erreurs, et suivre des sentiers inexplorés.
Pierre, tu es libre de choisir, mais promets-moi de respecter cette femme. Ne la blesse pas, ne la livre pas à la dérision. Agis en homme, prends le temps de réfléchir avant de franchir une telle étape. On ne décide pas cela à la légère, cest tout ce que je pus lui dire.
Maman, toi et papa, vous êtes nos meilleurs exemples. Merci de ne pas nous faire la morale, répondit tendrement Pierre en membrassant.
Il ny eut pas de grande cérémonie. Sa professeure, Marianne, et Pierre se sont simplement rendus à la mairie. Bientôt après, Zoé naquit.
On ne se soustrait jamais à lamourZoé grandit au milieu de deux familles unies par le fil ténu de l’amour, de la tolérance et des secrets tus. Assise sur le banc du parc où j’avais autrefois rencontré Arthur, je regardais jouer mes petits-enfants, Choco le vieux teckel trottant lentement autour deux, plus sage encore quautrefois.
À mes côtés, Arthur couvrait de son bras mes épaules. La vie nétait pas devenue un roman sans accroc, ni un conte de fées parfait : il y avait eu des départs, des failles, des blessures. Mais je découvrais, au crépuscule de mes jours, que l’amour ne portait jamais de costume convenable, et ne se résumait ni à un âge, ni à un rôle, ni à ce que les autres attendaient de nous. Il traversait, fort, fragile, imprévisible, nos existences, nous cassant parfois pour mieux nous reconstruire.
Japerçus Pierre et Marianne venir à notre rencontre, main dans la main ; ils rayonnaient d’une sérénité rare, forgée par lépreuve du doute et la certitude apaisante dun choix assumé. Lucie et son mari, en visite de Florence, levaient déjà les bras pour nous saluer, leurs rires italiens éclatant sur la clarté du soir.
Je sentais grandir autour de moi ce cercle de visages aimés, les familles qui se font et se défont, le cœur humain qui trébuche puis se relève, toujours prêt à aimer de nouveau. Javais appris à franchir les frontières quon mavait ordonné de ne jamais approcher. Finalement, cétait cela, notre seul secret et notre plus belle fidélité: oser le bonheur, affronter sa part dinterdit, et vieillir entourée de ceux que la vie nous avait donnés, sans blâmer le passé.
Arthur serra ma main, nos regards se croisèrent, malicieux, complices.
Regarde, Camille, tout ce monde. Il aura suffi dun simple chien et dune petite-fille pour faire tourner le monde, tu ne trouves pas ?
Jai souri.
Non, Arthur. Il aura suffi dune femme qui na jamais cessé de croire à lamour, envers et contre tout.
Et devant la danse chaotique de nos descendants, sous le dernier soleil doré, je sentis, pour la première fois, que javais vécu exactement la vie quil me fallait.
