Le fils de mon mari est apparu dans notre vie après douze ans
Il y a quinze ans, mon mari faisait son service militaire. Il était marin à Toulon. Bien sûr, il ny avait pas de filles dans la caserne, mais les jeunes filles du coin passaient souvent devant les grilles, lançant des sourires aux jeunes soldats.
Les garçons, affamés de tendresse, tombaient dans les bras de ces passantes leurs compagnes étaient loin, à Bordeaux ou à Lille. Cela donnait des amourettes sans lendemain, juste pour combler la solitude. Cest ainsi que mon mari a eu une aventure avec une jeune fille, Lucile, âgée de dix-sept ans. À la fin de son affectation, il la laissée derrière lui, et il est rentré à Paris.
Quelques années plus tard, nos chemins se sont croisés. Dabord de simples rendez-vous, puis le mariage, et cela fait douze ans que nous formons ce couple tissé par le quotidien. Au bout de quatre ans, jai donné naissance à notre fille, Élodie, qui a maintenant huit ans. Mon mari a toujours rêvé davoir un fils.
Difficile de dire quil est un père modèle, mais il aide notre fille pour ses devoirs, la gâte de croissants le dimanche, lemmène parfois à la pêche sur la Seine.
Un jour, cette tranquillité feutrée sest fissurée de manière absurde. Mon mari a retrouvé un ancien camarade militaire sur Facebook, et il a appris que Lucile, la jeune fille laissée là-bas, avait accouché, enceinte de lui. Les rumeurs et ragots avaient fait rougir les murs de la ville, mais elle avait gardé et élevé son enfant, sans jamais chercher à le retrouver, pour ne pas gêner. À cette nouvelle, jai été envahie dun malaise étrange, flottant.
Mon mari, sans attendre, a fouillé Internet à la recherche de Lucile. Il la trouvée, posant sur une photo avec un adolescent dont le regard était le sien, traits pour traits. La jalousie sest insinuée en moi comme une fine pluie grise. Notre fille avait toujours été mon portrait craché, ce qui semblait le déranger, mais ce garçon… Mon mari, bouleversé, a voulu entrer en contact avec son fils subitement, une soudaine paternité bouillonnait en lui. Lucile est restée silencieuse au début, laissant ses messages sans réponse, puis a fini par lui écrire. Le fils, Baptiste, a quatorze ans, il fait du basket, a dexcellentes notes, adore les chats et sa mère.
La connexion entre eux sest faite dun claquement de doigts, dans cet air irréel des rêves. Ils parlaient de collège, de jeux vidéo, de projets infiniment flous. Toute la présence de mon mari sévaporait dans son téléphone plus une seconde pour Élodie. Il restait là, absorbé, échangeant interminablement des SMS lumineux avec Baptiste.
Plus nous avancions, plus les choses devenaient étranges, comme un paysage dans le brouillard. Aux vacances scolaires, Baptiste est venu nous rendre visite à Montmartre. Mon mari emmenait son fils partout, accomplissant ses moindres désirs comme un magicien distrait. La jalousie me rongeait à la façon dun acide doux, et Élodie, elle, se refermait, oubliée. Mon mari répétait je suis avec toi depuis huit ans, mais je nai jamais vu Baptiste, comme si cela justifiait tout. Notre fille sanglotait, perdue.
Leur relation suivait son propre chemin brumeux. Désormais, il envoyait de largent à Baptiste pour les fêtes, la Saint-Baptiste, ou son anniversaire parfois il oubliait même de souhaiter un bon anniversaire à Élodie. Jai tenté de lui expliquer que cétait cruel, mais il nentendait rien. Parfois, je me disais que cétait la faute de Lucile, qui navait rien dit pendant quatorze ans. Si tu nas jamais réclamé la place du père, pourquoi venir perturber une famille ? Évidemment, toute cette paternité retrouvée sest aussi abattue sur notre budget familial en euros, comme une pluie froide.
Impossible dimaginer ce qui se passera cet été, si Baptiste revient à Paris. Élodie gardera en elle la morsure de ces vacances-là, jen suis sûre. Mon mari se cache derrière ce refrain bien connu : les garçons ont besoin de leur père, les filles de leur mère. Mais je ressens quil a effacé Élodie de son cœur, fasciné par ce fils rêvé, dérobé au passé.
Ils passent des heures entières à discuter, et Élodie, elle, ne voit presque plus son père. Cela magace, me pique comme les orties dun mauvais rêve, mais que puis-je faire ? Si la lassitude lenvahit, quil parte vivre avec Baptiste, et quil nous laisse trouver un autre rêve.