Je me rappelle encore, comme si cétait hier, cette journée où tout a basculé.
«Sacha, pourquoi ne répondstu pas? Tout va bien?» La voix dune femme, pressée, retentit dans mon oreille. Jen restai sans voix. «Comment connaîtelle mon prénom? Un canular, peutêtre?»
Par réflexe, je scrutai les environs, cherchant des caméras ou des téléphones caméras rien. Les passants qui allaient et venaient ne prêtaient aucune attention à mon embarras. Je sortis de lentrée de mon immeuble, marchai dun pas tranquille vers mon bureau, soulagé de ne pas devoir courir à larrêt de bus pour me cramponner à un minibus saturé.
Durant lan passé, javais appris à me réveiller sans alarme, toujours à six heures du matin, juste assez tôt pour ne rien presser et profiter dune petite promenade qui me remplissait dénergie. Le transport en commun ne me servait plus; mon travail était principalement assisdebout, ce qui me permettait dallier lutile à lagréable.
En passant près dun arrêt, un tintement de sonnette, presque inaudible dans le vacarme de la ville, attira mon attention. En me retournant, je vis un vieux téléphone à touches, abandonné sur le trottoir. Quelque part, un vieil homme aurait pu le laisser, mais personne ne sen était soucié. De nos jours, seuls les retraités qui refusent les écrans tactiles ou qui nen ont pas les moyens gardent encore ce type dappareil.
Je mapprêtais à le contourner, quand je décidai finalement de le ramasser. Sur lécran, en lettres capitales, saffichait : «MA CHÈRE GRANDMÈRE». Avant que je ne puisse répondre, le texte se transforma en icône dappel manqué. La grandmère rappela aussitôt. Jappuyai le bouton vert et plaçai le combiné à mon oreille.
«Sacha, pourquoi ne répondstu pas? Tout va bien?» La même voix, plus pressée encore, me fit perdre à nouveau la parole. «Comment connaîtelle mon prénom? Ce nest pas une blague, nestce pas?»
Je fis le tour, cherchant des caméras, mais aucune présence suspecte.
«Sacha! Pourquoi ce silence? Il sest passé quelque chose?»
«Bonjour, qui êtesvous? À qui appelezvous?»
La femme, visiblement vieille, soupira. «Je suis ValentinePetitePierre, jappelais mon petitfils et je me suis fourrée sur votre ligne. Jai sûrement composé le mauvais numéro. Pardon, par Dieu.»
Jétais sur le point dexpliquer que javais trouvé le téléphone pour essayer de le rendre, quand elle raccrocha. Javançais déjà vers le grand immeuble où se trouvait mon bureau quand le combiné sonna de nouveau.
«Allô.»
«Sacha? Oh, encore une fausse piqûre, je crois.» La même voix féminine résonna.
«ValentinePetitePierre, bonjour encore. Ne raccrochez pas. Il se trouve que je mappelle aussi Sacha, mais je ne connais pas personnellement votre petitfils. Jai trouvé ce téléphone près dun arrêt, il a dû être laissé là.»
«Je sentais quelque chose détrange Jai le numéro de mon petitfils dans mon répertoire, je ne peux pas me tromper. Que doisje faire? Comment le joindre?»
«Je ne peux pas vous aider ici, mais je peux vous apporter le téléphone à votre petitfils. Où êtesvous?»
Je regardai ma montre, compris que je ne pourrais pas rendre le téléphone à temps: un rapport important mattendait, suivi dune réunion.
«Je suis à la campagne, chez moi, loin de la ville. Je ne sais pas quand je rentrerai. Cest un vrai cassetête»
Elle continua, le souffle haletant. «Je je ne sais pas comment Ma chatte est tombée dans un puits. Je ne sais pas comment elle a fini là, mais elle est piégée, elle pleure, elle ne peut pas sortir. Je ne peux pas laider sans y descendre moimême.»
Je fus pris dune profonde compassion pour cette vieille dame seule à la campagne, avec son chat prisonnier dans le puits.
«Je ne laisserai pas mon travail», me dis-je.
Je lui demandai son adresse pour appeler les secours. Elle chercha désespérément son téléphone, mais lécran était noir, la batterie épuisée. À ce moment, la voiture du directeur général arriva devant le bâtiment. Un homme dune soixantaine dannées, chevelure grise, sortit, souriant.
«Sacha, pourquoi traînestu ici comme si tu nétais plus le nôtre?» dit HenriSerge, notre directeur, en me tapotant lépaule. «Allons travailler.»
Je hochai la tête, un peu confus, mais je le suivis. Henri me questionna à nouveau.
«Tout va bien? Tu nas pas dormi? Le rapport, tu le termines à lheure?»
«Oui, monsieur, tout est sous contrôle.»
Il me rappela que la prochaine réunion déciderait du nouveau responsable dune succursale. «Tu as des chances, Sacha.»
Je massis à mon poste, mais mon esprit était tourné vers Valentine et son chat. Lidée que la vieille dame puisse plonger dans le puits me glaçait. Je ne pouvais rester les bras croisés.
Je me levai dun bond, sortis du bâtiment, et croisai Nicolas, mon collègue, qui navait jamais été mon ami. Il enviait toujours ma position auprès du directeur.
«Où vastu comme ça?» lança-til, moqueur.
«Je dois régler un problème urgent.»
Il sétonna, mais je nattendis pas sa réponse. Je cherchai un taxi, aucun ne passait.
«Où aller?» me dis-je, «Valentine ne ma même pas donné dadresse.»
Je me rappelai la voiture de Henri, mapprochai du conducteur.
«Henri, bonjour! Tu sais où sont les campings autour dici?»
«Oui, je connais un chemin.»
Il accepta de memmener. Nous partîmes en voiture de fonction, tandis que Nicolas, du haut de la vitre, affichait un sourire satisfait, attendant de me voir échouer.
Nous arrivâmes à lentrée dun lotissement rural. Je demandai à Henri de mattendre pendant que je cherchais la maison de Valentine.
Je parcourus les allées, appelai «Valentine!» à tuetête.
«ValentinepetitePierre!»
Finalement, au détour dun portail, je la vis, penchée sur une vieille porte en fer.
«Vous mavez appelé?»
«Oui, je suis Alexandre. Nous avions parlé au téléphone.»
Je lui tendis le téléphone trouvé.
«Merci»
Elle me conduisit vers le puits. «Allez, mon petit, descendtoi, mais attention, cest profond.»
Le puits faisait à peine quatre mètres de profondeur. Au fond, une petite chatte, à peine sortie de lenfance, miaulait, le regard implorant.
«Il ny a plus deau?»
«Non, il y a deux ans que leau a disparu. On a reçu le réseau la dernière année.»
Je pris une corde fine mais solide, la récupérai dans la remise de Valentine, où elle me dit quelle avait une vieille corde. Je retournai donc à la remise, revint avec une corde denviron dix mètres.
«Je vais descendre, vous me tirez?»
«Oui, Valentine, faites attention.»
Je lattache à un poteau, lâche lautre extrémité dans le puits. La corde était assez longue. Je descendis prudemment, atteignant la petite chatte qui, dabord effrayée, se blottit contre le mur. Après quelques minutes, elle se calma.
«Bon travail,» murmuraije en caressant son dos. Mais alors que je remontais, la corde se déliqua légèrement.
«Sacha!» sécria Valentine, «Tu vas bien?»
Je me rattrapai, réalignai le nœud et continuai à grimper. Finalement je repris la surface, tremblant mais vivant. Valentine, les larmes aux yeux, me remercia, tandis que la chatte, maintenant dans une boîte en carton, sapprêtait à mettre bas.
Elle chercha une boîte, je laidai à la placer, et nous attendîmes. Bientôt, trois petits miaulements se firent entendre. La mère, épuisée, se blottit contre la boîte.
«Cest un miracle,» dit Valentine, les larmes coulant sur ses joues.
Je lui proposai de remonter la boîte avec la corde. Après quelques essais maladroits, Henri, revenu à la voiture, nous aida à la soulever. La corde grinça, mais le travail fut accompli.
En remontant, la boîte glissa légèrement, et je chutai un instant, mais la corde ne se rompit pas.
«Sacha!» sécria Valentine, paniquée.
«Je suis vivant,» balbutiaije.
Nous réussîmes finalement à sortir le nid du puits. La petite chatte, désormais mère de trois chatons, était saine et sauve.
Henri, arrivé juste à temps, me demanda si tout sétait bien passé.
«Je crois que oui,» répondisje en lui souriant. «Merci pour votre aide.»
Nous reprîmes la route vers la ville. Henri me lança, en plaisantant, que je ne devrais plus jamais quitter le bureau sans prévenir.
«Tu as bien fait daider Valentine,» ajoutail, «cest ce qui fait de toi un homme de valeur.»
Je le remerciai, sachant que, grâce à ce petit incident, javais sauvé une vie et gagné une reconnaissance inattendue.
Depuis, je rendais régulièrement visite à ValentinePetitePierre, et son petitfils, tout comme moi, travaillait dans linformatique. La chatte, nommée Violette, et ses trois chatons devinrent les compagnons de mes soirées. Jai donné un chaton à Nicolas, un autre à Henri, et le dernier à HenriSerge, qui lappela «Mistral».
Et aujourdhui, en repensant à ce jour où un vieux téléphone à touches ma mené à un puits, à une vieille dame et à trois nouveaux petits félins, je ne peux quadmirer le hasard qui unit les destins. Si je navais pas entendu cette voix pressée, rien de tout cela ne serait arrivé. Cest ainsi que, parfois, les plus petites attentions ouvrent les plus grandes portes.
