Glafira, tu veux te marier?
Et toi, tu vas accepter? réplique Glafira en repoussant la main du gros Michel Zotik, le mec au sourire béant qui regarde les formes généreuses de Glaïse Agapova.
Tu vas dire oui? presse Michel, tentant datteindre Glafira. Allez, on va se rouler dans le foin du hangar laissemoi au moins te soutenir
Glafira, sans hésiter, pousse Michel dans un buisson dorties où il atterrit en tourbillon, les bras agités comme un hélicoptère en pleine crise de rire. Le club du village éclate en éclats.
Hé, la bombe, se relève Michel, se frottant la nuque, et crache sous les pieds de Glafira, montrant son courroux. Tu penses que les rires tournent à mon profit? Cest à tes dépens quon se marre.
Glafira tourne la tête, les lèvres pincées. Sa copine Nathalie pose une main rassurante sur son épaule. Mais questce que tas, Glafira, tu connais pas Michel? Il ne veut que se beurrer les dents.
Glafira esquisse un sourire. Pas question de pleurer. Elle sest faite à ces taquineries, et elle comprend que Nathalie, solide comme un chêne, ne lappelle pas «poupée», même si elle est costaud, elle flanche à côté de Glafira.
Allons, le film commence bientôt, lance Nathalie, et elles sengouffrent avec le reste du groupe dans la pénombre du club rural.
Glafira retient son jupe, sassied sur les bancs en bois qui grincent, typiques des années soixantedix du coin. Le confort fait défaut, mais le cinéma offre une abondance de plaisirs.
Elle soupire en admirant les héroïnes élancées à lécran. Sa grande sœur Marie a une carrure différente, héritée du père maigre comme un roseau. Le petit frère Kolka, pareil pilier, et leur mère ronde, à limage de la propre silhouette de Glafira. Leur mère, Clémence, reste vive, jamais fatiguée, et le père, mince et lent, forme un duo improbable, mais le village les voit comme «deux souliers qui vont ensemble».
Glafira, résignée, se dit quaucune union ne lattend dans son hameau.
Le dimanche, les filles linvitent à la petite ville du centre, où un camion avec une cabine sapprête à partir, et où les bancs de bois grincent comme des ressorts, vous faisant rebondir comme une balle. Elles lemmènent jusquà la mairie, la place baignée de soleil, la musique dune enceinte qui résonne à travers le quartier. Non loin, un tonneau de cidre attend, et les filles courent sy asseoir, riant sous le soleil dété.
Regarde la bombe, entend Glafira, et elle se demande si cest pour elle, mais aucune de ses amies na son allure. Elle se retourne, et sous un arbre, deux garçons sont là. Lun, songeur, perdu dans ses pensées ; lautre, le regard moqueur, scrute Glafira de la tête aux pieds, puis pousse son complice.
Glafira sapproche des filles, voulant fuir ces yeux huileux, sachant quun tel regard ne sert quà piquer et à se moquer.
Les filles, on aura le temps pour la danse! lance Nina.
Il se fait tard on rentre quand?
On y arrivera! Loncle Victor a promis de nous récupérer à la maison des jeunes. Vous venez ou pas?
On y va!
Les bals à la maison des jeunes ne sont pas ceux du club, où les célibataires sagitent. La musique y est souvent à laccordéon.
Le bâtiment blanc, les colonnes imposantes, la foule, la musique différente, et parfois un orchestre régional qui ne vient que pour les fêtes.
Glafira admire lourlet bleu de sa robe, contente dêtre la première à la porter, et se dépêche de rattraper les filles. Elle sait quon ne linvitera pas, mais les autres séparpillent, tourbillonnant, souriantes, heureuses.
Elle reste près du mur, comme si elle était observée. Ses cheveux châtain clair en deux tresses, son nez retroussé, ses joues rosées, et si lon plongeait dans ses yeux, on y verrait de la chaleur et une lueur despoir.
Et si on dansait pourquoi rester là?
Le garçon moqueur, celui qui se tenait près de la place, se rapproche.
Tu veux bien? ditil en hochant la tête.
Le jeune, un peu plus grand, silencieux, demande alors : Comment tu tappelles?
Glafira, Glasha.
Moi, cest Étienne.
Doù vienstu?
De BercylesBois.
Ah, cest pas loin.
Tu habites où maintenant?
Ici, enfin.
Avant?
Études à Paris, puis travail.
Il laccompagne jusquà la voiture, hésite à parler, puis un ami, Yuri, intervient.
Je tai vue tourner autour de la bombe, ricane Yuri.
Pourquoi lappeler comme ça? Elle a un prénom, répond Étienne avec un sourire.
Oh, Étienne, tu tes déjà emballé?
Pas encore, juste une fille gentille, jolie, qui semble douce.
Étienne, ne te vexe pas, cest pour rire. Mais sérieusement, tu la reverras ou tu resteras seul?
Je ne suis pas seul, jai Valérie et Victor, il faut les élever. Et une fille pourquoi donner ses enfants à une autre?
Étienne passe sa main dans ses cheveux sombres, salue son ami, et rentre chez lui. Il a grandi ici, parti étudier, la mère à charge de deux petits. Lan passé, elle est décédée. Étienne, sous le choc, est revenu, et son frère de sept ans, Victor, la enlacé, tandis que Valérie, dix ans, tenait sa main, ne voulant pas le lâcher.
Arrive alors Tante Zoé, amie de la mère. Elle crie, compatissante, puis sèche ses larmes dun mouchoir et conseille Étienne : Tu devrais te marier, Étienne. Tu es maintenant le pilier de la famille, il faut une compagne avec un enfant, pour être à égalité. Je connais une fille, Séréna Courtois, plus jeune que Victor, elle serait idéale.
Je lai déjà rencontrée, répond Étienne, mais pas aujourdhui. Et Séréna ne mattire pas.
Bon, Étienne, les options sont limitées, la fille ne viendra pas de toi toute seule. Réfléchis, pourquoi prendre un poids sur tes épaules quand tu peux partager le fardeau?
Cest le poids de Valérie et Victor?
Ne te perds pas dans les mots, je parle comme la vie le fait.
Étienne reste muet, ne voulant pas débattre. Plus tard, il rentre chez lui, repensant à ces paroles, désirant que la fille de BercylesBois soit à ses côtés. Quand elle sapproche de la voiture, elle le regarde, attendant peutêtre une phrase, un appel, une promesse, mais Étienne reste muet, trop timide. Il nest pas marié, pourquoi voudraitil des enfants dune autre? Pour lui, les frères et sœurs sont des liens indéfectibles.
Glafira repense sans cesse au regard gris du jeune timide. «Eh bien,» se ditelle devant le miroir, «la bombe, cest bien la bombe. Même si Nathalie mappelle parfois «notre petite bombe», cest amer.»
Le dimanche suivant, les filles linvitent au centre, mais Glafira refuse. «Questce que jy ferais?», pensetelle, se rappelant Étienne. Elle aurait aimé lappeler, mais il reste muet.
Lundi, le travail aux champs les fatigue, les filles seffondrent sur lherbe, certaines sasseyant, dautres allongées.
Oh, Glafira, jai tout oublié, sexclame Nathalie, sagenouillant à côté delle, je dois te dire que le garçon du bal, celui qui était là la dernière fois, tinvite dimanche prochain. Lorchestre de la région arrive, il veut te voir.
Moi?
Oui, il a demandé pourquoi tu nes pas venue.
Nous y irons tous.
Tous, mais il attendra juste toi.
Les joues de Glafira rougissent, dabord ravie, puis inquiète, se demandant si Étienne nest pas comme Michel Zotik, qui lattire dans un hangar pour samuser.
Elle vit la semaine ainsi, entre rêves et réalités.
Le soir, elles ne vont ni sur la place, ni au bal. Séparées des copines, Glafira et Étienne se retrouvent sur un banc à lombre dun tilleul.
Jai vraiment envie de te revoir, avoue Étienne, jouant nerveusement avec sa casquette. Mais jai pensé que tu ne voudras pas peutêtre que tu as déjà un fiancé.
Aucun fiancé.
Moi non plus de fiancée, ditil, embarrassé. Mais jai des enfants.
Glafira, étonnée, le regarde : un jeune homme avec des petits, pourtant si grand.
Ma petite sœur et mon frère, dix et sept ans. Pas de père, plus de mère. Je suis maintenant le chef. Il fixe ses yeux sur elle, comme pour dire: «voilà qui je suis». Cest pourquoi je ne tai pas invitée mais tu mas plu.
Et toi, tu mas plu, souffle Glafira.
Alors je me suis décidé, mieux vaut dire tout dun coup, sinon la douleur serait plus grande tu sais tout de moi maintenant.
Questce qui a changé? demande Glafira. Tu mattirais avant, et toujours.
Étienne, incertain, lenlace doucement, murmurant,: Glafira, ils sont bons, Valérie et Victor, ils mécoutent ils grandiront, auront leurs propres familles, parole dhonneur, ils ne sont pas un fardeau.
Étienne, quel fardeau? Ce sont tes petits
Lautomne arrive, la famille Agapova nettoie le potager, le soir le feu crépite dans la vieille cuisinière. Glafira, en robe bleue, regarde lhorloge.
Claudine soupire: Voilà, le fils du milieu va se marier. Un garçon bien, même avec des enfants
Le père, tapotant la table, répond: Avec un tel gars, même avec ses gosses, notre Glafira ne sera pas perdue.
Ça y est! sécrie Claudine. Tout le monde part pour le mariage.
Glafira lâche son manteau, court dehors comme une feuille, oubliant son chapeau, et rencontre le futur époux.
Sa petite sœur Valérie et le frère Victor foncent vers elle, la saisissant par les mains, leurs yeux disent tout. Étienne, à leurs côtés, sécrie: Lâchezmoi Glafira, laissezmoi la serrer.
Allez, baguettetarte, mariés! chantent les enfants, puis ils entrent tous ensemble dans la maison. Glafira oublie les surnoms moqueurs, les insultes, et ne se souvient plus que dun mot doux murmuré: «poupette».
