«Mon Dieu, nous avons déjà nos trois…» — une histoire sur la façon dont un enfant étranger est devenu un membre de la famille

«Mon Dieu, on a déjà trois» cest lhistoire de comment un enfant quon ne connaissait est devenu le nôtre.

Mon Dieu, on a déjà trois!
Claire sest affalée sur le canapé, la tête entre les mains. Pierre la regardée dun air sombre, les sourcils froncés.
Et maintenant, je fais quoi? On le renvoie à lorphelinat? Louis était pourtant mon frère
Un frère! Tu ten souviens quand tu las vu pour la dernière fois? Ça fait bien dix ans, non? Il napparaissait que quand il avait besoin de quelque chose

Claire baissa légèrement la voix, Pierre retint un souffle. Il navait pas envie de faire les choses à la force, de se disputer. Il savait que la prise en charge dÉlodie reviendrait surtout sur les épaules de sa femme. Mais bon Claire, même quand elle crie, est gentille, même si elle pète un câble parfois, elle ne le fait jamais par méchanceté.

Claire, dismoi, questce que jai pu faire? Je suis ton oncle, ton oncle de sang, un proche. Et elle

Pierre désigna la petite fille qui venait juste dentrer dans le salon, figée dans lencadrement de la porte.
Elle, quoi?
Bien sûr que lenfant na rien à voir On la mettra en terre quand il faudra?
Au petit déjeuner. Jy serai dès le matin.

Allez, ne fais pas la tête, viens ici, on va faire connaissance.

La fillette fit un pas hésitant, puis un autre. Claire nen put plus, elle se leva dun bond et sapprocha delle.
Allez, ma petite, tu ne fais pas la sourde? Viens, je taide à enlever ton manteau.

Claire déboutonna rapidement les boutons, retira le petit pardessus, puis le gros pull qui semblait tout droit sorti dun autre foyer, et sécria
Mon Dieu Cest quoi ce truc? De la peau et des os Mais questce que cest?

Claire tourna la petite vers la lumière et resta figée. Elle regarda son mari. Pierre la fixa, grogna. Ah, il aurait bien pu tenir le petit Louis par le bras quand ils étaient gamins. Peutêtre quil aurait grandi en homme. Élodie restait dans une robe légère à manches courtes, les bras tout bleus de coups. Claire tira le col de la robe, jeta un œil dans le dos et se ferma la bouche avec la main Elle resta là un instant, puis, comme réveillée, dit :
Pierre, la douche, vite! Marc, viens ici!

Marc sortit du séjour.
Quoi, maman?
Rien, vasy! Ça fait combien de fois que je te le dis? Courrez chez Madame Boucher, diteslui quil faut des vêtements pour la petite Peutêtre quil y a des habits vieux qui traînent.
Jai compris, maman. Jai tout entendu.
Et si tu sais, questce qui manque encore?

Marc sélança vers la porte, la veste à la main. Les garçons nen croyaient pas leurs yeux : une petite fille dans leur famille, ça narrivait pas. Dès quils virent que Claire examinait les bleus dÉlodie, ils décidèrent de lui aménager une petite pièce séparée. Pas de souci, ils se serreraient les coudes, la petite serait protégée et personne ne la toucherait plus.

Marc revint non seulement avec un sac plein de chiffons, mais aussi avec Madame Boucher. En fait, elle était venue dellemême, impossible de la retenir.

Madame Boucher, après avoir longuement raillé la vie de Louis le fripon, déclara :
Tu aurais dû la surveiller de plus près. On ne sait jamais quels parasites on peut attraper.

Élodie, pendant que tout ce remuemélée se passait autour delle, restait immobile au centre de la pièce, comme si rien ne la concernait. Claire, les yeux grands ouverts, se précipita vers la fillette, dénoua ses cheveux en raie et jura comme un paysan.

Elle souleva la tresse mal faite, soupira. «Quel beau cheveu», pensatelle, «cest dommage».

Élodie

La fillette leva les yeux, effrayée.
Élodie Tes cheveux faut les couper. Pas du tout Ne ten fais pas, ils repousseront vite. Et tiens, je vais te donner un joli foulard.

Les larmes coulèrent sur les joues sales dÉlodie. Claire, les larmes aux yeux, continuait à tailler la tresse, puis les brûla dans le poêle. Pierre entra, vit la scène, grogna. Ah, il aurait dû un peu plus sévir sur Louis quand ils étaient petits

Quand Claire et Élodie partirent à la bouilloire, le chef des garçons, André, le plus âgé, apparut. Il avait douze ans, dirigeait les frères, avait de lautorité mais ne labusait pas.

Papa, tu peux nous aider?

Pierre entra, stupéfait.
Questce que vous faites?
On veut déplacer le placard, pour créer un coin pour elle. Elle est petite, le placard est lourd.

Pierre, un peu sévère, répondit dune voix trop dure :
Votre mère vous nourrit, mais ça ne sert à rien. Vous ne pouvez pas bouger le placard à trois! Allez, au travail!

Papa, sur quoi va dormir?

Pierre se gratta la nuque.
Il faut acheter quelque chose, alors

Papa, je peux prendre le lit pliant? Vous savez que je laime, et on pourra mettre son lit à côté?

Quand Élodie et Claire revinrent du bain, les garçons et Pierre avaient presque tout préparé. Il restait à mettre le linge, peutêtre un petit tapis pour la déco, mais ça, Claire sen chargerait.

Bon bain.
Ah, merci. Je suis épuisée, plus de forces. Élodie na même plus vu leau, même pas de savon. Elle recule de tout comme dune peste Je vais me reposer un peu, vous nourrir, puis on verra où elle dormira.

Élodie avait lair plus jolie, fine, drôle avec son foulard coloré, de grands yeux et de longues cils.

Allez, je te montre

Claire, surprise, regarda son mari, mais se leva. Il ouvrit le rideau de la chambre des garçons. Cétait la plus grande pièce, où les enfants vivaient depuis que Marc avait trois ans. Les parents navaient quune petite chambre, le reste était à la fois salon, couloir et cuisine.

Questce que vous voyez?

Claire resta muette, observa les garçons.
Vous avez fait ça tout seuls?

Pierre sourit :
Oui, ce sont de bons garçons, Claire.

Élodie ne se contentait pas de manger, elle avalait comme si on ne lavait jamais nourrie.

Élodie ça suffit, tu vas mal finir. Reposetoi, ne tinquiète pas, on a assez à manger. Tout va bien

Élodie, déçue, posa les yeux sur son assiette puis, comme vidée, seffondra.

Viens, je te montre ton lit.

À peine le lit installé quÉlodie sendormit.

Claire revint à la table.
Pierre, sors le kirsch.

Pierre, étonné, regarda sa femme. Elle ne buvait jamais, sauf à loccasion. Mais il alla chercher le kirsch, le servit à elle et à lui.

Claire but dun trait. Pierre ouvrit son verre, la regarda et dit :
Si ton Louis était encore en vie, je laurais

Pierre baissa la tête, il aurait pu le faire luimême.

Louis était né quand Pierre avait quatorze ans, personne nattendait encore un deuxième enfant. La grandmère lavait vu, lavait craché dessus, disait «Trop tôt». Elle criait sur lui, le chassait, se promenait dans la maison en marmonnant. Pierre, même adulte, craignait la grandmère comme le feu. Tout le village disait quelle était sorcière. Pierre, bien sûr, savait quil ny a pas de sorcières, mais

Un jour, la grandmère sarrêta, dit: «Je meurs demain. Prendsle sur la tombe.» Elle pointa le bébé. La mère répliqua: «Quoi encore!» La grandmère, calme, dit: «Je le maudirai si tu ne le prends pas.» Le lendemain, elle mourut réellement. La mère, folle de peur, alla à la chapelle, cria: «Mon fils!» Et enfin, elle retrouva la paix.

Louis, depuis tout petit, était comme un rat: manger ce qui nest pas à lui, rejeter la faute sur les autres. Il a reçu des coups de son père, puis de Pierre. Rien ne lui a enseigné. Il alla à larmée, revint avec une femme, ils eurent un enfant, et cétait fini. Tous les jours, ils faisaient la bringue. Pierre a souvent demandé à leurs parents de venir, mais ils disaient que Louis et Élodie se perdraient sans eux Et ils partirent, un à un. Louis ne donna même pas une pièce pour les funérailles.

Quatre ans plus tard, le conseil municipal appela Pierre:
Pierre, ton frère et sa femme ont gelé, ils ont failli rentrer chez eux. Il ne reste plus quune petite. Si tu ne la prends pas, elle ira à lorphelinat On compte sur vous, vous et Claire, vous êtes précieux comme de lor.

Pierre ne savait pas pourquoi Claire ne lui avait jamais tout raconté. Il craignait quelle refuse daccueillir lenfant.

Une semaine plus tard, Élodie ne voulait plus manger. Elle apprit à utiliser fourchette et cuillère, sa peau devint plus claire, mais elle se comportait comme un loup sauvage. Si les garçons lui demandaient quoi que ce soit, elle se cachait sous la couverture et restait muette.

Ils lui offrirent livres et jouets, mais elle restait silencieuse, ne répondant que par «oui» ou «non».

Claire nen pouvait plus, savança, leva la voix:
Pourquoi tu nous regardes comme une bête? On ne ta rien fait de mal! Tu ne veux pas sourire? Ou bien tu naimes pas être ici? On ne garde personne contre son gré!

Élodie leva les grands yeux, ne cligna pas des paupières, deux larmes roulèrent. Claire se sentit étouffer, sortit de la maison, presque en pleurs, mais décida de ne jamais crier sur la petite.

Le soir même, Madame Boucher arriva.
Claire, tu nes plus la même.

Claire haussa les épaules:
Je nen peux plus Elle est comme un hibou

Cest comme ça?

Elle est un accessoire

Tu vas la garder?

Bien sûr, on la garde.

Le printemps arriva vite. Claire essayait de ne plus harceler Élodie. Elle était là, nourrie, vêtue, lisait des bouquins que les garçons lui avaient apportés. Parfois, elle parlait aux garçons, répondait plus que «oui» ou «non». Les garçons, fatigués, demandèrent à Pierre dorganiser une surprise pour elle.

Dans un mois, cétait son anniversaire. Ils construisirent dans la grange une coiffeuse avec miroir, comme les grandes filles. Claire, dabord furieuse, les laissa faire, «à vos risques et périls».

Elle tendit à Élodie un joli foulard en dentelle, laida à le nouer élégamment. Élodie se tourna plusieurs fois devant le miroir, émerveillée. Puis Pierre sortit une nouvelle robe. Élodie ouvrit grand la bouche, jamais vu pareil.

Quand les garçons apportèrent la coiffeuse, Élodie la caressa longuement, Claire crut même la voir sourire. Elle létreignit, puis les frères se serrèrent les uns contre les autres.

Depuis ce jour, les garçons et Élodie devinrent de vrais amis, ils papotaient pendant des heures, riaient. Mais dès que Claire entrait, Élodie se retirait, restait muette, ce qui exaspérait Claire.

Un jour, alors que Claire plantait des fleurs, un gamin du voisinage, Julien, surgit en criant:
Tante Claire! On te cherche!

Claire redressa la tête:
Qui cherche nos enfants?

Le garçon senfuit. Claire, en ramassant sa jupe, courut à la rivière où les enfants jouaient. Elle vit les garçons se battre contre une bande dautres gamins, au milieu, Élodie, les yeux rouges. Les hommes du village arrivaient, brandissant des ceintures, la bagarre éclata.

Claire chercha ses enfants, vit le front de Marc fendu, la joue dAndré meurtrie, lépaule de Sébastien déchirée. Élodie pleurait.

Que sestil passé?

Marc, le nez en sang, répondit:
On voulait se baigner, elle a sorti son foulard, les autres ont commencé à la narguer

Vous avez voulu intervenir?

Sébastien, sérieux, dit:
On devait pas y aller?

André, tremblant, répliqua:
Cest notre sœur, pourquoi on la ferait du mal?

Claire se leva, dit:
Retournez chez vous.

Elle séloigna. Pourquoi cette punition sur notre famille? Elle nétait pas mauvaise, mais elle aurait mieux valu quelle vive ailleurs

Madame Boucher linterrogea:
Questce que les villageois racontent? Que vos fils ont failli être tués à cause dune «brouette»?

Claire sentit la colère monter:
À cause de quoi?

Madame Boucher, les yeux écarquillés, répondit:
À cause de cette «brouette», comme tu lappelles.

Claire, furieuse, pointa du doigt:
Tu ne parleras plus de ça!

Elle claqua le portail, Madame Boucher fit un signe de croix, et séloigna. Claire, les larmes aux yeux, se demanda pourquoi tout cela.

Maman, pourquoi tu pleures?

Les garçons et Élodie nétaient pas partis. Claire, qui ne pleurait jamais devant les autres, se laissa aller, sans que personne ne voie.

Cest que les oignons ne poussent plus! Les fleurs refusent de pousser! Allez, rentrez!

Les enfants senfuirent rapidement. Le soir, Claire et Pierre discutèrent longtemps.

Pierre, que faire? Ils se battent, les garçons, ils se déchirent.

Pierre, obstinée, dit:
Quils se battent! Ils défendent leur sœur, cest normal.

Et sils se blessent?

Ce sont des enfants

Claire nentendit pas vraiment la confiance de son mari, décida de réfléchir seule. Pierre, occupé à semer, sassoupit.

Dans la nuit, Claire se réveilla à cause dun murmure. Elle se leva doucement, pensa que les garçons faisaient du bruit, mais le chuchotAlors, la petite Élodie, les yeux brillants de gratitude, murmura à sa nouvelle maman : «Maman, je taime, et je resterai toujours à tes côtés».

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«Mon Dieu, nous avons déjà nos trois…» — une histoire sur la façon dont un enfant étranger est devenu un membre de la famille
Mon fils n’est pas venu pour mes 70 ans, prétextant un emploi. Le soir, j’ai découvert sur les réseaux sociaux qu’il fêtait l’anniversaire de sa belle-mère dans un restaurant.