J’ai laissé mon mari partir à la fête d’entreprise… et je l’ai amèrement regretté – Livraison spéciale de maris ! Bonjour madame ! Alors, vous le prenez ? Valérie fixa, incrédule, le zigoto vacillant sur son seuil, incapable de savoir si c’était une blague ou pas. – Vous n’aviez pas un livreur un peu plus… sobre ? demanda-t-elle. – Chère Madame !, s’écria solennellement le livreur. Vous n’imaginez pas à quel point vous avez de la chance : c’est le plus raisonnable du lot qui est devant vous ! Quelle éloquence… À 3 heures du matin, le cerveau n’a pas envie de décoder des envolées lyriques. – Bon, alors, on vous laisse le mari ou on le dépose sur le palier ? insista le livreur. Je vous jure, madame, dans l’état où il est, il roupillera fidèlement devant chez vous jusqu’au petit matin ! – Puisque vous l’avez ramené…, soupira Valérie, tentant de rassembler ses esprits. Entrez, je vous prie. Le livreur s’effaça et Valérie vit apparaître trois énergumènes. Non, deux traînaient un troisième entre eux. – Et lequel des trois est mon mari ? demanda Valérie. Impossible d’en reconnaître un pour le sien. – Allons, voyons, madame ! C’est évidemment la perle du trio qui est à vous !, assura le livreur. – Je ne vois rien de perlé là-dedans, répliqua Valérie. Et au milieu… ce n’est pas mon mari ! – Comment ça ce n’est pas le vôtre ?, le livreur fronça les sourcils. Il n’y a pas d’erreur ! – Comment est-ce possible, puisqu’il est chauve, celui-là ? Mon mari n’a jamais été chauve ! – Ah, madame !, sourit le livreur. Tout le monde n’a pas la veine de remporter les concours du bureau !, dit-il en otant sa casquette et dévoilant lui aussi un crâne rasé, avec trois îlots de cheveux. On comprenait bien que la tondeuse avait fait des ravages. – Comme votre humble serviteur !, ajouta-t-il avec tristesse. – Mais enfin, vous êtes fous là ?! s’indigna Valérie. Entre les concours et la tonte générale… – Et encore, madame ! La pire, ce fut Mme Martin, l’adjointe du chef comptable, 56 ans ! Le stylo refusait obstinément d’entrer dans la bouteille ! – Elle aussi ?, balbutia Valérie, sidérée. – Avec tout l’acharnement possible !, confirma le livreur. Mais elle a tout de même remporté un bon de 1500 euros pour une perruque sur-mesure ! Voilà, madame, vous êtes satisfaite ? C’est bien votre mari ? – À vrai dire, sous ce maquillage, pas même sa mère ne le reconnaîtrait. Encore un concours ? – Plutôt une animation, s’amusa le livreur. De l’aqua-make-up ! Plongez-le dans la bassine, ça partira ! – Et cette tenue ridicule ? – Toujours les concours… Notre direction est très… créative ! Pas d’inquiétude : une fois dégrisés, chacun récupérera ses vêtements. – Chez vous, la cohésion d’équipe se fait par échange de fringues ? ironisa Valérie. – Plutôt une révélation de l’âme… et du costume !, Le livreur aperçut le regard effaré de Valérie et ajouta précipitamment : Mais tout est resté très correct, madame ! Chez nous, c’est strict là-dessus. – Après les crânes rasés et le maquillage intégral ?! Bon, on verra bien… reprit Valérie. Mais vite, posez-le au salon, je ne veux pas sentir ses vapeurs cette nuit ! Le paquet fut déposé, tête face au dossier du canapé : – Madame, au moins, les émanations seront filtrées !, glissa le livreur en saluant. – Et dire qu’il fallait vraiment que tu y ailles, à ce fichu pot !, lança Valérie à son mari inerte. Mais il ne broncha pas. – Tant pis, on reparlera demain… Dire que Valérie avait supplié Igor de ne pas y aller. Il s’était obstiné : pas question de vexer la direction ! Et elle savait déjà que le lendemain serait… sportif. On rêve toujours que la vie de couple, ce sera comme la première année. Mais la routine, les années, ça change tout. Avec le temps, chacun s’organise un espace à soi, des passions, des amis… Valérie et Igor étaient mariés depuis dix-neuf ans. Leur fils, André, venait d’atteindre la majorité et allait bientôt quitter le nid. Leur fameux « espace personnel » avait commencé il y a sept ans, quand Valérie s’était mise à la peinture. Igor s’était essayé à l’informatique mais s’en était vite lassé. Ses amis, les sorties, l’apéro au bar, tout cela lui suffisait. Mais la grande angoisse de Valérie, c’étaient ces fameux pots d’entreprise d’Igor. Les conjoints n’étaient pas conviés et le chef raffolait des « challenges » insensés. Igor racontait souvent, hilare, ces histoires de concours absurdes : « Tu gagnes si, recouvert de miel, tu attires le plus de plumes ! », « Cette année, pour la prime, c’est ambiance Koh-Lanta ! » Et chaque fois Valérie le suppliait : n’y va pas… Mais cette année, la consigne était claire : la prime dépendait de la participation au réveillon du bureau. Résultat : Igor y fila, promettant de rester discret. À minuit, Valérie douta déjà du « tout se passera bien ». …La nuit fut agitée, mais le réveil franchement épouvantable. Un hurlement glaça la maison. Valérie sursauta, réalisa que ça devait être son mari qui se découvrait dans la glace… Mais non : le cri reprit, et ce n’était pas la voix d’Igor. En arrivant, elle découvrit un inconnu, hagard, au beau milieu de son salon : – Qui êtes-vous ? – Où suis-je ?, gémit-il. – Vous vous souvenez au moins de votre nom ? s’agaça Valérie. – Michel…, balbutia-t-il. Mais où je suis arrivé ? – Chez moi. On t’a livré à la place de mon mari. Avec tes collègues du pot d’entreprise. – Ouf !, soupira Michel. Au moins je suis à Paris ! La dernière fois, je me suis réveillé à côté de Lyon sans papiers ni argent ! Un vrai cauchemar ! – Charmant, marmonna Valérie. Michel ajouta : « Une autre fois, je me suis retrouvé à l’aéroport pour un vol à Nice… Mais là, apparemment, on m’a épargné ! » – Félicitations, répliqua sèchement Valérie. Et mon mari, alors ? – Igor Sobolev ? Mais il a démissionné avant-hier ! Hier, il est juste venu dire au revoir et il est parti vivre ailleurs. Défaillante, Valérie attrapa son téléphone et appela Igor. – Alors, tu as fait connaissance avec Michel ? Il est sympa, non ? – C’est une blague ?, s’étrangla Valérie. – Pas du tout. On ne fait plus vraiment couple, tu l’as remarqué, non ? Je pars, la maison et la voiture sont à vous. Et Michel, c’est un gars bien, tu verras : pas d’enfant, pas d’ex-femme ni de pension alimentaire ! Il bosse, il est drôle, un peu paumé, mais avec toi il sera parfait ! Prends soin de lui pour moi, d’accord ? Je demande le divorce. Abasourdie, Valérie laissa tomber le téléphone. Michel la rattrapa. – Il ne plaisantait pas, confirma-t-il. Il a promis de me trouver quelqu’un de bien il y a un mois déjà… Valérie ne garda ni Michel, ni son amertume. Mais elle n’oublia jamais ce mari qui l’avait larguée… en la faisant remplacer comme un colis de Noël.

Livraison des maris ! Bonsoir, madame ! Vous en prenez un ?

En ouvrant la porte, Eugénie aperçut un homme chancelant devant le seuil. Eveillée en sursaut, elle se demanda si elle rêvait ou si c’était bien réel.

Vous n’aviez personne de plus raisonnable sous la main, vraiment ? demanda-t-elle, mi-assommée, mi-méfiante.

Mais, madame ! répondit solennellement le livreur, vous n’avez pas rencontré la crème de la crème ! Quelle chance de traiter avec le plus compétent des collaborateurs !

Son ton pompeux la laissa perplexe. Après tout, il était trois heures du matin, heure où lesprit préfère sommeiller plutôt que de décrypter des balivernes.

Alors, vous prenez le mari ou je le laisse sur le palier ? interrogea le livreur, haussant les épaules. Foi de livreur, dans cet état il dormirait jusquau matin devant votre porte comme un fidèle chien !

Puisque vous lamenez bon, entrez, céda Eugénie en tentant de chasser les dernières bribes de sommeil.

Le livreur sécarta, et Eugénie vit alors trois silhouettes. Non, deux personnes encadraient un troisième, qui titubait entre eux.

Devinez lequel est mon mari souffla Eugénie.

Impossible, pourtant, de reconnaître son époux parmi eux.

Mais allons, madame ! sindigna le livreur, la tête haute. Cest bien sûr la perle rare placée en plein centre de ce charmant trio !

Charmant, nexagérons rien, protesta Eugénie. Et celui du milieu, ce nest PAS mon mari.

Comment ça ? sétrangla le livreur. Mais nous sommes formels !

Formels ? Regardez-le Il est chauve ! Mon mari na jamais connu pareille calvitie !

Madame ! sourit tristement le livreur en ôtant sa casquette, révélant à son tour un crâne mal rasé et parsemé de mèches éparses. Hélas, tout le monde ne gagne pas aux jeux du repas dentreprise ! Voyez comme moi aussi, je nai pas eu de chance…

Il était évident que la tondeuse avait tourné à plein régime sur leurs têtes, sans subtilité.

Cest pareil pour votre humble serviteur, soupira-t-il.

Vous êtes fous ! Tous, avec vos jeux et votre direction ! sexclama Eugénie, excédée.

Ah, madame Et vous ne savez pas tout ! La palme revient à Madame Lefèvre, ladjointe du chef comptable, cinquante-six ans ! Elle a bien failli y laisser ses cheveux pour une histoire de crayon coincé dans une bouteille ! Mais, heureusement, elle a au moins remporté un bon dachat de 1 000 euros chez un perruquier !

Et le déguisement, cest pour quel concours ? demanda Eugénie, sceptique.

Pour laquarelle sur visage, sesclaffa le livreur. Plongez-le dans un baquet, rincez tout partira !

Quant à ces vêtements ridicules ?

Encore des concours, madame Notre direction ne manque pas didées créatives ! Ne vous inquiétez pas : au matin, chacun retrouvera ses habits.

Un troc de vêtements ? Vraiment ?

Plutôt une élévation de lesprit et du corps, déclara-t-il dun air mystérieux. Mais tout est resté dans la bienséance, je vous lassure !

Après la boule à zéro et le maquillage ? balbutia Eugénie. Eh bien

Mon rôle, cest la livraison, madame. Pour le reste, voyez la direction !

Votre mari, nous lavons habillé de ce quil restait qui lui allait ! Après les fêtes, tout s’arrangera.

Eugénie savait quelle naurait pas dû laisser Jérôme aller à ce fameux dîner dentreprise. Elle lavait pourtant conseillé Mais il avait insisté : « La direction en fera une affaire personnelle ! »

Vous prenez livraison ? Jai encore trois tournées, dit le livreur, pressé.

Allez-y, amenez-le, céda-t-elle, résignée.

Elle devinait déjà la matinée prochaine : joyeuse perspective si on ne comptait pas, en cette fin de nuit, multiplier les allers-retours entre la salle de bains et

Au salon, sur le canapé ! Je ne veux pas sentir ses vapeurs ! ordonna-t-elle.

Ils déposèrent le corps face au dossier :

Au moins, il y aura une filtration, madame ! lançait-il tout en s’inclinant, puis il quitta lappartement, talonné par ses collègues.

Avais-tu vraiment besoin dy aller, à ce repas dentreprise marmonna Eugénie, exaspérée, en fixant son époux abattu.

Aucune réaction.

Bon, on en reparlera demain

Eugénie regagna sa chambre. Elle rêvait de retrouver un peu de sommeil.

Qui savait ? Peut-être faudrait-il se lever tôt pour ramasser les morceaux dun mari mis à mal par les festivités dont elle pressentait déjà le contrecoup.

Jamais Jérôme nétait rentré dans un tel état Un véritable débris, cette fois !

Je te lavais pourtant dit. Mais qui écoute ?

Croire que lharmonie conjugale reste semblable à la première année de mariage aurait été naïf. Les habitudes, la vie commune, les expériences, et la mémoire des différends contrecarrent bien vite cet idéal.

Doù les vœux souhaitant bonheur à la fois conjugal et personnel.

Oh oui, avec le temps, chacun retrouve sa sphère individuelle. Sans pour autant tromper lautre, simplement parce que certains moments et occupations ne se partagent plus.

Loisirs, amis, sorties, films à la télévision : cest ce que les psychologues encensent sous lappellation « despace personnel ».

Eugénie et Jérôme néchappaient pas à la règle. Après dix-neuf ans de mariage, leur fils Louis, dix-huit ans, vivait encore à la maison mais sapprêtait à prendre son envol.

Cette autonomie avait commencé à prendre forme sept ans plus tôt.

Eugénie sétait passionnée pour la peinture par numéros, façon de se déconnecter du monde et dapporter une jolie touche à la déco.

Jérôme, lui, sessaya un temps aux jeux vidéo mais sen lassa vite. Les ballades solitaires, la science alternative ou lhistoire ne lanimèrent pas plus longtemps ; rien ny fit.

Il finit par ne soccuper de rien de précis, mais jamais tout à fait auprès de son épouse. Il sortait parfois avec des collègues au bistrot, rejoignait des amis à la campagne ou passait, disait-il, cinq minutes chez les voisins pour y rester des heures.

Bien sûr, ils partageaient anniversaires et visites en famille. Mais il arrivait que lun ou lautre décline, et personne nen faisait une tragédie.

Chacun avait parfois ses raisons : fatigue, autres priorités, humeur.

Le point sensible restait les repas dentreprise de Jérôme : rares étaient les conjoints conviés, et quand cétait le cas, cétait presque à regret. La direction, dune créativité débordante, lançait les protagonistes dans des jeux absurdes et gênants.

Mais étonnamment, cela rapprochait les salariés. À croire que la direction pensait : « Sils survivent À ÇA ensemble, ils survivront à tout ! »

Toujours, on pouvait refuser dy aller. Mais loccasion de se secouer, de se divertir était trop belle. Et puis, quel sujet de conversation !

Eugénie avait peine à croire les récits de son mari.

Attends donc celui qui gagne, cest celui qui sest badigeonné de miel et sest roulé dans les plumes ?

Non ! répondait Jérôme en riant. Celui qui, couvert de miel, ramasse le plus de plumes remporte la partie ! Géraud gagne toujours : deux mètres, aussi large que haut Il les attire par la superficie !

Et ce concours de poupées gonflables ?

Gonfler un ballon, cest trop facile, expliquait Jérôme. Là, il sagissait de vitesse et de volume !

Pourquoi pas plus de ballons ou un matelas pneumatique ?

Possible, mais cest moins drôle ! Les commentaires valent le détour Non, dailleurs, tu ferais mieux de ne pas les écouter, jen rougissais encore.

Le jour où Jérôme annonça sa participation au réveillon dentreprise, Eugénie tenta de le dissuader.

Ce nest pas bien grave, Eugénie, répondit-il. Présence obligatoire ! Le chef a clairement dit que la prime de fin dannée dépendrait de notre implication Même les plus récalcitrants viendront !

Tu nas pas besoin de tout largent du monde et ce qui va sy passer nen vaudra pas le prix. Si la direction invite avec tant dinsistance, cest mauvais signe

Mais voyons, avec tout ce monde, je pourrai me faire discret ! Briller juste assez puis passer inaperçu

Je ne sais pas, jai un mauvais pressentiment

Cesse donc, tout ira bien

Pourtant, à minuit, Eugénie commença à douter.

Sil allait bien, il serait déjà rentré Même rincé, mais à la maison !

À une heure du matin, le cœur lourd, elle finit par se coucher ; à trois heures, on sonna à la porte.

***

La nuit fut relativement paisible, mais au matin, un hurlement déchira le silence.

Eugénie bondit hors du lit : le souvenir de cette livraison nocturne la frappa de plein fouet.

Sans doute se découvre-t-il dans la glace, songea-t-elle avec une pointe damusement.

Mais le cri affolé retentit encore, et bientôt Eugénie comprit Ce nétait pas la voix de son mari.

Où suis-je ? Bon sang ! Au secours ! À laide ! Où ma-t-on emmené ?

Eugénie, saisie, senveloppa dans sa robe de chambre et se dirigea vers linconnu.

Qui êtes-vous ? lança-t-elle à lhomme, hagard, qui se tenait au milieu du salon.

Où suis-je ? gémit-il.

Vous souvenez-vous au moins de qui vous êtes ?

Moi, cest Luc, répondit-il, plaintif. Mais où suis-je donc ?

Chez moi. En quelque sorte, un invité, souffla Eugénie.

Vous mavez invitée ? sétonna Luc, candide.

On vous a livré comme mon mari, cette nuit tout droit de votre fête dentreprise

Ouf ! soupira-t-il, soulagé. Au moins je suis dans ma propre ville, pas porté disparu Jai déjà eu pire : un matin, jai rouvert les yeux en arrivant à Clermont-Ferrand, sans argent ni papiers ! Même pas su comment rentrer

Elle est bien bonne, celle-là, ironisa Eugénie.

Et une fois, je me suis réveillé dans un avion pour Marseille ! Au moins javais mes papiers. Cette fois, tout va bien, on dirait

Félicitations Et mon mari, alors ? On ta livré à ma place !

Cest qui, votre mari ?

Jérôme Dubois.

Il a quitté lentreprise il y a deux jours, répondit Luc. Il est juste passé saluer tout le monde au tout début de la fête et a annoncé qu’il partait vivre ailleurs.

Eugénie, blanche comme un drap, extirpa son téléphone de sa poche et composa le numéro de Jérôme. Elle dut patienter puis, enfin

Salut ! Alors, il te plaît, Luc ? Comment tu le trouves ?

Tu te moques de moi ? interrogea Eugénie, glaciale.

Eugénie il ny a plus rien entre nous. On vit en voisins depuis des années. Moi, jai déjà construit autre chose. Je me suis dit que tabandonner sec, ce serait malhonnête. Alors je tai envoyé Luc, histoire de ne pas te laisser seule !

Il est gentil, célibataire (pas denfants, pas de pensions à payer) Son salaire ? Le même que le mien ! Doux, facile à vivre, un peu fêtard mais ça, il lui manque sûrement une femme sévère. À toi de voir Je te le recommande !

Si cest une blague, je napprécie pas du tout, rétorqua Eugénie dune voix sourde.

Ce nen est pas une, dit Jérôme calmement. Je te laisse l’appartement, la voiture Prends soin de Luc, il est précieux ! Adieu, Eugénie, merci pour ces années. Cest moi qui demanderai le divorce

Le téléphone glissa des mains tremblantes d’Eugénie. Quand ses jambes flanchèrent, Luc la rattrapa.

Il ne plaisantait pas souffla Luc en désignant le téléphone : Le haut-parleur était activé.

Qui donc ? bredouilla Eugénie.

Jérôme ! Il ma dit quil avait trouvé pour moi la compagne idéale Mais il ma parlé de ça il y a un mois !

Finalement, Eugénie ne resta ni avec Luc, ni seule. Elle rencontra, après quelques années, un homme précieux.

Son ex-mari ? Elle sefforçait de ne jamais y penser. Elle ne lui pardonna pas cette manière de partir surtout accompagné dun « remplaçant », en croyant faire un échange honnête, sans reproches. Ça, jamais elle naurait pu limaginerMais la vraie revanche dEugénie, ce fut dapprendre à ne plus composer avec les absurdités imposées par dautres. Longtemps, elle se demanda ce qui, dans sa fatigue ou sa crédulité, avait pu la mener à accepter, dun haussement dépaules ou dun soupir résigné, tant dévénements invraisemblables jusquà la livraison, à domicile, dun inconnu empaqueté sous la bannière du destin conjugal.

Elle nen voulut pas à Luc, qui dailleurs, ravi davoir rencontré quelquun qui lui préparait un vrai café le matin, devint un ami fidèle et discret, venu peindre ou bricoler quelques dimanches, sans jamais songer à réclamer plus quun sourire.

Un an plus tard, quand un autre livreurcette fois, porteur de fleurssonna à sa porte, Eugénie ricana franchement.

Ce nest pas la bonne maison, lança-t-elle. Ici, on ne livre plus de maris. Seulement la paix, ou les pivoines.

Le chauffeur rit, elle rit aussi. Dans le vase, la lumière du matin venait danser sur leau claire.

Eugénie sinstalla sur le canapé, au creux du soleil.

Elle pensa : il y a des départs qui ressemblent à des chutes. Il y a aussi des livraisons qui, quoi quon en dise, ouvrent la porte à une vie neuve, celle quon choisit enfin pour soi.

Un battement dailes traversa la fenêtre.

Dehors, un enfant, dans la rue, éclata de rire. Un rire sans compromis.

Eugénie sourit et, cette fois, ne ferma pas la porte.

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J’ai laissé mon mari partir à la fête d’entreprise… et je l’ai amèrement regretté – Livraison spéciale de maris ! Bonjour madame ! Alors, vous le prenez ? Valérie fixa, incrédule, le zigoto vacillant sur son seuil, incapable de savoir si c’était une blague ou pas. – Vous n’aviez pas un livreur un peu plus… sobre ? demanda-t-elle. – Chère Madame !, s’écria solennellement le livreur. Vous n’imaginez pas à quel point vous avez de la chance : c’est le plus raisonnable du lot qui est devant vous ! Quelle éloquence… À 3 heures du matin, le cerveau n’a pas envie de décoder des envolées lyriques. – Bon, alors, on vous laisse le mari ou on le dépose sur le palier ? insista le livreur. Je vous jure, madame, dans l’état où il est, il roupillera fidèlement devant chez vous jusqu’au petit matin ! – Puisque vous l’avez ramené…, soupira Valérie, tentant de rassembler ses esprits. Entrez, je vous prie. Le livreur s’effaça et Valérie vit apparaître trois énergumènes. Non, deux traînaient un troisième entre eux. – Et lequel des trois est mon mari ? demanda Valérie. Impossible d’en reconnaître un pour le sien. – Allons, voyons, madame ! C’est évidemment la perle du trio qui est à vous !, assura le livreur. – Je ne vois rien de perlé là-dedans, répliqua Valérie. Et au milieu… ce n’est pas mon mari ! – Comment ça ce n’est pas le vôtre ?, le livreur fronça les sourcils. Il n’y a pas d’erreur ! – Comment est-ce possible, puisqu’il est chauve, celui-là ? Mon mari n’a jamais été chauve ! – Ah, madame !, sourit le livreur. Tout le monde n’a pas la veine de remporter les concours du bureau !, dit-il en otant sa casquette et dévoilant lui aussi un crâne rasé, avec trois îlots de cheveux. On comprenait bien que la tondeuse avait fait des ravages. – Comme votre humble serviteur !, ajouta-t-il avec tristesse. – Mais enfin, vous êtes fous là ?! s’indigna Valérie. Entre les concours et la tonte générale… – Et encore, madame ! La pire, ce fut Mme Martin, l’adjointe du chef comptable, 56 ans ! Le stylo refusait obstinément d’entrer dans la bouteille ! – Elle aussi ?, balbutia Valérie, sidérée. – Avec tout l’acharnement possible !, confirma le livreur. Mais elle a tout de même remporté un bon de 1500 euros pour une perruque sur-mesure ! Voilà, madame, vous êtes satisfaite ? C’est bien votre mari ? – À vrai dire, sous ce maquillage, pas même sa mère ne le reconnaîtrait. Encore un concours ? – Plutôt une animation, s’amusa le livreur. De l’aqua-make-up ! Plongez-le dans la bassine, ça partira ! – Et cette tenue ridicule ? – Toujours les concours… Notre direction est très… créative ! Pas d’inquiétude : une fois dégrisés, chacun récupérera ses vêtements. – Chez vous, la cohésion d’équipe se fait par échange de fringues ? ironisa Valérie. – Plutôt une révélation de l’âme… et du costume !, Le livreur aperçut le regard effaré de Valérie et ajouta précipitamment : Mais tout est resté très correct, madame ! Chez nous, c’est strict là-dessus. – Après les crânes rasés et le maquillage intégral ?! Bon, on verra bien… reprit Valérie. Mais vite, posez-le au salon, je ne veux pas sentir ses vapeurs cette nuit ! Le paquet fut déposé, tête face au dossier du canapé : – Madame, au moins, les émanations seront filtrées !, glissa le livreur en saluant. – Et dire qu’il fallait vraiment que tu y ailles, à ce fichu pot !, lança Valérie à son mari inerte. Mais il ne broncha pas. – Tant pis, on reparlera demain… Dire que Valérie avait supplié Igor de ne pas y aller. Il s’était obstiné : pas question de vexer la direction ! Et elle savait déjà que le lendemain serait… sportif. On rêve toujours que la vie de couple, ce sera comme la première année. Mais la routine, les années, ça change tout. Avec le temps, chacun s’organise un espace à soi, des passions, des amis… Valérie et Igor étaient mariés depuis dix-neuf ans. Leur fils, André, venait d’atteindre la majorité et allait bientôt quitter le nid. Leur fameux « espace personnel » avait commencé il y a sept ans, quand Valérie s’était mise à la peinture. Igor s’était essayé à l’informatique mais s’en était vite lassé. Ses amis, les sorties, l’apéro au bar, tout cela lui suffisait. Mais la grande angoisse de Valérie, c’étaient ces fameux pots d’entreprise d’Igor. Les conjoints n’étaient pas conviés et le chef raffolait des « challenges » insensés. Igor racontait souvent, hilare, ces histoires de concours absurdes : « Tu gagnes si, recouvert de miel, tu attires le plus de plumes ! », « Cette année, pour la prime, c’est ambiance Koh-Lanta ! » Et chaque fois Valérie le suppliait : n’y va pas… Mais cette année, la consigne était claire : la prime dépendait de la participation au réveillon du bureau. Résultat : Igor y fila, promettant de rester discret. À minuit, Valérie douta déjà du « tout se passera bien ». …La nuit fut agitée, mais le réveil franchement épouvantable. Un hurlement glaça la maison. Valérie sursauta, réalisa que ça devait être son mari qui se découvrait dans la glace… Mais non : le cri reprit, et ce n’était pas la voix d’Igor. En arrivant, elle découvrit un inconnu, hagard, au beau milieu de son salon : – Qui êtes-vous ? – Où suis-je ?, gémit-il. – Vous vous souvenez au moins de votre nom ? s’agaça Valérie. – Michel…, balbutia-t-il. Mais où je suis arrivé ? – Chez moi. On t’a livré à la place de mon mari. Avec tes collègues du pot d’entreprise. – Ouf !, soupira Michel. Au moins je suis à Paris ! La dernière fois, je me suis réveillé à côté de Lyon sans papiers ni argent ! Un vrai cauchemar ! – Charmant, marmonna Valérie. Michel ajouta : « Une autre fois, je me suis retrouvé à l’aéroport pour un vol à Nice… Mais là, apparemment, on m’a épargné ! » – Félicitations, répliqua sèchement Valérie. Et mon mari, alors ? – Igor Sobolev ? Mais il a démissionné avant-hier ! Hier, il est juste venu dire au revoir et il est parti vivre ailleurs. Défaillante, Valérie attrapa son téléphone et appela Igor. – Alors, tu as fait connaissance avec Michel ? Il est sympa, non ? – C’est une blague ?, s’étrangla Valérie. – Pas du tout. On ne fait plus vraiment couple, tu l’as remarqué, non ? Je pars, la maison et la voiture sont à vous. Et Michel, c’est un gars bien, tu verras : pas d’enfant, pas d’ex-femme ni de pension alimentaire ! Il bosse, il est drôle, un peu paumé, mais avec toi il sera parfait ! Prends soin de lui pour moi, d’accord ? Je demande le divorce. Abasourdie, Valérie laissa tomber le téléphone. Michel la rattrapa. – Il ne plaisantait pas, confirma-t-il. Il a promis de me trouver quelqu’un de bien il y a un mois déjà… Valérie ne garda ni Michel, ni son amertume. Mais elle n’oublia jamais ce mari qui l’avait larguée… en la faisant remplacer comme un colis de Noël.
— Родя, ты меня слышишь? — Евелина Марковна, его тёща, потянула зятя за рукав. — Я говорю, путёвки уже оплачены. Две недели в Сочи, пятизвёздочный отель. Злата всё равно будет лежать, а деньги пропадут.