Camille, mon Dieu Que sest-il passé ? Pourquoi es-tu arrivée en pleine nuit ? Vous parliez encore hier au téléphone de visiter une expo.
Lexpo est tombée à leau. Comme ma vie normale, lance Camille en jetant son sac sur le tapis du salon. Je vais vivre ici.
Tant que… votre fils ne se remettra pas en question, ne sexcusera pas, ou tant quon ne divorcera pas.
Jai besoin dargent pour louer, mais je nai rien. Quil vende la voiture et me donne ma part.
Jean-Michel se racle la gorge en sadossant à la porte.
La voiture ? Celle quon vous a offerte pour le mariage ?
Précisément, coupe Camille. Cadeau commun. La moitié est à moi.
Et tant que je naurai pas largent en liquide, je ne pars nulle part.
Jamais je ne retournerai dans mon village chez ma mère ! Et vous navez aucun droit de me mettre à la porte, cest clair ?!
Il est deux heures du matin lorsque la grille claque, réveillant aussitôt Françoise. Elle se redresse, tend loreille.
Après quelques minutes, on frappe sourdement à la porte dentrée.
Françoise panique :
Michel, réveille-toi. On dirait des cambrioleurs. Elle secoue son mari.
Jean-Michel grogne, finit par se lever, cherche ses chaussons et descend ouvrir.
Sur le seuil, Camille attend, l’air défiant : mascara coulé, lèvres serrées, un énorme sac duquel dépasse le coin dun peignoir de soie rose.
Il ma jetée dehors, crache-t-elle sans saluer, se faufilant dans lentrée. Il ma dit de partir pour de bon.
Françoise échange un regard incrédule avec son mari.
Cest impensable : il y a un an, ils dansaient ensemble à la noce, heureux que Paul ait trouvé une jeune femme si dynamique, si jolie.
Camille navait pas invité ses propres parents : ceux-ci buvaient beaucoup et avec leur comportement imprévisible, ils auraient pu tout gâcher.
Françoise avait proposé :
On soccupe de tout, si tu veux ? On vous envoie une voiture, on trouve des costumes. Et on retire lalcool des tables.
Mais Camille avait tranché :
Je veux pas avoir honte !
En un an, la voilà, plantée dans leur entrée.
Va manger quelque chose, je vais te faire du thé, murmure Françoise.
Pas la peine, je veux juste dormir. Jen ai marre de la comédie, ton fils ma détruite !
Sa valise en main, Camille grimpe sans un mot à létage.
***
Au petit matin, le téléphone de Françoise crépite sous les appels de Paul. Elle descend au garage pour discuter sans témoin.
Maman, vous êtes sérieuse ? Pourquoi vous lavez laissée entrer ?
Où voulais-tu quelle aille, Paul ? Seule, en pleine nuit, avec toutes ses affaires
Paul ricane, amer :
Elle sait très bien y faire ! Elle ma exigé la moitié de lappartement que vous mavez acheté avant le mariage.
Elle prétend quelle a « investi du temps pour lambiance » donc elle en veut la moitié.
Quand jai refusé, elle ma menacé de se venger.
Elle réclame la voiture, et dit que tu las chassée.
Je lai pas jetée dehors ! Jai juste proposé quon fasse un break, vu comme elle parle déjà de tout séparer.
Cest elle qui a saisi sa valise en affirmant que vous lappuieriez, parce que vous êtes trop gentils.
Maman, tu te rends compte que tu me trahis là ?
On ne peut pas mettre quelquun dehors, Paul.
Alors, bonne chance. Mais ne venez pas vous plaindre.
Paul raccroche. Françoise reste longtemps, téléphone contre le cœur.
***
La semaine passe. Camille reste cloîtrée. Seule parenthèse : elle descend à midi, se sert à manger, puis retourne senfermer.
À chaque tentative de dialogue, elle botte en touche.
Camille, tu ne peux pas rester indéfiniment comme ça
Pourquoi pas ? dit-elle, levant enfin les yeux. Jai un toit, vous me nourrissez.
Paul ne demande même pas le divorce. Il doit flipper
Moi, tout me convient.
Mais pourquoi aurait-il peur ? tente Jean-Michel. Lappartement est à lui. La voiture bon, daccord, faudra sûrement la partager.
Mais tu es jeune, tu nas pas honte de vivre chez des gens que tu ignores ?
Camille pose sa fourchette :
Cest vous qui m’aviez promis ce toit. Vous faisiez des toasts au mariage : « Notre maison, cest la vôtre ». Eh bien, me voilà chez moi.
Si Paul est radin, cest pas ma faute. Il me ressort encore ces pauvres vacances en Turquie !
Que reproches-tu à la Turquie ? demande Françoise. Hôtel cinq étoiles, sur la plage, on avait tout prévu
Douze nuits ? Sérieusement ? Les gens normaux partent deux semaines, dans un hôtel digne, pas où lanimation parle trois mots de français. Même sur Instagram, jai eu la honte de poster quoi que ce soit.
Jean-Michel se renfrogne :
Ça ta coûté la face ? Le mariage nous a coûté une fortune ! On a payé la moitié, alors quon nétait absolument pas tenus
Vous pouviez, coupe Camille. Mais vous avez voulu jouer les grands seigneurs, alors assumez jusquau bout.
Que Paul me verse 20 000 euros pour la voiture et le préjudice moral, ou je minstalle ici, pour de bon.
Cest mon droit, je suis sa femme, et jai encore mon adresse ici, hein ! Vous rappelez quand vous avez fait la domiciliation ?
Sans ramasser son assiette, elle quitte la pièce.
***
Le soir, Françoise sinstalle sur la terrasse. Son mari la rejoint.
Tu sais ce que je pense ? il baisse la voix. Elle fait exprès. Elle attend que tu craques, parce quelle sait que tu noserais jamais la mettre à la porte.
Paul est blessé, il nous prend pour des traîtres, souffle Françoise.
Il a eu tort de ne pas tout nous dire demblée. Je lai vu en ville aujourdhui.
Tu sais pourquoi elle est réellement partie ? Elle na pas seulement « créé du cocon ». Elle a pris un crédit énorme dans son dos, à son nom à elle !
Tout est passé en formations bidon « développement personnel » et fringues de luxe. Et dès que les huissiers lont retrouvée, elle sest tournée vers Paul : « Paie, on est mariés ».
Il a refusé. Voilà pourquoi elle sest raménée ici : aucun huissier ne franchira ce portail.
Françoise blêmit :
Un crédit ? Mais elle avait déjà tout !
Des ambitions, cest tout. Elle veut la vie des films sans travailler. Et cette année, elle na rien cherché, toujours à se trouver…
Longtemps, ils cherchent une issue, sans résultat.
Jean-Michel avait raison : impossible pour Françoise de « jeter » sa belle-fille.
Le lendemain, tout éclate : Paul arrive.
Salut, lance-t-il en traversant le salon. Elle est où ?
Dans sa chambre, dit Françoise, qui tente de calmer latmosphère.
Calme-toi, Paul
Il ny aura pas de calme.
Il monte à létage. Des cris éclatent.
Françoise et Jean-Michel figent.
Tu croyais que je saurais jamais pour tes dettes ? hurle Paul. Tu voulais que mes parents te logent à vie ? Non mais tu rêves !
Cest NOTRE dette, couine Camille. Jai fait ça pour ton image ! Tu voulais une femme qui fasse classe, pas une plouc des Landes !
Les sacs à 2 000 euros, tu trouves que cest mon image ? Fais ta valise. Tout de suite.
Tas pas le droit ! Cest chez moi aussi !
Ici, tes invitée seulement, Camille ! rugit Jean-Michel qui monte à son tour. La domiciliation ? Cétait une faveur de ma part, valable six mois. Je vais lannuler, j’ai encore des amis à la mairie.
Camille sort dans le couloir :
Super Toute la famille contre moi, maintenant ? Vos « chérie », « petite Camille », cest fini ?
Hypocrites ! Vous mavez détruite !
Si ce nétait pas pour votre Turquie de pacotille et cette épave que vous osez appeler voiture
Ça suffit, tranche soudain Françoise, méchamment. On ta tout donné. Bien plus que tu ne méritais.
On ta jamais rien reproché, même avec des parents portés sur la bouteille.
Mais lingratitude et le mensonge, ça sarrête là. Ramasse tes affaires, tu nes plus la bienvenue.
Vous ferez pas ça ! crie Camille en balançant ses affaires dans sa valise. Paul, tu regretteras ! Je vais attaquer pour le partage ! Je prouverai que lappart a été acquis pendant notre couple ! Je te laisserai à poil !
Bonne chance, Paul croise les bras. Lacte dachat est à mon nom, bien avant toi.
Quant à la voiture Jai ouvert la boîte à gants hier. Jy ai trouvé tes petits papiers cachés.
Tas déjà essayé de la gager au Mont-de-Piété, hein ? Tu as falsifié ma signature ?
Camille, tétanisée, reste avec une chaussure à la main :
Ce nest pas ce que tu crois, balbutie-t-elle.
Cest exactement ça. Escroquerie, Camille. Article du code pénal. Donc, soit tu pars maintenant et tu signes que tu renonces à tout droit sur nos biens, soit je porte plainte.
Elle reste immobile, puis souffle :
Je nai nulle part où aller. Même pas de quoi prendre le métro.
On te paye le premier mois de location, dit Jean-Michel. Un petit studio sur Paris. On te donne ce quil faut pour démarrer.
Après, débrouille-toi. Ni voiture, ni « part ».
Cest équitable, ajoute Françoise. Tu voulais ton indépendance, ton argent : à toi de le gagner.
Camille termine sa valise en silence. Paul la conduit au portail. Elle file en taxi à lhôtel Françoise lui a payé la chambre.
Lorsque la grille se referme, Paul rentre. Il sassied, se prend le visage dans les mains. Françoise pose la main sur son épaule.
Pardon, Paul. On croyait bien faire. On voulait juste être humains.
Ce nest pas votre faute, maman, répond-il dune voix lasse. Jai voulu croire au conte de fées. Je croyais quon pouvait changer quelquun en lui offrant du confort.
Mais elle a juste caché qui elle était. Elle na pas invité ses parents, et maintenant, je comprends pourquoi elle leur ressemble.
Jean-Michel prend place dans le fauteuil opposé :
Et avec la voiture ?
Je la vends. Je rembourse sa dette, au moins la moitié, pour que les créanciers ne viennent pas me harceler. Et jessaierai doublier cette année.
Lappartement je crois que je vais le vendre aussi. Jai pas envie dy vivre.
Reste ici pour linstant, sourit Françoise. Ta chambre est libre.
Paul relève la tête, esquisse enfin un sourire :
Merci, maman. Oui, cest ce que je vais faire.
***
Camille a continué de changer davis : tour à tour, elle suppliait Paul de la reprendre, puis menaçait dentraîner tout le monde au tribunal.
Le divorce a duré, avec cris et reproches. Mais Paul a réussi à sen sortir presque indemne.
Il a soldé la moitié des dettes de son ex-épouse auprès de la banque, rien de plus.
Selle avait accepté de divorcer à lamiable, il aurait tout remboursé dès le début.
Quant à la « débrouillarde » Camille, elle a disparu de tous les radars après le divorce. Ce qui na pas contrarié Paul, bien au contraire.
