FLEUR SANS FRUIT
Chez Claire, son mari travaillait à la maternité de lhôpital de Lyon. Il était gynécologue. Mariés depuis plusieurs années, ils rêvaient davoir un enfant. Mais la vie ne poussait aucune graine chez Claire.
Laurent, son mari, la soignait lui-même, lemmenait dans les stations thermales dAuvergne, lui faisait faire des cures de boue à Dax, consultait ses collègues En vain. Aucune transformation napparaissait chez Claire. Cinq longues années à veiller sur la santé de sa femme.
Dernièrement, Laurent restait de plus en plus tard au travail, affichait une humeur joyeuse et tenait sur Claire des plaisanteries amères. Il avait même laissé échapper, comme par mégarde, le mot blessant fleur sans fruit. La chaleur de leur couple sétait évaporée
Il évoquait sans cesse une nouvelle infirmière de son service. Il disait delle : ma petite infirmière. Pourquoi donc ? Tous ces changements chez son mari ne présageaient rien de bon. Claire commença à soupçonner Laurent davoir trouvé une roue de secours. Elle résolut daller à lhôpital pour tirer les choses au clair. Elle sy rendait rarement : latmosphère dune maternité la minait. Là, jour et nuit, la vie surgissait, triomphante : des mamans apaisées, des nourrissons braillards, des papas hébétés avec des bouquets, des familles enthousiastes Pour Claire, voir ce spectacle, cétait un supplice. Elle se croyait privée à jamais de cette joie.
Claire frappa discrètement à la porte du bureau de Laurent. On ne sait jamais Il valait mieux ne pas déranger.
Entrez !
Elle entra prudemment.
Mais que fais-tu là, Claire ? sétonna Laurent.
Rien du tout. Javais envie de te voir, fit Claire en souriant.
Est-ce quil test arrivé quelque chose ? demanda Laurent, perplexe.
À moi ? Non, rien. Et toi, mon mari ? répondit-elle, scrutant ses yeux.
Mais soudain, la porte souvrit sans ménagement. Une jeune femme en blouse et coiffe blanches entra, un parfum capiteux emplissant la pièce. Indifférente à Claire, elle sadressa à Laurent, dun ton complice :
Laurent Dubois, notre accord tient toujours ? Ce soir chez moi ?
Laurent la coupa net :
Je te présente Claire, ma femme.
Oh, excusez-moi ! Jai cru que cétait une patiente. Ravie, répondit linfirmière nommée Camille avant de battre en retraite. Le parfum flotta encore un moment dans la pièce.
Tu as quelque chose à dire, Laurent Dubois ? laissa tomber Claire, décontenancée.
On en parlera ce soir à la maison. Jai vraiment trop de travail, trancha Laurent.
Je vois Tu ne comptes même pas me rassurer ? insista Claire, dun faux calme venimeux.
En ce moment, elle se serait laissée convaincre par nimporte quel mensonge de son mari. Mais mens, un peu, et je croirai ! se répétait-elle dans sa tête.
Le téléphone sonna. Laurent, nerveux, se précipita sur le combiné.
Allô, oui, jarrive, jarrive ! bredouilla-t-il.
Claire traîna jusquà chez eux, vidée, sans même pleurer. Une sensation de néant. Voilà, jai vu la rivale sa petite infirmière. Elle ira jusquau bout, celle-là. Jolie comme un cœur. Mon mari sait choisir. Et ce parfum, sûrement offert par Laurent. Elle naurait pas les moyens Cest coûteux. Se sentant brisée, Claire se traîna jusquà lappartement, le cœur plus lourd que jamais.
Ce soir-là, ils devaient avoir une conversation difficile. Mais Laurent ne rentra quau petit matin. Claire ne posa aucune question. A quoi bon ?
Elle sentit tout en elle vaciller. Cest la fin, pensa-t-elle.
Laurent, dun air coupable, commença à mettre ses affaires dans une valise. Lorsquelle fut pleine, il sapprocha de Claire, dans son dos, pour éviter son regard, et, la prenant dans ses bras, murmura :
Clairette, pardonne-moi. Notre vie manque de couleurs. Les années passent. Je veux un enfant, quand même.
Bon, arrête de ressasser. Je sais déjà, je suis une fleur sans fruit. Je vous souhaite amour et nombreux descendants. Adieu, Laurent.
La porte claqua. Claire se posta à la fenêtre. À travers la dentelle du rideau, elle vit Laurent monter dans un taxi. Près de lui, cétait elle la cause de leur rupture. Ils partirent ensemble.
Claire prépara un café, alluma une cigarette et tenta de se raisonner : Il a fait ce quil pouvait pour moi. Il a assez souffert, le pauvre. Il voulait une vraie famille. Mais nous étions bâtis sur du sable. Jamais je ne lui aurais donné un enfant. Tant pis ! Et pourtant
Il semblait que le bonheur sétait définitivement envolé. Son amour pour Laurent vivait toujours, indéracinable. Rien ni personne ne pouvait léteindre.
Avec le temps, Claire apprit par des amis communs que Laurent était devenu père. Son infirmière lui avait donné une fille.
Il doit être si heureux ! Il la enfin, son enfant. Seigneur, jai vingt-sept ans ! Est-ce que rien sur cette terre ne mest destiné ? se lamentait Claire.
Elle sétait résignée à sa stérilité Que font les femmes dans ces cas ? Généralement, elles sinvestissent dans leur carrière. Mais Claire était différente. Elle pensa à adopter un enfant. Refusé. Famille incomplète.
Elle songea à rentrer au couvent. Elle y vécut un mois. Un jour, une ancienne religieuse vint lui parler :
Ma petite, tu es venue trop tôt. Vis encore parmi les hommes. Ton bonheur est tout près de toi !
Claire crut cette femme, inexplicablement. Son cœur retrouva un souffle despoir. Ô le temps, qui guérit tout !
Dans sa vie, de belles surprises arrivèrent. Au théâtre, où une amie lavait entraînée, elle fit la connaissance dun homme.
Il sappelait Paul. Tout de suite, il inspira confiance. Claire se surprit à vouloir tout lui raconter, goutte à goutte. Il comprendrait, elle en était sûre. Un homme rare.
Paul, lui, tomba amoureux dès leur première rencontre. Leur idylle fut brève, sans longue attente : ni lun ni lautre ne voulait traîner. Forte de son expérience douloureuse, Claire avertit Paul avant leur mariage de son problème. Mais le fiancé ne sen troubla pas.
Le jour des noces, il lui souffla à loreille :
Tout ira bien. Fais-moi confiance. Dans le bonheur comme dans lépreuve, je serai près de toi, ma Claudie !
Sept ans plus tard, Claire et Paul avaient trois enfants : deux filles, un garçon.
Claire riait :
Paul, si on sarrêtait là ?
Paul la contemplait avec amour :
Ce que Dieu voudra, ma belle !
Un bonheur paisible sinstalla dans cette famille. À jamais.
Un jour, alors que Claire se promenait au parc avec ses enfants, elle aperçut Laurent. Ils ne sétaient pas vus depuis dix ans. Elle lappela. Laurent mit un moment à la reconnaître, puis un large sourire éclaira son visage.
Cest bien toi, Claire ? Comme tu as changé ! Je suis heureux de te voir On ma parlé de ta belle famille Bravo à vous deux ! Ton fils a tes traits. Les filles sûrement ceux de leur père ? bredouilla Laurent.
Oui, jai un mari formidable, il maime, et je ladore de tout mon cœur ! répondit Claire, fière.
Et toi, Laurent ? Ta fille doit être grande, demanda-t-elle.
Je nai pas de fille, Claire
Comment ça ? expliqua Claire, étonnée.
Le visage de Laurent sassombrit.
Jai fait une erreur, Claire. La vie cest plein de mirages. Ma seconde épouse linfirmière, justement ma trompé. Elle a eu une fille, pas de moi. Des yeux noisette Alors que nous deux étions aux yeux bleus, un simple regard suffisait. Il ma fallu attendre six mois pour comprendre. Elle a avoué. Le vrai père na jamais voulu reconnaître lenfant. Et moi, jétais là, à tourner en rond autour delles, prêt à tomber dans le piège. Nous avons divorcé. La vie bâtie sur le mensonge ne tient pas debout.
Je suis retourné chez ma mère. En en parlant, elle ma avoué quaprès une infection dans mon enfance, je suis stérile. En fait, cest moi le fleur sans fruit Pas toi.
Ne ten fais pas, Laurent ! Toi, tu aides chaque jour des femmes à devenir mères, des bébés à venir au monde ! Cest un grand bonheur déjà, réconforta Claire.
Merci Claire ! Finalement, moi aussi jai trouvé une famille. Dans mon service, une jeune femme a eu un petit garçon. Pas de mari, jamais eu. Le garçon était tellement attachant ! On a fait connaissance, elle sappelle Aude. Tu sais, jai dabord aimé ce petit. Sans comprendre pourquoi, jai su : cest le mien, malgré tout. Avec Aude, on a décidé de lélever ensemble. Elle connaît ma situation, elle laccepte comme un fait du destin. Récemment, nous nous sommes mariés à léglise. Maintenant, nous sommes trois. Tu comprends ? senthousiasma Laurent.
Je comprends, mieux que quiconque, murmura Claire.
Parce que le bonheur, souvent, prend des chemins inattendus et néclot jamais dans les cœurs fermés. Ouvrir son âme à lautre, tendre la main, cest là que la vie, la vraie, sait faire fleurir ce qui semblait à jamais stérile.