Le voisin pas du même âge
Les matinées de Pierre Dubois commençaient toutes de la même façon. La bouilloire siffle, la radio grésille dans la cuisine avec ses bulletins sur les embouteillages du périph et la météo, deux ou trois portes claquent dans la cage descalier : les voisins partent bosser. Cela fait longtemps quil ne se presse plus nulle part, mais lhabitude de se lever tôt est restée, comme celle de faire le tour de lappartement pour vérifier que le balcon est bien fermé, le gaz coupé, les clés à leur place.
Plus de trente ans quil vit dans cette résidence de neuf étages, à la périphérie de Lyon. Il sait à qui appartient chaque sonnette, qui claque sa porte trop fort, qui laisse toujours la poussette sur le palier. Sur son étage, tout est calme. Et ce silence lui plaît. Le soir, il sinstalle dans son fauteuil, regarde une vieille série à la télé, écoute la voisine tousser à lautre bout du couloir et se sent bien : limmeuble vit, mais ne fait pas de bruit.
Il soccupe aussi de lordre dans la cage descalier. Les annonces dassemblée générale ou de travaux, il les redresse si quelquun les a collées de travers. Une fois, il a lui-même acheté du scotch pour refaire laffiche sur le ménage, histoire quil ny ait pas de fautes. Sur le rebord de la fenêtre entre deux étages, son ficus trône dans une bouteille deau coupée en guise de pot. Aux beaux jours, il le sort sur le palier pour que ça fasse moins morne.
Le jour où tout a un peu basculé, il arrosait justement ce ficus. Lodeur du steak grillé lui venait du bas : quelquun cuisinait et les relents montaient jusquà lui. Soudain, lascenseur tressaille, gémit puis souvre. En sort un jeune homme avec une valise à roulettes et un sac à dos. Casque vissé sur les oreilles, fil qui pend jusquau téléphone doù séchappe à peine une musique électro.
Il sarrête, regarde les numéros de portes, puis Pierre.
Bonjour, dit-il en ôtant un écouteur. Cest bien le deux cent trente-sept, ici ?
Le 237, cest juste après, répond Pierre. Cest bizarre, la numérotation ici, cest pas dans lordre.
Le garçon hoche la tête, tire sa valise. Les roues martèlent les carreaux du couloir. Il encombre tout le passage, et son sac caresse le bras de Pierre en passant.
Ah, excusez-moi, lâche-t-il précipitamment. Jemménage.
Le mot «emménage» le titille désagréablement. Au 237, vivait une veuve, Madame Sylvie Bonnet, discrète, avec son chat. Récemment, il avait entendu dire quelle allait louer une chambre. Voilà donc le locataire.
Pierre regagne son 235, ferme la porte, reste dans lentrée à écouter. Derrière la cloison, on déplace un meuble, les portes de placard claquent. Puis la sonnette retentit plusieurs foissans doute encore quelquun qui arrive. Des voix jeunes, des rires brefs.
Il va se préparer un autre thé. Trop fort, mais tant pis. Il se repasse en tête la phrase de Madame Bonnet : « Tu sais, avec ma retraite, faut bien arrondir. Les étudiants, ça fait pas de bruit, non ? » Pas de bruit
Le soir même, il devine vite à quel point «silencieux» est relatif. Dès que la nuit tombe, on entend des sacs plastiques bruisser dans le couloir, une porte claque. Puis la musique démarre derrière la cloison, pas très fort, mais la basse résonne dans tout lappartement. Pierre éteint la télé, écoute : les battements paraissent se cogner contre sa poitrine.
Il patiente dix minutes, puis tape du doigt contre la cloison. La musique continue. Il frappe plus fort. Un instant après, la basse baisse, mais ne sarrête pas.
Mon œil, soupire-t-il en regagnant son fauteuil. Des silencieux…
La nuit est agitée. Vers minuit, la porte de leur palier claque si fort que même son armoire sursaute. On rit, on chuchote, on a du mal à mettre les clés dans la serrure. Dans le noir, Pierre compte les battements de son cœur. Il se rappelle ce quil a écrit sur le groupe WhatsApp de la copropriété : « Merci de respecter le calme après 23h ». Cest lui-même qui avait relayé ce message.
Au matin, il ouvre sa porte et voit dans le couloir deux paires de baskets, une veste accrochée au crochet, alors quavant seuls ses vêtements et ceux de Madame Bonnet sy trouvaient. Une boîte à pizza soigneusement posée contre le mur.
Il observe le tout, réfléchit, puis retourne chez lui. Il compose un message sur le groupe : « Merci de ne pas encombrer le couloir commun et de respecter le silence la nuit ». Il efface. Écrit : « Qui a emménagé au 237 ? Il y a eu du bruit cette nuit ». Efface encore. Finalement, il envoie juste : « Merci de ne pas laisser de déchets sur le palier ».
Quelques minutes après, un emoji lui répond. Puis : « Cest chez qui, les déchets ? » « Chez nous tout est propre. » Madame Bonnet ne répond pas, elle ne participe jamais trop aux discussions.
Laprès-midi, il la croise près de lascenseur. Elle tient un sac avec une baguette et un bouquet de persil.
Alors, demande-t-il prudemment, vous avez un nouveau locataire ?
Ah, Baptiste, séclaire-t-elle. Oui, étudiant en informatique. Très poli, tu sais. Inutile de tinquiéter, je lui ai dit de faire attention au bruit.
Mouais, dit Pierre. Poli, hein…
Le soir même, alors quil tente de suivre les infos, de la musique retentit encore plus fort, cette fois avec une voix qui étire des slogans en anglais. Pierre éteint la télé, enfile ses chaussons et sort.
Il toque à la porte de Madame Bonnet. La musique filtre, assourdie, mais nette. Un cliquetis, la porte sentrouvre. Baptiste, en tee-shirt et jogging, est là.
Bonjour, dit Pierre. Vous pourriez baisser le son ? Il est tard.
Baptiste cligne des yeux, enlève un écouteur pendu à son cou.
Ah, oui, bien sûr. Excusez-moi. Jécoutais avec le casque, jai pas vu que les enceintes étaient allumées. Jéteins.
Il vaudrait mieux, coupe Pierre froidement. Ici, cest pas une résidence étudiante.
Compris, plus de souci.
La musique cesse. Pierre regagne son fauteuil, mais la contrariété ne sen va pas. « Ne pas remarquer que la sono gueule Pour qui il me prend ? »
Le lendemain, alors quil regarde les infos, on sonne à sa porte. Baptiste, un peu embarrassé, est là avec un ordinateur.
Bonjour, commence-t-il. Je venais mexcuser pour hier. Et demander : chez vous, le wifi fonctionne bien ? Jai du mal à me connecter, Madame Bonnet ma dit que vous étiez là depuis longtemps, et que vous connaissiez tout.
Pierre a envie de rétorquer quon ne touche pas à sa connexion, mais se retient. Baptiste serre son ordinateur contre lui comme un lycéen sa copie.
Linternet… balbutie Pierre. Jai une prise, pas de wifi. Quest-ce qui marche pas ?
Le routeur, grimace Baptiste. Jentre le code, mais rien.
Le code du mien ? sinquiète Pierre.
Non, non, rassure Baptiste. Jai le mien. Mais Madame Bonnet a dit que vous aviez appelé un technicien quand vous aviez eu des soucis et que vous auriez son numéro…
Ça paraît sensé. En effet, Pierre la sur un papier collé sur son frigo.
Attends, dit-il en revenant avec le numéro. Tappelles comment ?
Baptiste, répond lautre du couloir.
Moi, cest Pierre Dubois. Tiens, essaye celui-là, il ma tout remis bien la dernière fois.
Merci beaucoup, sourire soulagé de Baptiste. Jai des cours à suivre, sans internet je suis dans la panade…
Il sapprête à partir, hésite.
Si jamais vous avez un souci avec votre téléphone ou votre ordi, je pourrais vous aider. Je my connais.
Tout marche chez moi, coupe Pierre. Au revoir.
Baptiste séclipse. La porte se referme doucement.
Le soir, Pierre essaie de comprendre pourquoi des icônes ont disparu sur son téléphone après une mise à jour. Il repense à la proposition de Baptiste, mais la fierté lemporte. Il bidouille, sénerve sur le petit clavier, et finit par aggraver les choses : lhorloge disparaît de lécran daccueil.
Le groupe WhatsApp sagite le lendemain : quelquun se plaint des cartons de livraison, dautres publient la photo des baskets sur le palier. Pierre reconnaît celles de Baptiste. Sous la photo : « Les nouveaux du 237, sûrement. » Puis : « Respectons lespace commun ».
Il lit, puis écrit : « Ce serait mieux den parler de vive voix que de râler dans le chat. » Lui-même sétonne davoir écrit ça.
Quelques jours plus tard, en revenant du marché avec un sac de pommes de terre, il croise Baptiste assis devant lentrée, en train de fumer et tapoter sur son smartphone. Un sac en papier du Carrefour à côté.
Interdit de fumer devant limmeuble, dit Pierre machinalement.
Baptiste sursaute, tente de cacher sa cigarette, puis léteint dans la poubelle.
Excusez-moi. Jméloigne.
Pas la peine, grommelle Pierre. Tas déjà enfumé.
Il monte, sarrête, se retourne. Baptiste hisse son sac, le suit, lui tient la porte sans rien dire.
Merci, lâche Pierre du bout des lèvres.
Ils prennent ensemble lascenseur. Comme dhabitude, il hoquette entre le troisième et le quatrième, et Baptiste serre son sachet pour ne pas heurter le voisin.
Vous êtes là depuis longtemps ? demande-t-il en fixant le chiffre « 8 ».
Longtemps, tranche Pierre.
Je… Je mhabitue pas. Chez moi, cest une maison, on règle les histoires directement, personne nenvoie des photos de baskets dans un chat.
Comment alors ? sétonne Pierre malgré lui.
Si ça gêne, on le dit. Mon père lançait sa pantoufle, plaisante Baptiste. Pas de photo sur WhatsApp.
Lascenseur sarrête.
Ici aussi, ça se dit, affirme Pierre. Mais tu commences par ranger tes chaussures, après tu discutes.
Je vais ranger, promet Baptiste.
Quelques jours plus tard, Pierre reçoit un message de la société de gestion : compteur deau non relevé, facturation par défaut. On lui explique quil faut vite transmettre les chiffres, sinon régularisation plus coûteuse. Il se penche sous lévier : numéros trop minuscules, le dos lui tire affreusement.
Il jure, se relève péniblement. Il repense à la proposition de Baptiste. Au début, il chasse lidée, puis se décide à frapper chez le 237.
La porte souvre tout de suite. Baptiste, casque sur la tête, musique coupée.
Pierre ? sétonne-t-il.
Bon, tu ty connais, dit Pierre, maladroit. Jai besoin daide pour relever le compteur et lentrer en ligne. Jy vois rien, et mon dos…
Bien sûr ! dit Baptiste, tout ragaillardi. Jattrape juste mon portable.
Il retire ses baskets, soigneusement alignées. Ce geste frappe Pierre.
Le compteur ? demande Baptiste.
Sous lévier.
Baptiste saccroupit, éclaire, dicte les chiffres, entre les infos sur le site.
Voilà, message reçu, cest fait !
Merci, dit Pierre, gêné. Cest compliqué, leur truc. On croirait quil faut être informaticien.
Ils parlent à tout le monde pareil, ricane Baptiste. Vous pourriez télécharger lappli, cest plus simple.
Non merci, proteste Pierre. Vos applis, je ny comprends rien.
Je peux vous montrer ? propose gentiment Baptiste.
En deux temps trois mouvements, Baptiste lui installe lapplication. Pierre regarde, admiratif, les mouvements sûrs de ses doigts. Au final, une icône apparaît à lécran.
Là, la prochaine fois, ce sera plus facile.
Pierre acquiesce, mais il na pas tout retenu.
Depuis cet épisode, il juge désormais Baptiste différemment. Il y a toujours ce qui lagace : les visites tardives, les odeurs de pâtes derrière la cloison, les rires bruyants. Mais il y a autre chose aussi : un sentiment bizarre, comme sil faisait désormais partie dun monde qui va trop vite, sans lavoir choisi.
Une nuit, vers minuit, le vacarme derrière la cloison devient intenable. Rires, vidéo à fond sur ordinateur. Pierre patiente puis, excédé, enfile sa robe de chambre et sort. Dans le chat, on voit déjà filer les messages : « Un peu de calme ! » « Encore le 237 ? » « On va appeler la police ? »
Il regarde la discussion, sent sa colère monter. Il frappe à la porte de Baptiste.
Après un silence, la porte souvre. Baptiste, ébouriffé, est là, deux jeunes, un garçon et une fille, derrière lui.
Pierre… commence Baptiste, interrompu.
Tu as vu lheure quil est ? Ici les gens dorment, certains travaillent demain. Tu aimes toi, quand cest la fête chez le voisin ?
Baptiste baisse les yeux.
Désolé, on va se calmer, on na pas fait gaffe.
Tu ny penses jamais, coupe Pierre. Tu crois que tout limmeuble va vivre selon ton rythme.
La jeune fille derrière Baptiste savance.
On va partir, excusez-nous vraiment.
Faites-le, soupire Pierre. On parle déjà de la police sur le groupe.
Inutile, répond vite Baptiste. On coupe tout.
La musique cesse. Pierre rentre chez lui sans se sentir soulagé. Un poids reste en lui, comme sil avait cassé quelque chose.
Le lendemain, au retour de la Poste, il croise Baptiste devant la colonne à ordures, qui lit laffiche sur le tri sélectif, deux sacs à la main.
Bonjour, dit Baptiste. Je voulais encore mexcuser pour hier soir. On pensait vraiment pas que le son portait ainsi.
Les murs sont en papier, grommelle Pierre. On entend tout.
Ils se taisent. Les sachets froissent dans les mains de Baptiste.
Vous… vous vivez seul ? demande soudain Baptiste, sans sous-entendu.
Pierre sent quelque chose se serrer en lui.
Tu veux savoir pourquoi ? rétorque-t-il, sec.
Non, non, sempresse Baptiste. Cest juste que madame Bonnet disait que vous étiez là de longue date, jai cru
Occupe-toi de tes études, coupe Pierre, et il file vers lascenseur.
Dans la cabine, il aperçoit son reflet : cheveux gris, rides, bouche crispée. « Pourquoi avoir été si sec ? » pense-t-il, en silence.
Quelques semaines plus tard, limmeuble est victime dune fuite deau. Un matin, Pierre se réveille en entendant un goutte-à-goutte inhabituel, qui ne vient pas du robinet, mais du vestibule. Sur le paillasson, il découvre une flaque, leau coule du plafond.
Il râle, place une bassine, appelle la régie. On lui explique quune équipe est déjà en route, la canalisation a lâché au neuvième. Sur le chat du groupe, les messages fusent, photos de dégâts à lappui. Lun dit que leau coule sur son tableau électrique.
En allant chercher des serpillières, on sonne chez lui. Baptiste, armé dun saladier.
Vous aussi, ça fuit ? demande-t-il.
Évidemment, soupire Pierre, montrant le plafond.
Chez moi ça goutte sur la rallonge électrique. Jai tout débranché, cest langoisse. Madame Bonnet file à la régie râler. Je peux vous aider pour protéger vos meubles ?
A eux deux, ils déplacent une armoire, mettent une seconde bassine. Baptiste pousse le meuble sans broncher, Pierre, souffrant, laide comme il peut.
Laissez, je peux, dit Baptiste.
Je ne suis pas encore fichu ! rétorque Pierre. Me crois pas déjà fini.
Finalement, la fuite est colmatée, la tâche deau reste. Assis à la cuisine, chacun sa tasse, ils boivent du thé. Baptiste a les cheveux mouillés, un t-shirt taché dauréole de rouille.
Chez nous, la toiture avait fui, mon père a ronchonné trois jours, puis il est monté sur le toit la réparer. Jétais déjà parti, il me la raconté après.
Pourquoi être parti ? demande Pierre, sétonnant lui-même de sintéresser.
Les études. Chez nous, ya que le lycée. A Grenoble, ya la fac, et jai pu avoir une bourse. Mes parents mont dit dy aller, faut pas louper sa chance. Mais ici tout paraît étranger, les gens se croisent, personne se parle. Jai commencé en résidence U : la folie. Ici je pensais être plus tranquille…
Tranquille ricane Pierre.
Baptiste sourit.
Je fais de mon mieux, assure-t-il. Mais parfois, on aimerait que ça ne ressemble pas à un musée Ici, le silence, on dirait une bibliothèque.
Quy a-t-il de mal au silence ? demande Pierre.
Rien, hausse Baptiste. Cest que quand il y en a trop, on cogite trop justement.
Ils se taisent, le bourdonnement dune perceuse résonne quelque part.
Alors, tu es informaticien ?
Plutôt étudiant en informatique Enfin, jessaie. Jangoisse à chaque partiel. Parfois je me demande si je fais bien. Je pourrais rentrer, trouver un boulot. Mais mon père dirait que cest dêtre faible.
Tous les pères sont comme ça, soupire Pierre. Le mien aussi.
Il ne raconte pas quil est venu de la campagne pour «monter à la ville», logé en foyer, bossé le soir sur des chantiers. Un air connu résonne dans les paroles de Baptiste : la peur de ne pas être à la hauteur.
Depuis la fuite, ils se croisent plus souvent : dans lascenseur, près des boîtes aux lettres. Quelques mots échangés. Baptiste, désormais, baisse la musique lui-même quand il sent que ça monte trop. Plusieurs fois, même, il tend loreille, comme sil sauto-disciplinait.
Un soir de début dhiver, nuit déjà tombée à dix-sept heures, Pierre se retrouve avec un genou coincé. Impossible datteindre la cuisine sans souffrir. Les médicaments sont au bout du couloir.
Il peste, prend son téléphone. Il ne veut pas embêter le groupe, ni appeler les pompiers. Finalement, il compose le numéro de Baptiste, noté le jour du compteur.
Allô, senquiert Baptiste.
Cest Pierre Dubois. Tes chez toi ?
Oui ya un souci ?
Non, non, mens Pierre. Juste si tu peux passer une minute.
Baptiste arrive illico.
Jai la jambe cassée Du moins, enfin, non. Mon genou. Les comprimés sont dans la chambre. Je peux plus marcher.
Baptiste ne pose pas de questions, il va chercher les cachets et un verre deau, aide Pierre à gagner le fauteuil, cale le genou sur un coussin.
On doit appeler un médecin ?
Non, laisse, répond Pierre. Cest une vieille histoire.
Quoi donc ?
Je suis tombé dans lescalier, jeune. Voilà le résultat.
Baptiste sassoit.
Je vous le redis, si besoin, appelez-moi. Je suis souvent là, surtout la nuit avec les cours.
Tu as raison de bosser, approuve Pierre. Nous, on ne savait que porter des parpaings à ton âge…
Mais vous, vous savez parler aux gens. Nous, on sait à peine râler sur WhatsApp.
Baptiste sourit. Pierre aussi.
Lhiver sinstallait, les courants dair ont envahi la cage descalier. Les riverains filaient chez eux, pressés vers radiateurs et bouilloires.
Début janvier, Madame Bonnet annonce sur le groupe quelle part une semaine voir sa fille. Elle écrit : « Baptiste reste là, nhésitez pas à le solliciter. » Pierre sourit, «Cest lui le patron maintenant».
Un soir, grosses flocons dehors, les oignons crépitent chez Pierre. On sonne à la porte. Baptiste, avec un sac plastique.
Jai fait de la soupe, jen ai trop, propose-t-il. Vous en voulez ?
Garde pour toi !
Jen ai déjà mangé. Et Madame Bonnet nest pas là. Vous aimez bien ça, non ?
Pierre nen est pas sûr, mais accepte. Baptiste sourit.
Merci ! Ramène-moi la boîte.
Promis.
La soupe est surprenamment bonne, un peu salée, mais nourrissante. Pierre mange en pensant à lironie : le gars qui lagaçait au début lui sert à présent le dîner.
Quelques jours plus tard, Baptiste toqua lui-même, portable à la main.
Pierre, jaurais un service Ya un match ce soir. Ma plateforme bugue. Madame Bonnet disait que vous aviez encore la télé par câble. Jpourrais regarder discrètement avec vous ?
Pierre allait dire quil ne regarde plus le foot depuis longtemps. Mais il sent poindre la vieille habitude dencourager, de pester contre larbitre ou de débattre avec le commentateur.
Viens, mais retire tes chaussures.
Ils sassoient au salon. Baptiste tout droit comme un piquet sur le canapé. Les joueurs courent, le commentateur senflamme. À la mi-temps, Baptiste va en cuisine, prépare deux thés.
Je croyais que vous supportiez une autre équipe !
Et tu le sais comment ?
Vous avez une vieille écharpe sur larmoire
Cest vrai, elle date. Comme moi.
Mais fidèle, rétorque Baptiste.
Ils suivent le match, tantôt râlent ensemble, tantôt se désolent ensemble. Pierre se surprend à rire à gorge déployée.
Après le match, Baptiste traîne à la porte.
Merci. Je me suis senti chez moi. Avec mon père, on regardait aussi. Mais lui criait plus.
Je peux encore crier ! Rétorque Pierre. Mais avec toi, je n’ose pas trop…
Je suis presque plus un inconnu maintenant, chuchote Baptiste.
Pierre na rien à répliquer, alors il opine.
Le printemps revient sans crier gare. La neige fond au pied du toboggan, la peinture fraîche dégage son odeur dans la cage, un peintre barbouille les murs.
Un jour de soleil, Madame Bonnet frappe chez Pierre.
Jai besoin de ton avis : Baptiste va probablement partir bientôt, avec ses examens et son stage Je ne sais pas, est-ce que je reloue ou pas ? Cest de largent, mais ça fatigue aussi
Il part ? répète Pierre, sonné.
Il cherche plus près de la fac, cest trop loin dici. Tu ferais quoi, toi ? Prendre un nouveau locataire ?
Cest ton choix, tu subis après, répond Pierre, même si quelque chose seffondre en lui.
Il était parfois bruyant, mais pas méchant. Peur de tomber pire, souffle-t-elle en sen allant.
En soirée, il regarde son ficus. Les nouvelles feuilles souvrent doucement au soleil.
Le soir même, il croise Baptiste à lascenseur.
Il paraît que tu pars, lance-t-il en gardant une voix neutre.
Probablement. Jai trouvé une chambre plus proche de la fac. Ici je mets une heure et demie. Là-bas vingt minutes, pour les partiels cest plus simple.
Tu as raison. Faut avancer tant que tu peux.
Ils restent silencieux tandis que lascenseur descend. Au cinquième, arrêt à vide.
Je vous laisserai le mot de passe du wifi, propose Baptiste. Si jamais Ou même mon ancien routeur, si besoin.
Je madapte doucement, jirai pas plus vite, rétorque Pierre.
Comme vous voulez, sourit Baptiste.
Ils prennent le temps de boire encore quelques thés, comparant les nouvelles et discutant films. Baptiste aide à porter les courses. Pierre répare une chaise bancale à Baptiste, lui montre comment visser.
Le jour du départ, la valise traîne à nouveau dans le couloir. Baptiste sactive sur le cadenas, sac sur lépaule. Madame Bonnet nen finit pas des recommandations.
Pierre observe de sa porte.
Alors, tu ten vas…
Oui. Merci pour tout, vraiment. Pour le compteur, le foot, tout.
Pas pour le bruit, grogne Pierre, sans animosité.
Pour le bruit, je suis désolé. Jai fait attention, jvous jure.
Silence.
Bosse bien, continue. Faut finir les études, sinon tu passeras ta vie à courir après une fuite deau, comme moi.
Je lâcherai pas, promet Baptiste. Vous gardez mon numéro, si problème de téléphone ou dinternet Appelez-moi, je vous expliquerai.
Merci, je retiens.
Lascenseur arrive, les portes souvrent. Baptiste fait rouler la valise, se retourne.
Au revoir, Monsieur Dubois.
Bonne route, Baptiste.
Quand les portes se referment, le couloir retrouve son calme. Trop calme. Plus quune seule veste sur le crochet, ni baskets ni boîtes vides. Lodeur de peinture et, du bas, du caramel.
Le soir, il sinstalle dans son fauteuil, la radio en fond. Cest si calme quil entend leau circuler dans les radiateurs. Il saisit son téléphone, parcourt les contacts ; «Baptiste» est là, au milieu. Il ouvre la conversation, regarde lécran vide. Il tape : « Bien arrivé ? », hésite longuement, puis envoie.
La réponse tombe vite : « Bien arrivé, merci de demander ! ». Puis : « Cest calme chez vous ? » suivi dun clin dœil.
Pierre ricane.
« Calme, trop même », écrit-il, puis ajoute : « Noublie pas quon vit pas tous en résidence étudiante ! » Emoji à la clé.
« Promis », reçoit-il.
Il repose le téléphone, va à la cuisine. Met de leau à chauffer, sort mécaniquement deux tasses, range lune. Par la fenêtre, il regarde dans la cour : les gamins tapent dans le ballon, quelquun promène un chien, une porte claque à lentrée voisine.
Il sassied, boit son thé. Sur le rebord, le ficus tend ses feuilles vers la lumière. Il contemple la chaise vide en face et se dit, quun jour, peut-être, quelquun dautre occupera ce siège. Pas forcément Baptiste, ni un jeune. Quelquun, tout simplement, avec qui râler du bruit, demander un coup de main, ou regarder un match ensemble.
Cette idée ne lui fait plus peur.
Il boit une gorgée. Lappartement reste silencieux, mais il sent que cette paix ressemble désormais à une pause, le temps que quelquun revienne, en refermant doucement la porte.
