MON MALHEUR, MON BONHEUR — Anne, jusqu’à quand comptes-tu continuer à boire ? Je suis fatigué de te sauver. Dis-moi ce que je dois faire pour que tu dises adieu à la bouteille une bonne fois pour toutes ! Regarde-toi, tu ressembles à un arbre desséché, – une fois de plus, je suppliais ma femme d’arrêter. Mais est-ce que cela a déjà arrêté qui que ce soit ? Je savais bien que mes paroles étaient vaines. Anne allait me promettre, la main sur le cœur, de ne plus jamais toucher à une goutte d’alcool. Et, une semaine plus tard, tout recommencerait… — Éric, n’essaie pas de me sauver. Ne t’énerve pas. J’ai à peine trinqué… J’ai appelé une amie, on a bavardé de tout et de rien, on s’est retrouvées… – Anne bredouillait, l’esprit embrumé. — Tu parles à peine, Anne ! Va dormir. Anne tenta de m’embrasser d’un geste mou. Elle manqua sa cible. Je me détournai, repoussé par l’odeur aigre de son haleine. Ma femme, soupirant, s’en alla vers la chambre et s’écroula sur le lit sans même se déshabiller, déjà en train de ronfler bruyamment. …Plus d’une fois, j’ai déjà porté ma femme jusqu’à la chambre, telle une sirène échouée sur le plancher… Un vrai tableau. Je passe alors la journée à errer seul dans l’appartement. Au réveil, Anne s’approchera de moi, les yeux baissés : — Excuse-moi, Éric. J’ai mal évalué ma dose. C’est la faute de ma copine : ses toasts insensés, elle m’a poussée à finir chaque verre… Je garde le silence, fâché. Alors Anne se met à briquer la maison, à laver la vaisselle, à frotter le linge avec frénésie… — Qu’est-ce que tu veux manger pour le déjeuner, Éric ? Dis-moi, je te prépare tout ce que tu veux, – Anne minaude, adoptant sa voix la plus douce. Le déjeuner se passera dans la bonne humeur, délicieux, rassasiant. Ensuite, nous irons nous promener, acheter quelques douceurs, essayer de profiter de la vie… La nuit sera la nôtre : passionnée, douce, brûlante. L’envie des bras de ma femme aura grandi, elle saura m’endormir de sa tendresse… Ce bonheur dure une semaine, deux peut-être, puis Anne redevient irritable, agressive, à fleur de peau. Je sais alors, avec certitude, que bientôt elle va rechuter, replonger dans la boisson. Les disputes, les reproches, les larmes reprennent leur cycle infernal. Tout cela dure depuis des années. …Anne et moi nous connaissions depuis toujours ; nous avions sept ans à l’école. En terminale, je lui ai avoué mon amour fou. Elle y a répondu. Nous aurions pu avoir un enfant. Mais Anne a choisi ses études à la fac. Moi non plus, je n’étais pas prêt à être père si jeune. J’ai même ressenti du soulagement le jour où elle m’a annoncé à son retour de l’hôpital : — Voilà, c’est fait, je ne veux pas nous imposer biberons et couches. Toute la vie est devant nous ! …Ensuite, nos chemins se sont séparés pour dix ans. Anne s’est mariée, moi aussi. On s’est revus lors d’une réunion d’anciens élèves. Je suis tombé fou d’Anne à nouveau. Une vraie poupée ! Les souvenirs me sont remontés, sucrés, délicieux. J’ai eu envie de la serrer fort et de ne plus jamais la laisser partir. Mais la soirée s’est achevée trop vite. Nous avons échangé nos numéros, puis encore cinq ans ont passé. Tout ce temps, Anne restait dans un coin de ma tête ; je jalousais son mari en silence. Mais j’avais ma vie, une femme, une fille, la routine… Jusqu’au jour où Anne, l’air perturbé, me téléphone : — Éric, il faut qu’on se voie. Je suis accouru, sans poser de questions. Anne m’attendait, assise seule sur un banc du parc, le regard inquiet. Je suis arrivé dans son dos, j’ai posé mes mains sur ses yeux. — Éric, c’est toi ? – Elle a recouvert mes mains de ses paumes. — Tu as deviné. Dis-moi, qu’est-ce qu’il se passe, Anne ? – J’ai cru qu’elle pleurait. — J’ai divorcé. Il me reprochait notre absence d’enfant, disait que j’étais stérile, “aussi stérile qu’un désert”. Il voulait des héritiers, – Anne a fondu en larmes. J’ai tenté de la consoler du mieux que j’ai pu. J’étais aussi fautif… dans cette “stérilité”. …Nous nous sommes mariés rapidement après. J’ai quitté mon foyer. Là-bas, tout n’était pas rose. Mon beau-père, fortuné, ne ratait jamais une occasion de me rabaisser, “le gendre pauvre”. Il répétait : — Il faudra qu’on te trouve une remplaçante… Je ne veux pas que ma petite-fille lèche des glaces bas de gamme ni porte des fringues d’occasion ! Prends une femme de ton niveau, tu vivras mieux. Il radotait sans cesse, tel une mouche en automne. On le dit en France aussi : “Méfie-toi du beau-père riche comme de ton pire ennemi.” Ma première femme a choisi son camp, celui de son père. Rien ne lui suffisait jamais. …J’ai pris mes affaires, je suis parti en location. Il n’y avait qu’une armoire, un lit, une table, une chaise. Ça m’allait parfaitement. Quand Anne est revenue dans ma vie, j’ai eu envie de l’habiller, la choyer comme une reine. Une femme qu’on aime doit être gâtée. J’ai eu la chance d’un travail très bien payé. Bientôt, l’aisance matérielle a suivi. Avec Anne, on a acheté un appartement, tout équipé dernier cri. On s’est offert une voiture étrangère. Je voyais régulièrement ma fille, lui apportais des jouets exceptionnels du monde entier. Mon ex-beau-père ricanait : “De la boue à la noblesse…” Mon ex-femme n’a jamais refait sa vie d’ailleurs. Il faut croire qu’elle attendait un “cru supérieur”… Je n’ai pas laissé Anne travailler. Le quotidien, c’était moi. Elle, la cuisine, la maison. Et bien sûr, se consacrer à elle-même : coiffeur, manucure, institut… J’adorais les compliments des inconnus sur son élégance. J’étais fier de ma magnifique épouse. Je lui passais tout. Mais le bonheur sans nuage n’a pas duré. Anne a commencé à abuser de l’alcool. Souvent légèrement ivre, le changement chez elle était discret, mais je le sentais : quelque chose n’allait pas. Pour calmer ses pensées noires, je lui ai trouvé un travail. Mais un mois plus tard, on lui a demandé sa démission. Personne ne voulait d’employée alcoolisée. Anne n’avait même pas d’amis pour boire avec elle : elle buvait seule, jusqu’à l’oubli. Son jeune frère est d’ailleurs mort sur le pas de chez lui, d’une overdose. Je traînais maintenant après le travail, redoutant de retrouver ma femme soûle. Rien n’avait d’effet. Elle refusait toute aide médicale : — Arrête de me prendre pour une alcoolique finie ! Tu ne comprends rien, Éric ! Je suis en prison dans ma tête… Pas d’enfants, jamais ! Toi tu as ta fille… La douleur me rongeait. Ce jeu cruel nommé “alcoolisme”, j’en avais assez. J’ai alors rencontré une jeune maîtresse, douce, belle, adorée. Je suis parti vivre avec elle. Deux ans, j’ai suivi la déchéance d’Anne de loin. De plus en plus bas… Personne ne pouvait la retenir du gouffre, personne sauf moi. Comme on dit, la famille, il y en a plein, mais quand il faut se raccrocher, on n’a personne. Avec Anne, c’est notre chemin à deux… droit ou tortueux, qui sait ? Loin d’elle, elle m’a terriblement manqué. Je me suis accusé de tout. Car je l’aime, toujours, cette femme perdue. J’ai embrassé ma jeune compagne, puis je suis retourné vers Anne, abandonnée. Elle est mon malheur, mon bonheur…

MON MALHEUR, MON BONHEUR

Camille, jusquà quand comptes-tu boire comme ça ? Je suis épuisé de devoir sans cesse te sauver. Dis-moi ce quil faudrait pour que tu dises adieu à cette bouteille une bonne fois pour toutes. Regarde-toi ! Tu ressembles à un arbre desséché, encore une fois, jessayais, je suppliais ma femme de se reprendre.

Mais à quoi bon ? Je comprenais que mes paroles ne servaient à rien. Camille allait encore me promettre, la main sur le cœur, de ne plus jamais toucher à une goutte dalcool. Et la semaine suivante tout recommencerait.

Louis ! Tu nas pas besoin de me sauver. Ne ténerve pas. Jai juste un peu bu Une amie ma appelée, on a bavardé, discuté de tout et de rien, puis on sest retrouvées marmonna ma femme, articulant à peine.

Tu es à peine capable daligner deux mots, Camille ! Va dormir.

Elle tenta de membrasser mollement. Elle se rata, et je me dégageai, écœuré par son haleine alcoolisée. Camille, en soupirant, traîna les pieds jusquà la chambre et sallongea épuisée, sans même enlever ses chaussures. Elle se mit aussitôt à ronfler bruyamment.

Il marrivait autrefois de porter Camille jusquà la chambre, comme une sirène brisée, la relevant du sol à bout de bras. Un spectacle désolant

Pendant toute une journée, je traînais seul dans lappartement.

Camille, une fois remise, sapprochait timidement, les yeux baissés :

Excuse-moi, Louis. Jai dépassé les limites. Cest la faute de mon amie, elle a inventé des toasts absurdes, mobligeait à finir mes verres

Je demeurais silencieux, boudeur. Alors Camille se mettait à nettoyer frénétiquement la maison, à récurer la vaisselle, laver le linge à fond

Louis, quest-ce que je prépare pour le déjeuner ? Dis-moi, je ferai tout ce que tu veux, gazouillait Camille, reprenant sa voix douce et féminine.

Le repas était délicieux, nourrissant, joyeux. Ensuite, nous sortions nous promener, achetions des petits plaisirs gourmands. Nous tentions de savourer la vie. La nuit était toute à nous : passionnée, douce, enivrante. Je retrouvais la tendresse, la sensualité de ma femme, ses mots rassurants

Cette idylle ne durait quune ou deux semaines, puis Camille redevenait irritable, incontrôlable, susceptible. Je savais déjà que la rechute était proche, quelle sabandonnerait à nouveau à lalcool. Les crises, les reproches, les pleurs, recommençaient.

Ce scénario familial se répétait depuis des années.

Quand jai rencontré Camille, nous avions sept ans. Nous étions à lécole ensemble. En première, je lui ai avoué mon amour fou. Elle me répondit avec la même intensité. Nous aurions pu avoir un enfant. Mais Camille préféra continuer ses études à la fac. Dailleurs, moi non plus je ne me sentais pas prêt à devenir père si tôt. Jai ressenti un certain soulagement quand Camille mannonça, en revenant de lhôpital, tout sourire :

Voilà, cest fini. Je ne veux pas nous embarrasser avec des couches et des biberons maintenant. Toute la vie est devant nous !

Nos chemins se sont séparés. Dix ans loin lun de lautre.

Camille sest mariée, moi aussi.

Nous nous sommes retrouvés à une réunion danciens élèves. Je suis tombé fou amoureux de Camille à nouveau. Elle était splendide, irrésistible ! Les souvenirs sucrés de notre jeunesse sont remontés en moi. Javais envie de la serrer et de ne plus jamais la laisser partir. Mais la soirée sest vite achevée.

Nous avons échangé nos numéros puis nous nous sommes séparés de nouveau, pour cinq longues années.

Je pensais à elle tout ce temps, jaloux de son mari. Mais moi aussi, javais une épouse, une fille. La vie suivait son cours.

Un jour, Camille mappela, affolée :

Louis, il faut quon se voie.

Je nai rien demandé, jai foncé au rendez-vous.

Camille mattendait déjà. Assise sur un banc du parc, elle jetait des regards inquiets autour delle. Discrètement, je mapprochai, lui couvrant les yeux de mes mains.

Louis ? Camille recouvrit mes mains des siennes, émue.

Bien vu, lui dis-je en lui offrant un bouquet. Camille, quest-ce quil y a ? Javais limpression quelle pleurait.

Jai divorcé. Mon mari me reprochait sans arrêt de ne pas avoir denfant. Il disait que jétais stérile, comme le désert. Il voulait un héritier, Camille éclata en sanglots.

Je la réconfortai du mieux que je pus. Dans cette « stérilité », javais aussi ma part de responsabilité

Finalement, Camille et moi nous sommes mariés. Jai quitté ma famille. Rien nallait plus là-bas, de toute façon. Mon beau-père, fortuné, narrêtait pas de me rabaisser :

Mon cher gendre, on va devoir te remplacer ! Je ne veux pas que ma chère petite-fille se contente de glace industrielle et de vêtements doccasion ! Vice ta vie selon tes moyens, cherche-toi une femme à ta mesure !

Il râlait plus fort quune guêpe en automne. On dit bien : « Méfie-toi du beau-père riche comme du diable cornus. » Ma première femme prit le parti de son père, rien ne lui suffisait jamais.

Jai rassemblé mes affaires et je suis allé vivre dans un modeste studio. Juste une armoire, un lit, une table, une chaise. Ça me convenait.

Quand Camille est revenue dans ma vie, jai voulu lhabiller, la chausser comme une reine. On doit choyer la femme quon aime. Javais la chance davoir un bon poste, bien payé. Avec le temps, je suis devenu aisé.

Avec Camille, nous avons acheté un agréable appartement, meublé dernier cri. Jai acheté une voiture étrangère.

Jallais voir ma fille du premier mariage régulièrement, lui apportant des cadeaux uniques, de beaux jouets venus de Suisse. Mon ex-beau-père souriait sarcastiquement :

De la misère à la noblesse

Ma première femme na jamais retrouvé chaussure à son pied, les prétendants de « haute gamme » se sont taris, apparemment

Je nai pas laissé Camille travailler. Le foyer, cétait pour moi. À Camille revenaient les tâches doméstiques, les repas. Elle savait cuisiner à merveille et avait du talent pour la présentation. Elle aimait prendre soin delle : coiffeur, manucure/pédicure, soins esthétiques. Jencourageais ce genre de sorties. Jaimais que les hommes se retournent sur elle. Jétais fier de ma femme, toujours impeccable. Je lui rendais la vie douce.

Mais ce bonheur fut de courte durée. Camille commença à abuser de lalcool. Souvent elle rentrait éméchée. Les changements chez elle paraissaient subtils, mais je comprenais bien quil y avait quelque chose qui nallait pas à la maison.

Par désespoir, jai trouvé un emploi à Camille, pensant quelle y trouverait une distraction. Au bout dun mois, elle fut poussée à démissionner. Personne ne voulait dun personnel alcoolisé.

Camille navait même pas besoin de compagnes de beuverie. Elle buvait seule. Jusquà sassommer. Dailleurs, son petit frère est décédé sur le pas de sa porte, dune overdose.

Le soir, je traînais dehors après le travail, nayant aucune envie de retrouver une femme ivre. Les discussions étaient vaines.

Camille refusait toute aide médicale :

Arrête de faire de moi une épave ! Tu ne comprends rien, Louis ! Je suis prisonnière de ma propre âme ! Je naurai jamais denfant, jamais ! Toi au moins tu as une fille

Cette douleur me rongeait. Jen avais tellement assez de ce jeu cruel nommé « alcoolisme » que je me suis laissé aller à une liaison tendre. Une jeune femme de vingt-cinq ans : fraîche, jolie, ravissante. Elle madorait. Je suis parti de chez Camille pour elle. Pendant deux ans, jai suivi de loin la descente de Camille. De plus en plus bas Plus rien devant elle sauf le vide. Qui pourrait la retenir de tomber ? Personne, à part moi. Comme dit le proverbe, on a beaucoup de proches, mais quand on coule, il ny a personne pour tendre la main. Je crois que mon chemin est lié à celui de Camille. Quil soit droit ou sinueux, nul ne le sait.

La séparation me rongeait, je faisais mon mea culpa, car je laimais toujours, cette femme perdue.

Après un dernier baiser à ma belle jeune compagne, je suis retourné vers Camille, celle que javais laissée.

Elle est mon malheur, mon bonheurJai repris les clés de lappartement. En poussant la porte, une odeur âcre flottait, familière et fatiguée. Camille était là, assise à la fenêtre, des voilages pâles caressant ses joues, le regard perdu dans la ville grise.

Je savais que tu reviendrais, souffla-t-elle sans se tourner.

Je mapprochai sans un mot. Un silence dense sinstalla, plein de tant dannées perdues, de tendresse brisée, despoir murmurant encore. Ses mains tremblaient, mais elle posa une vieille photo nous montrant enfants, riant.

On ne sait pas saimer, cest ça ? On ne sait quespérer, se rater, recommencer. La voix de Camille était fatiguée mais lucide, honnête, nue.

Je ne répondis pas. Jaurais voulu dire que tout pouvait changer, que tout recommencerait sur des bases neuves. Mais au fond, je savais que la vie ne fait pas marche arrière. Que le bonheur ne ressemble pas aux contes quon se raconte dans les moments de faiblesse.

Alors jai seulement tendu la main.

Viens.

Camille eut un sourire fragile, un de ces sourires que seules les âmes cabossées savent offrir. Elle laissa tomber la bouteille un bruit sec, une dernière lutte. Puis, lentement, elle glissa sa main dans la mienne.

Sur lépaule de mon amour éreinté, je posai mon front. Nous étions fatigués, rongés, mais ensemble dans cette lumière de fin daprès-midi qui, peut-être, annonçait un autre matin.

Et tandis que la nuit tombait, je compris enfin : mon malheur, cétait elle. Mais mon bonheur aussi. Et jappris à aimer les deux parties, sans chercher à choisir.

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MON MALHEUR, MON BONHEUR — Anne, jusqu’à quand comptes-tu continuer à boire ? Je suis fatigué de te sauver. Dis-moi ce que je dois faire pour que tu dises adieu à la bouteille une bonne fois pour toutes ! Regarde-toi, tu ressembles à un arbre desséché, – une fois de plus, je suppliais ma femme d’arrêter. Mais est-ce que cela a déjà arrêté qui que ce soit ? Je savais bien que mes paroles étaient vaines. Anne allait me promettre, la main sur le cœur, de ne plus jamais toucher à une goutte d’alcool. Et, une semaine plus tard, tout recommencerait… — Éric, n’essaie pas de me sauver. Ne t’énerve pas. J’ai à peine trinqué… J’ai appelé une amie, on a bavardé de tout et de rien, on s’est retrouvées… – Anne bredouillait, l’esprit embrumé. — Tu parles à peine, Anne ! Va dormir. Anne tenta de m’embrasser d’un geste mou. Elle manqua sa cible. Je me détournai, repoussé par l’odeur aigre de son haleine. Ma femme, soupirant, s’en alla vers la chambre et s’écroula sur le lit sans même se déshabiller, déjà en train de ronfler bruyamment. …Plus d’une fois, j’ai déjà porté ma femme jusqu’à la chambre, telle une sirène échouée sur le plancher… Un vrai tableau. Je passe alors la journée à errer seul dans l’appartement. Au réveil, Anne s’approchera de moi, les yeux baissés : — Excuse-moi, Éric. J’ai mal évalué ma dose. C’est la faute de ma copine : ses toasts insensés, elle m’a poussée à finir chaque verre… Je garde le silence, fâché. Alors Anne se met à briquer la maison, à laver la vaisselle, à frotter le linge avec frénésie… — Qu’est-ce que tu veux manger pour le déjeuner, Éric ? Dis-moi, je te prépare tout ce que tu veux, – Anne minaude, adoptant sa voix la plus douce. Le déjeuner se passera dans la bonne humeur, délicieux, rassasiant. Ensuite, nous irons nous promener, acheter quelques douceurs, essayer de profiter de la vie… La nuit sera la nôtre : passionnée, douce, brûlante. L’envie des bras de ma femme aura grandi, elle saura m’endormir de sa tendresse… Ce bonheur dure une semaine, deux peut-être, puis Anne redevient irritable, agressive, à fleur de peau. Je sais alors, avec certitude, que bientôt elle va rechuter, replonger dans la boisson. Les disputes, les reproches, les larmes reprennent leur cycle infernal. Tout cela dure depuis des années. …Anne et moi nous connaissions depuis toujours ; nous avions sept ans à l’école. En terminale, je lui ai avoué mon amour fou. Elle y a répondu. Nous aurions pu avoir un enfant. Mais Anne a choisi ses études à la fac. Moi non plus, je n’étais pas prêt à être père si jeune. J’ai même ressenti du soulagement le jour où elle m’a annoncé à son retour de l’hôpital : — Voilà, c’est fait, je ne veux pas nous imposer biberons et couches. Toute la vie est devant nous ! …Ensuite, nos chemins se sont séparés pour dix ans. Anne s’est mariée, moi aussi. On s’est revus lors d’une réunion d’anciens élèves. Je suis tombé fou d’Anne à nouveau. Une vraie poupée ! Les souvenirs me sont remontés, sucrés, délicieux. J’ai eu envie de la serrer fort et de ne plus jamais la laisser partir. Mais la soirée s’est achevée trop vite. Nous avons échangé nos numéros, puis encore cinq ans ont passé. Tout ce temps, Anne restait dans un coin de ma tête ; je jalousais son mari en silence. Mais j’avais ma vie, une femme, une fille, la routine… Jusqu’au jour où Anne, l’air perturbé, me téléphone : — Éric, il faut qu’on se voie. Je suis accouru, sans poser de questions. Anne m’attendait, assise seule sur un banc du parc, le regard inquiet. Je suis arrivé dans son dos, j’ai posé mes mains sur ses yeux. — Éric, c’est toi ? – Elle a recouvert mes mains de ses paumes. — Tu as deviné. Dis-moi, qu’est-ce qu’il se passe, Anne ? – J’ai cru qu’elle pleurait. — J’ai divorcé. Il me reprochait notre absence d’enfant, disait que j’étais stérile, “aussi stérile qu’un désert”. Il voulait des héritiers, – Anne a fondu en larmes. J’ai tenté de la consoler du mieux que j’ai pu. J’étais aussi fautif… dans cette “stérilité”. …Nous nous sommes mariés rapidement après. J’ai quitté mon foyer. Là-bas, tout n’était pas rose. Mon beau-père, fortuné, ne ratait jamais une occasion de me rabaisser, “le gendre pauvre”. Il répétait : — Il faudra qu’on te trouve une remplaçante… Je ne veux pas que ma petite-fille lèche des glaces bas de gamme ni porte des fringues d’occasion ! Prends une femme de ton niveau, tu vivras mieux. Il radotait sans cesse, tel une mouche en automne. On le dit en France aussi : “Méfie-toi du beau-père riche comme de ton pire ennemi.” Ma première femme a choisi son camp, celui de son père. Rien ne lui suffisait jamais. …J’ai pris mes affaires, je suis parti en location. Il n’y avait qu’une armoire, un lit, une table, une chaise. Ça m’allait parfaitement. Quand Anne est revenue dans ma vie, j’ai eu envie de l’habiller, la choyer comme une reine. Une femme qu’on aime doit être gâtée. J’ai eu la chance d’un travail très bien payé. Bientôt, l’aisance matérielle a suivi. Avec Anne, on a acheté un appartement, tout équipé dernier cri. On s’est offert une voiture étrangère. Je voyais régulièrement ma fille, lui apportais des jouets exceptionnels du monde entier. Mon ex-beau-père ricanait : “De la boue à la noblesse…” Mon ex-femme n’a jamais refait sa vie d’ailleurs. Il faut croire qu’elle attendait un “cru supérieur”… Je n’ai pas laissé Anne travailler. Le quotidien, c’était moi. Elle, la cuisine, la maison. Et bien sûr, se consacrer à elle-même : coiffeur, manucure, institut… J’adorais les compliments des inconnus sur son élégance. J’étais fier de ma magnifique épouse. Je lui passais tout. Mais le bonheur sans nuage n’a pas duré. Anne a commencé à abuser de l’alcool. Souvent légèrement ivre, le changement chez elle était discret, mais je le sentais : quelque chose n’allait pas. Pour calmer ses pensées noires, je lui ai trouvé un travail. Mais un mois plus tard, on lui a demandé sa démission. Personne ne voulait d’employée alcoolisée. Anne n’avait même pas d’amis pour boire avec elle : elle buvait seule, jusqu’à l’oubli. Son jeune frère est d’ailleurs mort sur le pas de chez lui, d’une overdose. Je traînais maintenant après le travail, redoutant de retrouver ma femme soûle. Rien n’avait d’effet. Elle refusait toute aide médicale : — Arrête de me prendre pour une alcoolique finie ! Tu ne comprends rien, Éric ! Je suis en prison dans ma tête… Pas d’enfants, jamais ! Toi tu as ta fille… La douleur me rongeait. Ce jeu cruel nommé “alcoolisme”, j’en avais assez. J’ai alors rencontré une jeune maîtresse, douce, belle, adorée. Je suis parti vivre avec elle. Deux ans, j’ai suivi la déchéance d’Anne de loin. De plus en plus bas… Personne ne pouvait la retenir du gouffre, personne sauf moi. Comme on dit, la famille, il y en a plein, mais quand il faut se raccrocher, on n’a personne. Avec Anne, c’est notre chemin à deux… droit ou tortueux, qui sait ? Loin d’elle, elle m’a terriblement manqué. Je me suis accusé de tout. Car je l’aime, toujours, cette femme perdue. J’ai embrassé ma jeune compagne, puis je suis retourné vers Anne, abandonnée. Elle est mon malheur, mon bonheur…
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