COMME ON FAIT SON LIT, ON SE COUCHE
Élodie feuilletait son journal préféré, comme elle le faisait chaque matin en dégustant son café corsé. Aujourdhui, pourtant, son regard glissait sur les titres sans sy attarder. Ses pensées partaient ailleurs, obsédées par une seule et même blessure.
La rubrique «On se cherche» navait jamais attiré son attention auparavant. Elle tournait la page aussitôt, sûre de la stabilité de sa vie sentimentale. Mais aujourdhui, Élodie scrutait ces colonnes remplies de numéros de téléphone de gens assoiffés damour. Certains rêvaient de partager toute une vie, dautres ne cherchaient qu’une aventure… ou même un simple échange.
Élodie ne désirait rien de nouveau, pas de rencontres futiles. Elle voulait, ce soir-là, juste quune oreille attentive de lautre côté du fil accepte de lécouter. Juste cela. Ce soir-là, il ny avait personne à qui confier son chagrin et, pourtant, que ce besoin était pressant! Elle composa un numéro au hasard.
Bonsoir! Service de rencontres, je vous écoute, lança une voix féminine assurée.
Bonsoir, mademoiselle… bafouilla Élodie dun ton tremblant, sans trop savoir quoi ajouter.
Ne vous inquiétez pas, je vais vous guider. Nous allons remplir ensemble votre fiche et vos souhaits, répondit la voix, déjà agacée devant lindécision de la cliente potentielle.
Excusez-moi… Puis-je simplement me confier à vous? demanda Élodie, tentant de reprendre contenance.
Vous ne souhaitez pas rencontrer un homme? Désolée, mais je nai pas le temps découter tous les confessionnaux… Appelez plutôt Télé-écoute! Vous y trouverez des psychologues. La jeune femme lui dicta à la hâte le numéro puis raccrocha.
Élodie réussit à le noter in extremis. Ce numéro était devenu son unique espoir. Dun geste presque sacré, elle recomposa les chiffres, veillant à ne pas se tromper.
Allô? Bonsoir! Pourriez-vous mécouter ? Jen ai grand besoin, osa-t-elle.
Bien sûr, je suis là pour cela, répondit une voix calme à lautre bout.
Alors Élodie entama son récit. Dabord hésitante, la voix chevrotante, puis peu à peu, elle sapaisa et parla avec assurance. Il est toujours plus aisé de tout avouer à un inconnu. Élodie se livrait sans détour, sans fard. Plus encore quà expliquer à lautre, elle cherchait à se comprendre elle-même, peut-être même à se pardonner. Elle ne demandait aucun conseil. Elle voulait, ce soir-là, simplement vider son cœur.
Elle commença ainsi son histoire douloureuse :
Mon mari ma quittée. Il y a un an, nous fêtions nos vingt-cinq ans de mariage. Jétais la femme la plus heureuse de tout Paris.
…Vincent et moi étions camarades à la fac de lettres à Lyon. À cette époque, Vincent était déjà marié à Solange. Ils élevaient deux enfants en bas âge, un fils et une fille. Solange idolâtrait son mari et lui aurait donné une famille nombreuse sans hésiter. Vincent et leurs petits baignaient dans sa bienveillance et son amour inconditionnel. Solange était une épouse humble, presque effacée, toujours douce. Une vraie femme à lancienne, comme on dit chez nous.
Je lenviais, je lavoue. Quun gars aussi exubérant que Vincent soit marié à une femme aussi insignifiante ! À côté delle, moi, jétais belle, brillante, pleine desprit. Jétais convaincue quen couple avec Vincent, nous formerions un duo enviable.
Jai donc brisé ce ménage, en dépit des fameux adages («on ne court pas après la miche de pain dautrui», «le bonheur bâti sur le malheur des autres ne dure jamais», «il a des enfants…»). Rien ny a fait : jaimais, cest tout !
Des années plus tard, je réalise combien jai agi comme un serpent. Sur les ruines de leur famille, Vincent et moi avons bâti le nôtre, volé, usurpé… Solange a tout accepté sans broncher, sans haine, sans sabaisser à mendier le retour de Vincent. Elle na demandé quune chose à son ex-mari, la voix brisée par le chagrin : «Noublie pas tes enfants.» Après avoir été mariée cinq ans à Vincent, Solange a voué sa vie à ses enfants, puis à ses petits-enfants. Jamais personne na pu prendre la place de son mari. Les «remplaçants» nétaient pas à la hauteur. Elle a continué sa route, seule, sans chercher davantage.
Avec Vincent, nous avons eu un fils, Mathieu. Nous lavons élevé dans un certain confort : vacances chaque année en Bretagne, achat dun bel appartement, dune voiture française, une maison de campagne à la Dordogne. Vincent et moi étions professeurs à luniversité. Nous sommes même devenus doyens de faculté. Nous navons jamais délaissé les enfants de Vincent. On les accueillait souvent chez nous pour les vacances scolaires. Il nous arrivait même de partir tous ensemble en villégiature.
Javais parfois limpression quils maimaient plus que leur propre mère. Solange, infirmière à lhôpital public, navait pas les moyens de leur offrir ce que nous leur donnions. Je me moquais même un peu, cruellement :
Demandez à votre mère de vous emmener à la mer, au moins une fois dans votre vie…
Je savais très bien quelle peinait à joindre les deux bouts. Jattaquais là où ça faisait mal
Malgré tout, Solange ne nous demanda jamais rien, par fierté sans doute, mais surtout parce quelle naurait pas mis le pied dans notre couple. Jai la certitude, avec du recul, que Vincent la soutenait, à linsu de tous.
Notre fils, Mathieu, a grandi, sest marié et a pris son envol. Nous nous sommes retrouvés, Vincent et moi, seuls dans notre grand appartement au cœur de Paris. Tout roulait. Je croyais le bonheur acquis. Et pourtant…
Le bruit court vite dans la ville. Un jour, une collègue à la retraite minterpelle :
Élodie, tu sais que Vincent donne des cours particuliers à une étudiante un peu en difficulté ?
Jai ri. Doyen et une étudiante paumée, sérieusement ? Nimporte quoi.
Mais, il y a un an, après notre dîner danniversaire, Vincent ma sidérée :
Élodie, pardonne-moi. Je pars. Il vaut mieux divorcer, ma-t-il dit, grave.
Du déjà-vu : lépouse vieillissante, le mari dans la force de lâge, et la petite jeune… Jai piqué une violente crise :
Tu quittes tout pour cette idiote ? Réfléchis, Vincent ! Ce nest quun caprice, ça va passer ! Je la ferai renvoyer de la fac, tu verras ! Les enfants ne te pardonneront jamais !
Peine perdue. Vincent est parti. Définitivement. Mon monde est devenu gris et sans relief. Ce nétait que le début de la chute.
Vincent, avec son étudiante, ont trouvé un appartement… dans le même immeuble ! Ce sont nos collègues qui les ont aidés. «Il faut bien donner un coup de pouce à un jeune couple qui débute» Cétait à mourir dhumiliation.
Chaque matin, je les croisais à larrêt de bus, leur voiture filant gaiment devant moi. La jeune femme triomphait, me toisant comme une vieille chose usée, confiante, arrogante. Jétais pareille, il y a des années, quand javais arraché Vincent à Solange. À présent, il ne reste que des cendres.
Vincent ? Il rayonnait dun bonheur nouveau. À cinquante ans, il flottait dans le bonheur. On dit bien «La barbe grisonne, le cœur jeune». Lamour ne connaît pas de loi, ni dâge.
Il y a longtemps, je lui ai demandé :
Pourquoi mas-tu quittée pour moi ? Solange taimait tant
Élodie, la routine, ça tue, mavait-il dit en membrassant les mains.
Il a dû encore sennuyer et chercher une passion sauvage. Aujourdhui, je sais : il était de ceux qui fuient lhabitude pour la nouveauté, et je me retrouve à la fois victime et coupable.
Jespérais du réconfort de la part de ses enfants, mais rien. Thomas et Hélène, adultes aujourdhui, me dirent dune voix ferme : «On récolte ce que lon sème.» Ils soutinrent leur père. Jai compris que je nétais rien pour eux. Jétais celle qui avait pris le mari de leur mère. Peu importe ce que javais fait, leurs parents resteraient toujours leur repère.
Jamais ils ne mont aimée. Jamais. Nous, adultes, avons cru que des cadeaux, sorties et belles paroles rachèteraient nos fautes, alors que les enfants voyaient clair. Je nai plus de nouvelles deux, et eux ne veulent plus men donner.
Avec Vincent, le divorce sest passé sans drame. Il ma dit quAnaïs attendait un enfant, et quil serait raisonnable de partager équitablement notre appart. Jai dit oui, résignée. À quoi bon ? On ne fait pas revenir la veille.
«Il faut aider les jeunes», ma-t-on dit…
Je vous parle, là, assis dans mon grand appartement vide de quatre pièces. Jai quarante-quatre ans. Peut-être quun jour je redeviendrai séduisante Je prends soin de moi depuis toujours, jai toujours une allure élégante, Vincent moffrait toujours le meilleur parfum, les plus belles robes. Mais jai envie de hurler. Une tristesse sans fin… Heureusement, il me reste mon fils. Lui seul me console. Dailleurs, entre Mathieu et les enfants de Vincent, aucune complicité. Ça na jamais collé.
Puis-je vous rappeler un jour ? Des oreilles attentives, on en trouve rarement. Merci de ne mavoir pas interrompue une seule fois !
Élodie raccrocha, apaisée, tentant de sourire. Elle appela Mathieu.
Maman ? Il y a un problème ? sinquiéta-t-il.
Depuis le divorce, il voyait sa mère pleurer souvent, se replier sur elle-même.
Tout va bien, mon chéri ! Jai le cœur léger ce soir. Il faut avancer ! Viens me voir dimanche avec les enfants, je ferai un gâteau, répondit Élodie, envoyant à son fils un doux baiser au téléphone.
Six mois plus tard, Élodie rappela sa confidente à Télé-écoute.
Figurez-vous, jai recroisé un ancien camarade de lycée. Il était là, tout ce temps ! Il navait jamais osé sapprocher. Maintenant que jétais seule, il sest lancé. Nous nous sommes mariés.
Le bonheur est revenu dans ma vie, même si je vis désormais dans un petit studio. Merci, vraiment, de mavoir écoutée Désormais, je sais que la vie réserve toujours une seconde chance à qui ose y croire.

