Journal intime 24 juin
Jai 57 ans. Cela fait plus de trente ans que je partage ma vie avec mon mari, Étienne. Depuis toutes ces années, je moccupe de lui, je lave son linge, je prépare les repas, et je veille à créer une atmosphère chaleureuse chez nous, à Marseille.
Jai toujours été travailleuse. Jai enchaîné les postes à temps partiel pour offrir le meilleur à nos enfants, que jai inscrits dans les meilleures écoles de la région. Depuis que je me souvienne, mon emploi du temps est chargé. Jamais je nai freiné le rythme, même quand les enfants étaient petits. Grâce à mon engagement, ils n’ont jamais manqué de rien, bien au contraire.
Depuis quÉtienne et moi vivons ensemble, il na jamais vraiment fait beaucoup defforts professionnels, et une fois à la retraite, il sest complètement enfermé dans son quotidien de sédentaire à la maison. Aujourd’hui, cest à moi de continuer à travailler et aider nos enfants avec les petits-enfants. À tout cela sajoutent bien sûr toutes les tâches ménagères, qui me reviennent.
Je lui ai souvent demandé de trouver un petit boulot, même comme gardien de nuit ou agent de sécurité, mais Étienne ne veut rien entendre. Pour lui, on sen sortira bien et il na plus besoin de travailler. Ce quil adore par-dessus tout, cest manger ! Déjà que ce nest pas facile pour moi de préparer les repas, je rentre parfois du travail, et tout ce quil reste, cest la soupe : il a dévoré tout le reste ! Cest devenu sa petite routine ; il pense surtout à lui.
Un jour, lors dune discussion avec mon amie Lucie, elle ma conseillé de cuisiner séparément pour lui : des plats bon marché, et pour moi des produits de qualité supérieure. De retour à la maison, jai dit à Étienne que le médecin mavait recommandé un régime, que nous devions donc manger différemment, et quil ne pourrait plus toucher à mes plats.
Jai appris à cacher mes petites douceurs dans un placard discret. Quand Étienne descend à la cave, je me fais un thé et je savoure quelques biscuits ou un carré de chocolat. Le saucisson et le fromage, je les planque dans le compartiment du bas du frigo, loin de sa vue, et quand il a le dos tourné, je les sors vite ça me sauve la vie ! Quelle chance davoir deux réfrigérateurs : un pour lalimentation courante, lautre pour les confitures et conserves, parfait pour dissimuler mon petit stock.
Les hommes se préoccupent rarement de cuisine, cest ce qui me donne lavantage. Pour moi, jachète un beau filet de dinde chez le boucher, que je cuisine à la vapeur en boulettes, tandis que je réserve à Étienne de la viande de bœuf premier prix. Même si parfois elle est légèrement dépassée, un peu dherbes de Provence et dail, et il la trouve délicieuse ! Je lui prends des pâtes les moins chères du supermarché, tandis que je me régale avec des pâtes de blé dur.
Au fond, je ne crois pas faire du mal à qui que ce soit en continuant dêtre la femme dÉtienne. Sil veut des plats frais et raffinés, il na quà trouver du travail au lieu de critiquer ce que je fais. Se séparer à notre âge serait pure folie : nous avons déjà partagé la plus grande partie de notre vie ensemble. Et puis, il faudrait vendre notre maison, partager le produit de la vente ce nest vraiment pas le moment, pour lui comme pour moi.