Il avait quitté une brillante cardiologue pour une vendeuse de ruelles
Dans un rêve étrange où la logique seffiloche comme de la brume au soleil levant, Jacques avait rencontré Élodie, et en découvrant tous ses accomplissements sans parler de son diplôme de cardiologue à la Sorbonne il crut deviner quune telle épouse lui conviendrait. Ce nétait pas la grâce des magazines, ni la mode des vitrines qui la touchait, mais une réserve tranquille, presque séraphique, qui simposait à lui. Cela lui suffisait, car lidée quêtre marié à une femme médecin serait confortable et soyeux caressait sa conscience comme une écharpe en cachemire. Pourquoi pas, après tout !
Les jours ordinaires de leur vie prenaient le goût de potages clairs et de matins surveillés. Élodie, chirurgienne du bien-être, imposait un rituel : au réveil, Jacques avalait un porridge tiède, suivait une collation de pomme ou de poire, puis, le midi et le soir, poisson ou viande blanche avec dentelles de légumes et miettes de céréales complétaient lassiette. À quelques heures du sommeil, la seule caresse permise à ses lèvres était celle dun gros bol de lait caillé. Élodie lui assurait, dans une voix douce mais ferme, que lharmonie dune vie saine se trouve dans cette discipline. Comment aurait-il pu sopposer à la vérité médicale absolue, alors même que la nuit poussait sur Paris ?
Tous les jours, elle lui demandait : Comment te sens-tu, Jacques ? As-tu mal quelque part ? Et dès quapparaissait la moindre rougeur sur sa joue, elle lui collait un thermomètre sous la langue, les doigts presque dansants sur sa peau, à laffût de la moindre allergie dérobée. Sa femme disait : Lessentiel, cest de saisir la maladie dès son balbutiement ; cest là quon la dompte plus aisément.
Il gonflait dorgueil, Jacques, sous tant de sollicitude. Mais cet enchantement ne dura que le temps dune saison. Un matin voilé, il comprit que lattention dÉlodie ne sestompait jamais, sa vigilance le suivait à chaque recoin du petit appartement de Montmartre. Avait-elle tant de patients quil faille jouer à la consultation, chaque jour, avec son propre époux ?
Vint linstant étrange où ils voulurent un enfant. Le rêve bascula : examens médicaux, prélèvements génétiques, analyses nocturnes des organes reproducteurs, avec visites impromptues du vieil ami urologue à la porte de la salle à manger. Élodie, parfois, himnotisée, le surprenait à tâtons, pensant à létat de ses testicules, aux connexions mystérieuses du corps, aux fluides secrets. Au lever du soleil, la première question, irréelle et mécanique, tombait : « Comment était ta miction ce matin, Jacques ? Ta digestion ? Plutôt liquide ? Ou une forme plus solide ? »
Pendant tout le projet de grossesse, labsurde gouverna : plus une goutte de vin de Bourgogne, pas une cigarette, le matériel disait-elle devait rester dune pureté immaculée. Jacques se cachait des regards pour éructer, de peur de déclencher un interrogatoire suivi dun examen abdominal poussé sur le vieux canapé fleuri. Celle qui sauscultait avec une sévérité douce, tous les matins, en mesurant sa température basale, guettait la grossesse comme la pluie de printemps. Le rêve finit par seffondrer : incapable den supporter davantage, Jacques divorça.
Dans la brume des conversations, les voix se mêlaient et résonnaient : Quel imbécile ! Il a quitté cette jeune femme ! Un cerveau en or, brillante, si raffinée Et déjà, tous imaginaient Jacques mené par le bout du nez « par une Simone de la rue du Chat-qui-Pêche, une vendeuse à la voix rieuse, la frivolité incarnée ». Quel idiot, tout de même
Oui, il avait épousé la vendeuse Simone. Elle mijotait un pot-au-feu sublime, le laissait partir à la pêche dans le rêve, fumait des cigarettes Gitanes, dégustait parfois un verre de Bordeaux, croquait dans la couenne du lard avec insouciance. Jamais Simone navait de questions insensées, jamais elle ne posait de diagnostic. Elle lacceptait lui, Jacques, lhomme bancal de ce rêve, tel quil était, enveloppé du parfum fugace de la liberté.
