Sébastien, tu mavais promis quon irait griller des brochettes. Alors pourquoi y atil trois sacs de pommes de terre de semence dans le coffre et ce vieux cultivateur rouillé qui sent lessence dans tout lhabitacle?
Odette me lança un regard méfiant, tandis que je tenais le volant comme si je conduisais une Formule1, pas notre vieux break qui se fraye un chemin sur la route de campagne cahoteuse. Jappuyai nerveusement sur laccélérateur, contournant un nid de boue plein deau trouble.
Odette, ne commence pas. Ta mère na demandé que de nous amener quelques choses. Elle soccupe de son jardin tranquillement, ça lui fait plaisir. On décharge, on installe le barbecue, on fait griller la viande. Jai fait mariner le collier dagneau comme tu laimes, avec oignon et yaourt. On se reposera, on écoutera les oiseaux.
Odette se tourna vers la fenêtre. Le paysage derrière la vitre nannonçait rien de bon: champs grisâtres encore humides après lhiver, clôtures du voisinage «Le Soleil» délabrées, ciel bas couvert de nuages. Un mauvais pressentiment sinstalla en elle. Elle connaissait sa bellemère, Lucienne Dubois, trop bien. Pour cette femme, le mot «repos» était un juron, et voir quelquun traîner sans rien faire la faisait souffrir comme si elle avait une crise de lumbago.
La maison de campagne de Lucienne nous accueillit au premier aboiement du chien du voisin et à lodeur de feuilles mortes. Devant le portail, appuyée à une bêche comme à un bâton de marche, se tenait la maîtresse des lieux. En pantalon de sport délavé, genouillères trouées, vieille veste de son mari attachée à la taille par une corde, et des sabots sur des chaussettes en laine. Son regard était aussi résolu quun général avant la bataille.
Enfin! lança-telle en ouvrant le portail grinçant. Je pensais que vous ne viendriez que pour le déjeuner. Le soleil tape, la terre sèche, et vous, vous dormez! Garez la voiture près du hangar, ce sera plus facile pour décharger.
Je poussai la bagnole dans la cour. Odette sortit, frissonnant sous le vent humide, vêtue dun jean clair, de baskets blanches neuves et dune veste légère. Ses cheveux étaient coiffés avec soin, ses ongles vernis dun rose «rose français», fait hier pour les fêtes de mai.
Bonjour, Madame Dubois, saluatelle poliment en fouettant son sac de provisions. Comment allezvous?
Lucienne la lorgna dun œil mêlant pitié et dédain, sattardant un instant sur les baskets.
Ça va comme mon âge, marmonnatelle. Et toi, Odette, tu ressembles à une mannequin. Ce nest pas un podium ici, il faut travailler. Dans le hangar, prends les vieilles bottes et la veste militaire de Sébastien, sinon tu te saliras.
Pourquoi? demandatelle, surprise. On est venus juste pour les brochettes et prendre lair. Je resterai près du barbecue, cest propre.
Lucienne poussa un cri qui ressemblait à un canard en colère.
Des brochettes? De lair? Cest mai, il faut bosser! Jai six hectares à labourer, les pommes de terre ont germé, les yeux font déjà cinq centimètres, il faut planter tout de suite! La voisine, Véronique, a tout planté, et nous, on traîne! Sébastien, prends la pelle; Odette, changetoi et va casser les mottes avec la fourche. Ensuite, creuse les trous.
Ayant déjà déchargé les pommes de terre, je jetai un regard coupable à ma femme. Je savais que la tempête était déjà là, et javais pressenti le drame.
Maman, on avait convenu On est venus se reposer, on a eu une semaine de travail difficile, balbutiaije.
Vous reposerez dans lau-delà! répliquatelle. Tant que vous êtes en vie, il faut bichonner la terre. Les pommes de terre ne se planteront pas toutes seules. Vous voulez mourir de faim cet hiver? Les supermarchés vendent du chimique, des poisons. Ici, cest du vrai, du bio, sans OGM!
Elle me passa la pelle, et jeta à Odette une vieille fourche rouillée.
Allez, je trace les rangées de carottes.
Je poussai un soupir, enlevai ma vieille veste, ne gardant quun teeshirt usé, et men allai au jardin. Depuis toujours, je cédais aux exigences de ma bellemaman; cest ma tactique de survie depuis lenfance: mieux vaut faire que subir les remontrances pendant une semaine.
Odette resta près de la voiture, observant la fourche à côté de ses baskets blanches, puis moi, enfonçant la pelle dans la terre molle, puis Lucienne, qui guettait chaque mouvement comme un vautour.
Un déclic se fit dans ma tête. Cinq ans de mariage, javais toujours essayé dêtre le gendre parfait: je conduisais Lucienne chez le médecin, je lui offrais des multicuiseurs et des robots à pain, je supportais ses conseils éternels sur la façon de faire le potage ou de repasser les chemises. Jallais même à la maison de campagne pour cueillir des baies, bien que je sois allergique aux guêpes, et quil y en ait plus que de fruits.
Mais aujourdhui, ma patience était à bout. Je me rappelais la veille, au bureau, jusquà neuf heures, à finaliser des dossiers, rêvant dun instant de silence près dun feu. Javais même planifié une manucure pour me sentir femme et non bourrique.
Non, déclara Odette dune voix forte.
Je me figeai, la pelle en main. Lucienne se retourna lentement, les sourcils arqués, prête à se dissimuler sous son foulard.
Questce que tu as dit? demandatelle, incrédule.
Jai dit «non», Madame Dubois. Je ne vais pas creuser. Je ne vais pas casser les mottes. Je ne ferai pas les trous. Je suis venue pour me reposer. Sébastien vous aidera, il a promis, et je je resterai à lécart.
Tu tu es folle! sécria la vieille femme. Toute la famille travaille, et tu veux rester à la petite chaise? Tu crains de salir tes petites mains blanches?
Exactement, acquiesça Odette. Jai payé trente euros pour cette manucure. Ma dos ne supporte plus. Et les pommes de terre, Madame Dubois, on peut vous les acheter à lautomne, dix sacs, les meilleures, lavées, sans germes. Ce sera moins cher que de se payer une hernie plus tard.
Acheter?! hurla Lucienne, faisant senvoler les corbeaux du chêne voisin. Ce nest pas une question dargent! Cest notre terre! Le travail ennoblit! Tu es paresseuse, la main blanche? Tu as vendu mon fils à lesclavage et tu restes assise sur ton trône?
Je suis comptable, Madame Dubois, et je gagne, je lavoue, plus que votre fils. Donc je ne suis pas à genoux. Quant à lesclavage, Sébastien est adulte, cest son choix. Sil veut creuser, quil creuse. Moi, je lis un roman.
Odette ouvrit le coffre, en sortit une chaise pliante de camping, une couverture et un livre. Elle traversa la pelouse où le soleil baignait un petit carré libre, sinstalla confortablement, mit ses lunettes de soleil, ouvrit le roman et se plongea dans la lecture.
Le silence sonnait autour du jardin, seulement troublé par le souffle lourd de Lucienne.
Sébastien! criatelle enfin. Tu as entendu ce que ta femme raconte? Tu es un homme ou un chiffon? Donnelui un ordre!
Je messuyai le front en sueur, regardai Odette, impassible, puis ma mèreenlaw, furieuse.
Maman, elle est vraiment épuisée Laissemoi faire, je suis rapide. Ce nest que trois hectares.
Trois! Six! Jai déjà déblayé derrière le hangar! Creuse! Et je parlerai à cette reine! Je lui donnerai une «pause»!
Le travail sintensifia. Je poussais la terre, Lucienne, oubliant son lumbago, piétinait le jardin comme une guêpe, lançant les pommes de terre dans le sol avec la violence dun tambour qui blesse le cœur dun vampire, tout en criant pour que les voisins entendent :
Oh, mon fils, cest dur pour toi! Tu es mon seul ouvrier! Pas de chance avec la femme! Les Dubois, ma bellefille, conduit le tracteur, tray le lait, et la nôtre, cest une citadine! Zut!
Odette tourna la page, indifférente. Elle sentait la légèreté dun «non» qui libère. Le soleil réchauffait, les oiseaux chantaient, les plaintes de Lucienne nétaient plus quun bruit de fond, comme des interférences radio.
Après deux heures, je trempais, mon teeshirt était noir de sueur, le visage rouge. Je regardais Odette, qui sirotait de leau minérale dans une belle bouteille.
Sébastien, pause! commanda la mèreenlaw. Va prendre une compote. Jai préparé quelque chose sur la véranda.
Je me dirigeai vers la maison. Odette resta dans sa chaise. Lucienne sortit sur le pas de la porte avec une tasse de compote, se détournant de moi.
Maman, Odette a besoin deau? demanda timidement Sébastien.
Elle a ses réserves, répliqua Lucienne à haute voix. Elle est indépendante. Quelle boive leau de la mare si elle ne veut plus travailler. Qui ne travaille pas, ne mange pas! Cest ce que disait Lénine!
Odette sourit intérieurement. Elle avait prévu ce retournement; dans son sac, en plus des provisions, il y avait des sandwichs, des fruits et un thermos de café. Elle prit une pomme, la croqua avec un craquement satisfaisant.
Lucienne faillit sétouffer avec sa compote.
Vers le déjeuner, la voisine, Madame Valérie, apparut derrière la clôture.
Bonjour, Lucienne! sexclamatelle, sappuyant sur la barrière. Vous plantez? Bon courage! Mais pourquoi Sébastien travaille tout seul? Et la jeune? Elle est malade?
Lucienne se redressa, se tenant le dos.
Ah, Valérie, ne me demande pas! Ma fille se repose, se bronze! Elle protège son ongle! Nous, mon fils et moi, on se casse le dos pour nourrir la famille, et elle lit! Honte à elle!
Valérie jeta un regard perplexe à Odette.
Vraiment? Elle est là, à lire Mais je pensais que les jeunes aident aujourdhui. Nous, à notre âge
Bonjour, Valérie! lança Odette, sans se lever. Il fait beau, non? Vous navez pas planté de pommes de terre cette année? Jai entendu dire que vous aviez semé du gazon? Cest très européen!
Valérie rougit. Elle avait loué son jardin aux ouvriers ouzbeks cette année, planté des fleurs parce que ses enfants lui interdisaient de se fatiguer.
Euh ce nest plus la même chose, balbutiatelle.
Exactement, je préserve ma santé! rétorqua Odette. Jai proposé dacheter un cultivateur ou de le louer, mais vous êtes une héroïne, vous avez besoin dun exploit!
Lucienne rougit de colère, son plan de mépriser Odette échouait.
Vaten, Valérie, ne gêne pas le travail! criatelle. Et toi, Sébastien, ne reste pas planté comme un piquet! Il reste trois rangées!
À quatre heures, le champ était labouré et les semis en place. Sébastien ressemblait à un homme écrasé par une tondeuse. Il seffondra sur le banc près de la maison, ferma les yeux.
Enfin, ça y est! sexclama Lucienne, se frottant les mains, bien quelle peinait à tenir debout. Maintenant, je vais me faire un bain, puis on mange. Jai préparé une soupe dortie.
Maman, on voulait des brochettes marmonnatil.
Sans brochettes! La viande le soir nest pas bonne. Lortie, cest plein de vitamines. Et qui va faire griller la viande? Tu es à peine vivant, je ne confierai pas le barbecue à ta femme, elle le brûlerait.
Odette rangea son livre, se leva, lair rafraîchi, toujours impeccable.
Sébastien, on rentre, ditelle. Nous repartons.
Où? sécria Lucienne. Encore quoi! Jai déjà préparé le lit! Demain il faut élaguer les carottes et semer les fraises!
Sébastien ne se lèvera pas demain, constata Odette, dun regard professionnel. Son dos est plié comme une chaise. Si on ne part pas maintenant et que je ne lui applique pas de pommade, il ne pourra plus travailler la semaine prochaine. Et personne ne paiera son arrêt maladie. Et votre hypothèque, Madame Dubois, pour la réparation du toit, il faut la payer nous.
Comment osestu me donner des ordres! sécria Lucienne, bloquant laccès à la voiture. Fils, dislui!
Sébastien ouvrit les yeux, le regard chargé de désespoir. Il vit ses mains sales, les ongles cassés, le visage rouge de colère, et sa femme, calme, parfumée, loin de lodeur du fumier.
Maman, je ne peux vraiment pas, ditil dune voix rauque. Le dos me fait mal. Partons.
Traître! cracha la vieille femme. Souscouver! Tu as vendu ta mère pour cette poupée! Que tes pieds ne touchent plus ce sol! Pas une miette de pomme de terre en hiver! Aucun grain ne restera!
On ne demandera rien, sourit Odette. Bonne journée, Madame Dubois. Prenez soin de vous.
Je pris le guidon, Sébastien était trop faible pour conduire. Il grimpa péniblement sur le siège passager, gémissant à chaque bosse.
Tout le trajet jusquà la ville fut silencieux. Je regardais la route, Odette conduisait avec assurance, la musique en fond.
Tu es désormais mon ennemi numéro un, brisa le silence Sébastien en entrant dans la ville.
Je sais, répondit calmement Odette. Mais au moins, je me suis reposée. Et toi?
Et moi il resta muet, se massant la taille. Je me sens idiot. Odette, tu as une pommade? Celle avec du veninJe lui appliquai la pommade au venin de serpent, sentant enfin la fatigue sestomper tandis que le soleil se couchait derrière les champs.

