Jai déposé la demande de divorce, lâcha calmement Maëlys, sept jours après la découverte qui bouleversa tout.
Comment ça ?! balbutia Thomas, abasourdi. Mais tout va bien entre nous Je fais tout ce que tu veux
Je ne taime plus. Je ne peux pardonner. Même ta présence mest insupportable, répondit Maëlys avec la même froideur.
A vingt ans, Maëlys navait aucune intention de se marier. Elle rêvait dabord dobtenir son diplôme, mais Thomas, si persévérant, si prévenant Deux ans à la séduire, à charmer sa mère.
Ma fille, tu serais sotte de laisser filer un garçon comme ça, répétait sa mère chaque fois que Thomas réparait un robinet ou arrivait à la maison les bras chargés de pivoines et de roses.
Elle navait accepté lidée du mariage que le jour où elle comprit quelle ne pouvait imaginer sa vie sans ce garçon, dapparence banale mais si attentionné, si tendre.
Quatorze ans de bonheur paisible suivirent un appartement lumineux dans le 14e, une Peugeot robuste, des vacances à Biarritz ou à Nice chaque été. Jamais la moindre dispute sérieuse.
Tu tennuies, commentait souvent son amie Sophie, qui vivait au rythme des grandes disputes et réconciliations avec son mari italien. Vivre sans passion, sans éclats, cest comme vivre à moitié morte !
On saime vraiment, répliquait Maëlys, douce, le sourire tranquille. Lamour nest pas synonyme de claquements de portes et de cris.
De faits, ils étaient en harmonie parfaite : ils sémerveillaient tous deux devant les films de Truffaut, adoraient les tartelettes au citron de la boulangerie du coin et raffolaient des week-ends sur la côte basque. Seul sujet de discorde : les enfants.
Maëlys rêvait dêtre mère, mais son corps la trahissait. Deux FIV ratées Thomas perdit patience, haussa pour la première fois la voix contre elle.
Maëlys, arrête-toi ! Tu vas te rendre malade On vit très bien sans enfant. Des millions de couples font comme nous ! Pourquoi tobstines-tu ?
Je veux être maman. Tu veux pas, toi, être papa ?, sanglotait-elle.
Pas à ce prix-là ! Je taime, cest toi qui comptes, je ne veux pas te perdre.
Quant à ladoption, Thomas refusait net.
Pas question dadopter un enfant dont on ignore lhistoire familiale. Si vraiment, on prendra une mère porteuse.
Mais pour ça, il aurait fallu économiser longtemps : Maëlys était comptable dans une société dagroalimentaire de la banlieue, Thomas y réparait les machines. Ils menaient une vie modeste, leurs économies fondaient dès que surgissait un imprévu. Et Thomas refusait tout sacrifice pour un rêve quil jugeait inutile.
Ce jour-là, Maëlys reçut un appel de Claire, une amie sage-femme à la maternité de La Pitié-Salpêtrière : « On a un bébé abandonné, un petit garçon en parfaite santé. Sa mère, une gamine écervelée, la laissé là et a disparu. »
Cétait leur chance ! Hors delle, Maëlys prit son après-midi, courut à la maison, déterminée à convaincre Thomas. Elle ne faiblirait pas.
En coupant par les Buttes-Chaumont, elle aperçut soudain Thomas, marchant dun pas léger vers leur bistrot préféré aux lilas peints sur les vitres. Évidemment, il voulait lui faire une surprise, acheter du saumon rôti, son plat préféré.
Mais la fille qui marchait près de lui changea tout. Maëlys, dabord indifférente, comprit dun coup, en voyant Thomas lenlacer et lembrasser, riant de tout cœur à une plaisanterie. Ils entrèrent sans la voir.
Maëlys, hébétée, sinstalla à une table voisine. Ici, les banquettes en velours bordeaux et les vitraux donnaient lillusion dintimité.
Le couple ignora sa présence. Maëlys, figée, écouta.
Pourquoi tu minvites en plein jour ici ? demanda la jeune femme avec une pointe de moquerie. Pas peur que ta bonne épouse tombe sur nous et tarrache la tête ?
Qui, Maëlys ? sesclaffa Thomas. Elle me croira toujours. Jai la réputation du parfait mari ! Puis elle bosse aujourdhui
Allez, Léa, on parle pas delle, on parle de nous
Léa ricana, répondit. Maëlys, déjà debout, nentendit plus rien. Les jambes lourdes, elle séloigna, le cœur en miettes.
Au fond du parc, elle seffondra sur un banc, en proie à lengourdissement total. Que faire ? Comment survivre à la trahison ?
Le téléphone sortit Maëlys de sa torpeur : cétait Claire.
Alors, Maëlys, tu as réfléchi ? Faut donner vite une réponse, sinon le bébé sera placé ailleurs
Thomas a une autre femme, prononça-t-elle mécaniquement.
Il a vraiment déconné, putain !
De quoi tu parles ?
Ce que jen dis Peut-être tu te trompes, non ? tenta Claire, mal à laise.
Je les ai vus de mes propres yeux. Raconte-moi.
Tout le monde sait quil te trompe, avoua douloureusement Claire après un silence. Mais personne nosait te le dire Votre couple faisait rêver.
Maëlys coupa la communication, ravagée par les sanglots. Puis, une heure plus tard, les pleurs séteignirent, la certitude prit leur place. Elle observa, impassible, les quatorze appels manqués de Thomas et Claire.
Dun pas ferme, elle rentra chez eux, le plan déjà formé.
Maëlys ! Où étais-tu ? Jai eu tellement peur ! Pourquoi tu ne répondais pas ?! Thomas courut à elle, la serra dans ses bras.
Elle sentit son cœur battre à tout rompre, mais se dégagea calmement. Défit ses escarpins, posa son sac, puis déclara :
Thomas, je sais. Je sais pour ta maîtresse. Je ne veux pas savoir comment tu en es venu là, ça ne changerait rien. Je te quitte.
De quoi tu parles ? Qui ta raconté ces absurdités ? Je taime, jamais Il s’interrompit, déconcerté par la froideur de son regard. Je vais tout texpliquer
Thomas tenta dexpliquer, de sexcuser, de supplier. Maëlys lécoutait, froide, muette.
Maëlys, je taime toujours. Laisse-moi réparer mon erreur ! Je ferai tout
Tout ? demanda-t-elle, yeux dans les yeux.
Tout, promit-il, hochant la tête, désespéré.
Daccord. On adopte ce petit garçon. Claire ma appelée, il attend une famille. Après, je verrai.
Je suis daccord ! Je ferai tout, tout !
Il tint parole. Grâce à ses connaissances, il accéléra la procédure. Ils suivirent ensemble la préparation des parents adoptifs, écumèrent les boutiques de la rue de Rennes pour acheter tout le nécessaire à Paul.
Thomas multiplia les attentions, les « je taime », tentant de réveiller la femme quil avait perdue. Mais Maëlys, désormais, savait discerner la réalité du jeu.
Six mois plus tard, ladoption de Paul fut légalisée.
Jai déposé le dossier de divorce, déclara Maëlys une semaine après lofficialisation.
Mais ça na pas de sens ! protesta Thomas, bouleversé. Je fais tout pour nous ! Je fais tout ce que tu veux
Je ne taime plus, je ne te pardonne pas. Même ta présence me pèse.
Mais alors Tu tes servi de moi pour avoir un enfant, cest ça ?
Elle haussa les épaules et tourna la tête.
Chacun sa route.
Tu es aboya Thomas, puis il sortit précipitamment de lappartement.
Il alla même jusquà céder sa part de lappartement à Paul, pensant rétablir une vraie famille, montrant combien il avait changé. Mais rien ny fit.
Thomas revint seulement en soirée.
Tu es sûre de vouloir divorcer ?
Oui. Tu peux tinstaller chez ma mère, je vendrai lappartement plus tard et tu recevras ta part.
Je mexcuse pas, Thomas. Tu mas trahie. Maintenant, mon fils est le seul homme de ma vie.
Daccord. Sache juste une chose : Paul est mon fils. Mon fils biologique. Cest la raison pour laquelle mon ancienne petite amie et moi nous sommes séparés. Elle navait pas voulu avorter, a menacé de laisser le bébé à lhôpital. Et elle la fait.
Il la fixa, plein de fièvre.
Je ne savais pas que tu voulais adopter ce nourrisson-là, je le jure. Le hasard nexiste pas, sans doute. Mais après, cétait trop tard
Maëlys le fixa longtemps.
Jai compris, Thomas. Mais ça ne change rien, murmura-t-elle après un long silence. Sil te plaît, déménage. Et ne manque pas laudience au tribunal.
Longtemps, Thomas refusa dy croire, mais le divorce fut prononcé.
Aujourdhui, il voit Maëlys et Paul le week-end, sans perdre espoir, chaque fois, dun improbable retour.

