Le voisin d’un autre âge Les matins de Monsieur Pierre s’ouvraient inlassablement de la même façon : la bouilloire sifflait, la radio grésillait dans la cuisine en débitant les embouteillages et la météo, deux ou trois portes claquaient dans la cage d’escalier – les gens partaient travailler. Depuis longtemps, Pierre ne se pressait plus nulle part, mais il gardait l’habitude de se lever tôt, de faire le tour de l’appartement pour vérifier si le balcon était bien fermé, le gaz coupé, les clés à leur place. Dans sa tour HLM du bout de la ville, il vivait depuis plus de trente ans, connaissait chaque sonnette, savait qui claquait le plus fort, qui abandonnait éternellement sa poussette sur le palier. Son étage était calme, juste ce qu’il aimait – le soir, il s’asseyait dans son fauteuil, regardait un vieux feuilleton, entendait la toux de la voisine du bout du couloir à travers la cloison, se disant que l’immeuble était vivant, mais sans vacarme. L’ordre régnait aussi dans l’entrée : s’il remarquait une affiche de travers, il la redressait, avait même, une fois, racheté du scotch pour corriger une note d’information mal imprimée. Il entretenait consciencieusement son vieux ficus dans une bouteille en plastique coupée, le posait sur la fenêtre de l’escalier pour égayer la cage d’escalier les mois d’été. C’est justement ce matin-là, alors qu’il arrosait le ficus, que quelque chose bascula. Une odeur de steak montait du premier étage, l’ascenseur grinça, et un jeune homme en surgit, valise à roulettes, sac à dos, écouteurs vissés aux oreilles d’où filtrait une rythmique à peine perceptible. Il s’arrêta, repéra le numéro des appartements, et héla Pierre : — Bonjour… excusez-moi, c’est bien le 237 ? — Le 237, c’est la porte d’à côté, indiqua Pierre. La numérotation est bizarre, pas dans l’ordre. Le jeune tira sa valise, débordant de bagages. Le mot « emménager » le heurta. Le 237, c’était l’appartement de Madame Lucie, veuve discrète avec son chat. On disait qu’elle comptait louer une chambre. Le voilà, le locataire. Pierre, rentré chez lui, écouta les bruits – on déplaçait des meubles, le carillon sonnait plusieurs fois, des voix jeunes, rapides, quelques rires claquants. Il repensa aux paroles de Lucie : « Ma retraite est trop basse, un étudiant ça reste discret. » Discret… À la nuit tombée, les sacs froissaient, la porte claquait, la musique démarra chez la voisine, pas fort, mais les basses frappaient les murs comme un cœur déchaîné. Pierre patienta, frappa contre la cloison : rien. Avec le temps, les basses baissèrent un peu, mais restèrent là. Dans la nuit, des portes claquèrent, on riait, on chuchotait, la clé hésitait dans la serrure. Pierre se rappelait les messages du groupe d’immeuble : « Merci de respecter le silence après 23h ». Il les avait lui-même transmis, jadis. Le matin venu, deux paires de baskets gisaient dans le couloir, une veste était suspendue à ses crochets, une boîte à pizza appuyée au mur. Il rédigea un message dans le chat : « Merci de garder le palier propre ». Réponse : des emojis, des dénégations, Lucie absente – elle ne lisait jamais les discussions virtuelles. Il la croisa à l’ascenseur, bras chargés de provisions. — Alors, ton locataire débarqué ? — Ah, Ivan, sourit-elle. Un étudiant en informatique, très poli. T’en fais pas, je lui ai demandé de rester discret. — Poli, répéta Pierre, dubitatif. Le soir, rebelote : musique, chanson vaguement anglaise, Pierre frappa, la lumière filtrait sous la porte. Ivan ouvrit, confus. — Pardon, je n’ai pas vu l’heure, je portais mes écouteurs, je baisse le son. — Ici, ce n’est pas une résidence universitaire, rétorqua Pierre, sec. Les gens vivent ici. La musique s’éteignit. Le lendemain, Ivan sonna à sa porte, ordinateur sous le bras. — Je voulais m’excuser, et aussi… vous demander : votre internet marche bien ? Le mien ne se connecte pas… Pierre hésita à le rembarrer, mais Ivan attendait, humble, alors il retrouva le numéro du technicien noté sur le frigo. — Prends ça, appela-t-il, et tu t’appelles comment d’ailleurs ? — Ivan. — Moi c’est Pierre. Reconnaissant, Ivan proposa son aide pour tout problème informatique, ce que Pierre repoussa fièrement… avant de s’énerver le soir même sur la disparition des icônes de son téléphone, sans oser appeler Ivan. Les semaines passèrent. Au moindre embouteillage d’ordures dans l’entrée, discussion enflammée sur le chat, photos de baskets identifiées. Pierre finit par écrire : « Parlez-vous en face, au lieu de râler dans le chat. » Il s’en étonna lui-même. Un samedi, corvée de courses : il croisa Ivan, cigarette discrète au pied de l’immeuble. — Interdit de fumer ici, lança-t-il. Ivan écrasa la cigarette en bredouillant des excuses, tint la porte pour qu’il passe avec son sac. Dans l’ascenseur, Ivan confia : « Chez mes parents, maison à la campagne, c’est différent, personne ne râle contre les baskets dans un chat… Si ça gênait, mon père balançait sa pantoufle, pas une photo sur WhatsApp ! » Pierre sourit malgré lui. À la moindre alerte technique, Pierre hésitait, puis finissait par demander l’aide d’Ivan. Celui-ci prenait soin d’enfiler ses chaussons, lisait les compteurs, rentrait les données sur l’appli, expliquait tout doucement. Progressivement, Pierre se surprend à tolérer la présence – et même le bruit – d’Ivan, bien que l’agacement ne disparaisse jamais complètement. Quand il eut un souci de santé, c’est Ivan qui lui tendit ses médicaments, resta un moment à s’assurer que tout allait bien. À son tour, Pierre donna quelques conseils – comment resserrer une chaise branlante, comment choisir un melon au marché. Pendant une fuite d’eau mémorable, ils firent équipe, traînant bassines et chiffons, partageant du thé dans la cuisine, Ivan trempé, Pierre fatigué mais pas mécontent d’être utile. Vint l’hiver, puis le printemps. Lucie annonça qu’Ivan allait bientôt déménager, ayant trouvé une chambre plus proche de son université. Le soir du départ, valise et sac à l’épaule, Ivan remercia Pierre d’un sourire sincère : « Merci pour tout. Et pardon pour le bruit. » Pierre, un peu bourru mais sans rancune : « Prends soin de toi. Et n’abandonne pas tes études pour finir à courir avec des seaux comme moi ! » — Je n’oublierai pas. L’ascenseur emporta Ivan et le silence retomba, presque irréel. Pierre aperçu ses coordonnées dans son répertoire, hésita longtemps avant d’écrire : « Bien arrivé ? » Ivan répondit vite, concluant par un clin d’œil : « Chez vous, c’est calme ? » Pierre sourit : « Trop calme, même. » La routine reprenait, mais une place demeurait vide, pas tout à fait dans l’attente mais ouverte – qui sait, à un autre voisin, d’un autre âge, ou d’un même silence partagé.

5 rue de la Liberté, Nanterre Diary de Philippe Deschamps

Chaque matin, jouvre les yeux avant laube, même si je nai plus à presser le pas pour attraper le RER ; les habitudes persistent. Je me lève, je mets la bouilloire en route, France Inter ronronne dans la cuisine et dans la cage descalier, jentends le claquement de deux ou trois portes : les voisins partent au travail. Moi, je nai plus dhoraires depuis longtemps. Mais le réflexe me reste de faire le tour de lappartement : balcon bien verrouillé, gaz coupé, clés sur leur crochet.

Cela fait plus de trente ans que je vis ici, dans cette barre de neuf étages à la périphérie ouest de Paris. Jai appris à reconnaître chaque son de sonnette, chaque raclement de semelle sur le lino du palier. Jaime le calme de mon étage. Le soir, je me laisse tomber dans le vieux fauteuil près de la fenêtre, je mets Louis la Brocante en fond. À travers la cloison, jentends parfois la vieille Madame Leblanc tousser : on sent que limmeuble respire, sans jamais devenir oppressant.

Dans limmeuble, jai mon petit rituel. Les affiches dinformations sur le mur de l’entrée, mal placées, je les remets droites, voire je les refais moi-même si les fautes magressent les yeux. Mon ficus, cest la touche verte du troisième : il trône dans une bouteille deau découpée, sur le rebord entre deux étages. Lété, je le sors sur la cage descalier, histoire dégayer lendroit.

C’est pendant que jarrosais mon ficus quun petit quelque chose a basculé, un matin. Lappartement embaumait le steak haché : en bas, quelquun faisait cuire des boulettes, les odeurs montaient. Lascenseur, grinçant comme dhabitude, sarrête. Les portes souvrent sur un jeune homme, valise à roulettes, sac sur le dos, AirPods dans les oreilles. De son portable, sourd un vague refrain électro. Il scrute les numéros de porte, finit par croiser mon regard.

Bonjour, monsieur, il lance, retirant une oreillette. Excusez-moi, cest ici, le 237 ?

Le 237, cest plus loin, juste après le mien, je lui réponds. La numérotation na jamais été logique ici.

Il me remercie, part avec sa valise qui gronde sur le carreau, meffleure le bras de son sac, sexcuse poliment. Il bredouille quil vient emménager.

Emménager, voilà un mot qui me pique. Au 237 vivait jusquà présent Madame Leblanc : veuve tranquille, tout le temps flanquée de sa chatte, Grisette. On ma glissé dans loreille quelle allait louer une chambre à des étudiants ; voilà donc lun deux.

Je rentre chez moi, porte 235, referme et reste là, en arrêt dans lentrée, à écouter. À travers la cloison, ça déplace des meubles, des portes de placard claquent. Bientôt, on sonne plusieurs fois : des jeunes, à en juger par les voix, des rires brefs.

Je me fais un thé, trop infusé, mais je le bois quand même. Je me remémore la phrase de Madame Leblanc : « Oui, ben, la retraite, cest pas le Pérou, il faut bien arrondir. Et puis, les étudiants, cest calme. » Calme

Le soir même, je comprends ce que «calme» veut dire aujourdhui. Vers 21h, le couloir bruisse de sacs de courses, la porte cogne sec. Puis, derrière la cloison, la musique commence : pas fort, mais ces basses On dirait que quelquun cogne dans mon sternum.

Jécoute un moment, doigts tambourinant sur la table, puis je me lève et frappe contre le mur. On baisse un peu, sans couper. Je grommelle dans ma moustache : « Calme, mon œil. »

La nuit fut hachée : vers minuit, un de ces jeunes claque la porte comme sil voulait la déloger. Des voix, des chuchotements, des clés qui tâtonnent longtemps dans la serrure. Allongé dans le noir, jentends mon propre cœur cogner. Dans ma tête, le message du groupe WhatsApp de limmeuble revient : « Merci de respecter le silence à partir de 23h. » Message dont jétais lauteur, autrefois.

Le matin, en sortant, je découvre deux paires de baskets et une parka sur le portemanteau collectif du paliersemble-t-il, les habitudes changent. Une boîte à pizza vide trône aussi, posée bien en vue.

Je ressors mon propre portable, hésite sur le message à poster au groupe de limmeuble : « Merci de ne pas laisser traîner de déchets dans le couloir, et de respecter le silence de nuit. » Jefface. « Qui est dans le 237 ? Bruit cette nuit. » Idem, effacé. En fin de compte : « Merci de ne pas laisser de déchets dans le couloir. »

Peu après : un emoji en réponse. Puis, « Cest chez qui, ces déchets ? », « Le nôtre est propre. » Madame Leblanc, fidèle à elle-même, napparaît pas dans le fil.

Je la croise plus tard à lascenseur, filet de courses dans les bras, pain et bouquet de persil dépassant du sac.

Alors, on a accueilli un nouveau locataire ! je tente, sur le ton du voisin vigilant.

Ah, Hugo, oui, un étudiant en informatique. Très poli, tu sais, je lui ai demandé dêtre discret. Naie crainte !

Poli, hein je marmonne.

Le soir, sur le coup du JT, la musique reprend de plus belle, cette fois avec des paroles anglaises traînantes. Jéteins la télé, enfile mes chaussons, traverse le palier et sonne chez Madame Leblanc. Derrière la porte, la musique pulse. Hugo ouvre, tee-shirt large, pantalon de survêt.

Bonjour, vous pourriez baisser un peu ? Il est tard, là

Hugo retire ses écouteurs, confus.

Excusez-moi, vraiment ! Javais mis mes AirPods, je nai pas vu que les haut-parleurs étaient restés branchés Je coupe, promis.

Ici, tout le monde travaille ou se lève tôt. On nest pas un foyer étudiant, je souligne, sec.

Compris. Ce sera la dernière fois.

Effectivement, la musique sarrête. Je retrouve mon fauteuil, pas mon calme. Comment peut-on « ne pas remarquer » que la sono vibre comme ça ?

Le lendemain, alors que je consulte la Bourse sur mon téléphone, on sonne. Cest Hugo, ordinateur sous le bras.

Excusez-moi de vous déranger Je voulais vous présenter mes excuses pour hier soir. Et vous demander si votre connexion fonctionne bien ? Chez moi ça rame à mort. Madame Leblanc ma dit que vous connaissez les techniciens locaux.

Je prends sur moi pour ne pas balayer la question. Il attend, lordi serré contre son torse comme un cahier décolier.

Jai la fibre, par câble. Quest-ce qui coince ?

Le wifi de la box de Madame Leblanc ne se connecte pas, le mot de passe ne marche pas

Cest le mien que tu as essayé ?

Non, non, rassurez-vous Jai essayé le sien. Mais comme elle ma dit que vous aviez déjà fait appel à un pro

Ah, voilà. Oui, javais gardé le numéro scotché sur la porte du frigo.

Attends, je te le cherche Tu tappelles bien Hugo ?

Oui, monsieur.

Philippe Deschamps, pour toi. Voilà, essaye dappeler ce gars-là, il avait tout remis daplomb lan dernier.

Merci beaucoup, monsieur ! Jen ai besoin pour mes cours en distanciel

Il sattarde, propose son aide si jamais jai un souci avec le numérique.

Je me débrouille, merci, je tranche un peu sèchement.

Le soir venu, mon téléphone maffiche des icônes inconnues depuis la dernière mise à jour je peste, bidouille, ne fais quempirer les choses. Licône de lhorloge a disparu.

Plus tard, le fil WhatsApp de la copropriété repart à propos des chaussures dans le couloir, dune photo de baskets les siennes, cest clair. Message : « Les nouveaux du 237, vraisemblablement ? » Puis : « Respectons les parties communes. »

Je relis, finis par poster : « Il vaut mieux en parler de vive voix que par écran interposé. » Moi-même surpris par ce trait de diplomatie.

Quelques jours passent, je rentre du marché, bras lourd de pommes de terre, quand je croise Hugo assis sur une marche devant le hall, vapotant silencieusement, casque sur les oreilles, le cabas du Franprix posé à ses pieds.

On ne fume pas sous le porche, vous savez, je lance par réflexe.

Il sursaute, range sa vapoteuse, sexcuse.

Je méclipse, promis.

Mais déjà, il ouvre la porte et me la tient tandis que je lutte avec mon sac.

Merci, je murmure, un peu rebuté par lidée dêtre redevable.

Dans lascenseur, nous restons côte à côte, un peu raides. Il regarde les chiffres lumineux, finit par demander :

Vous habitez là depuis longtemps ?

Très longtemps, dis-je, laconique.

Il gratte larrière de son crâne.

Jessaie de my faire Chez moi, à Chartres, cest une maison au fond dune impasse. On ne met pas de photos de baskets dans les groupes, on cogne à la porte pour demander de ranger.

Chacun ses méthodes, je commente, un brin piqué.

Ici, je comprends quil faut faire les deux : enlever les chaussures et éviter le smartphone

Voilà, apprenez vite, jeune homme.

Un matin, souci : le syndic réclame le relevé du compteur deau sur le portail en ligne, sinon tarification majorée. Sous lévier, je peine à décrypter les chiffres, le dos cassé en deux.

Je grogne, sors, et sonne chez Hugo.

Monsieur Deschamps ? il sétonne en ouvrant.

Tu ty connais dans ces machins numériques ? Il faudrait saisir le relevé du compteur sur leur site Je vois rien, le dos me coince.

Laissez-moi faire, propose-t-il aussitôt.

Il entre, retire ses baskets, les place soigneusement. Ça, je le remarque. À la cuisine, il sagenouille, éclaire le compteur, dicte tous les chiffres et soumet le relevé sur le site de la régie. Simple, efficace.

Voilà, cest fait. Vous recevrez un SMS de confirmation

Merci Ils parlent tous comme si tout le monde était ingénieur chez eux !

Ah, ça, le service client, plaisante-t-il, si vous voulez, je peux vous installer leur appli

Non, merci, leurs applis me font peur !

Il me montre quand même, gestes précis, pédagogues. Je retiens un tiers de ce quil fait.

Depuis cet épisode, mon irritation envers lui se tempère, même si ses soirées entre amis et les odeurs de kebab me hérissent toujours. Mais à lagacement se mêle une curiosité nouvelle : cest comme si, sans le vouloir, jétais propulsé dans un monde plus rapide.

Une nuit, bruyante encore, je vois défiler sur le groupe WhatsApp toutes les plaintes contre le bruit du 237, menaces de police. Excédé, jenfile ma robe de chambre, vais moi-même sonner.

Hugo ouvre, entouré de camarades.

Tu sais lheure quil est ? Ici, les gens dorment, certains sont malades, demain cest lundi Tu te rends compte ?

Il baisse les yeux, mortifié.

Désolé, vraiment On na pas vu le temps passer. On va partir, je coupe tout.

Il serait temps dy penser, souffle la fille derrière lui.

Je rebrousse chemin. Un poids me serre la poitrine : ai-je trop grondé, trop sévèrement ?

Le lendemain, en descendant mes poubelles, je le rencontre, deux sacs dans les mains, regardant laffiche de tri sélectif.

Bonjour, je voulais encore mexcuser pour lautre soir. On nimaginait pas que le bruit passait autant.

Ici, tout passe à travers, les murs sont en papier.

Moment de silence. Puis il ose :

Vous êtes seul, ici ?

Le ton est sincère, pas moqueur, mais je me ferme aussitôt.

Quest-ce que ça peut te faire ?

Rien, rien, se dérobe-t-il. Madame Leblanc ma juste raconté que vous êtes le doyen détage. Je me disais

Tu ferais mieux de penser à tes études.

Dans lascenseur, je maperçois de mon visage fermé je me surprends à me demander ce qui ma si agacé.

Deux semaines plus tard, fuite deau dans la colonne principale ; au réveil, jai les pieds dans la flaque. Hugo vient de lui-même sonner pour aider. On déménage meubles, on place des bassines. Il simpose, déplace les choses avec aise, sans se plaindre.

Arrive la pause, quand on boit le thé, lessivés, les bras mouillés.

Chez nous, quand le toit sest mis à fuir, mon père a gueulé trois jours, puis il est monté lui-même sur le toit, raconte Hugo. Moi, jétais déjà parti. Cest par téléphone quil ma raconté.

Pourquoi es-tu parti ?

Université à Paris ! Pas le choix pour les études. Mes parents my poussaient Mais tout paraît tellement impersonnel ici. Avant, jétais en résidence étudiante : lasile. Ici je croyais, plus calme

Trouvé, le calme ? je raille et il sourit.

Jessaie dassurer, mais parfois, le silence, cest comme une bibliothèque ; on peut devenir fou à force de penser.

Rien à redire à ça.

Tu codes beaucoup ?

Oui enfin, jessaie. Jai peur de tout rater en vrai. Je me dis parfois que je ferais mieux de rentrer. Mais mon père ne me le pardonnerait pas.

Je repense à mon propre départ du village, jadis. Jentends dans ses mots les mêmes doutes que javais.

Après cela, on se croise plus, on échange une blague sur un coin de palier, il baisse la musique de lui-même maintenant. Les habitudes germent.

Début décembre, mon genou me trahit. Impossible de me lever, les médicaments sont dans la chambre. Appeler SOS Médecins pour ça ? Non. Jhésite, puis jappelle Hugo.

Philippe Deschamps au téléphone, tu peux passer ?

Il débarque aussitôt, trouve les cachets, maide à minstaller au salon, tout naturellement.

Si vous avez besoin, appelez. Les nuits, souvent, je révise ici.

Reste concentré sur tes études. À ton âge, nous, on portait des parpaings, pas des ordis.

Il sourit, je souris à mon tour.

Lhiver sinvite dans les escaliers, courant dair et radiateurs poussifs. Les voisins rentrent vite chez eux. Début janvier, Madame Leblanc part chez sa fille ; elle écrit dans le groupe que Hugo reste sur place pour la semaine, quon peut sadresser à lui.

Un soir, alors quil neige, il toque chez moi : il a fait trop de soupe aux oignons, men propose. Je refuse par principe puis cède, sa soupe est délicieuse.

Quelques jours plus tard, cest lui qui sollicite mon salon : il na plus accès au match de Ligue 1 sur son ordi, sa box a sauté. « Chez vous, il paraît quil reste le câble Je peux juste regarder, sans bruit »

Je laccueille, on commente le match. Il prépare le thé à la mi-temps, repère mon écharpe du PSG au porte-manteau.

Vous êtes supporter depuis quand ?

Avant ta naissance, je crois.

On rit, on râle sentiment dune soirée partagée, chose oubliée.

À la fin du match, il traîne dans lentrée.

Merci, vraiment. Javais limpression dêtre à la maison. Avec mon père, cétait pareil, sauf quil gueulait encore plus que vous.

Je sais faire, je rétorque. Je me retiens devant les invités.

Je commence à être plus vraiment un invité, murmure-t-il.

Je ne trouve rien à répondre, mais cela me fait quelque chose.

Le printemps arrive. Les ouvriers repeignent enfin la cage descalier, le ficus profite du soleil retrouvé. Un matin, Madame Leblanc mapprend quHugo va déménager, plus près de son université, courant juin.

Je me demande, je continue de louer ou pas ? me demande-t-elle, pensive. Ce nest pas facile les jeunes, mais

Je hausse les épaules, mais un vide sinstalle en moi.

Le soir, jattrape Hugo devant lascenseur.

On ma dit que tu pars.

Oui quinze minutes à vélo du nouveau logement, au lieu de traverser la banlieue en RER. Ce sera mieux pour moi.

Tu as raison. Il faut bouger, à ton âge.

Il propose de laisser le mot de passe wifi ou même le routeur sil peut servir à la prochaine locataire.

Je décline, trop dhabitudes.

Durant deux semaines, on boit encore quelques thés, on discute cinéma, on fait un peu chacun pour lautre. Il part le samedi matin, valise à la main, avec son sac à dos.

Je le regarde fermer la porte, garder la main un peu en lair.

Bon courage alors, dis-je.

Merci pour tout. Ne négligez pas la technique Et nhésitez pas à mappeler si besoin, je réponds même à distance.

Le hall me paraît gigantesque après son départ, la cage descalier retombe dans un silence feutré, pesant.

Le soir, je prends mon téléphone, fais défiler les contacts. « Hugo » saffiche quelque part au milieu. Je tape : « Bien arrivé ? » et attends.

Il répond vite : « Oui, nickel. Merci davoir demandé. » Puis : « Chez vous, tout va bien ? » avec un smiley.

Je souris. Je réponds : « Silence parfait. Trop, même. » Et jajoute, pour la forme : « Noublie pas, ici, on nest pas en foyer universitaire. » Je mets aussi son smiley.

« Je men rappellerai », écrit-il.

Je repose le téléphone, prépare le thé deux tasses par réflexe, puis je range la seconde tasse. Je regarde par la fenêtre. Les enfants tapent dans un ballon en bas, une dame promène son chien, la porte du bâtiment den face claque.

Assis seul à la table, le ficus cherche la lumière. Je regarde la chaise vide. Un jour, sans doute, quelquun sassoira en face de moi pas forcément un jeune comme Hugo, mais quelquun avec qui se disputer sur le bruit, demander de laide pour le smartphone, partager un match.

Cette idée, bizarrement, ne me fait plus peur.

Je savoure une gorgée. Lappartement est paisible, mais plus si vide. Plutôt une parenthèse, comme si la vie se mettait en pause, jusquà la prochaine toquade amicale sur la porte.

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Le voisin d’un autre âge Les matins de Monsieur Pierre s’ouvraient inlassablement de la même façon : la bouilloire sifflait, la radio grésillait dans la cuisine en débitant les embouteillages et la météo, deux ou trois portes claquaient dans la cage d’escalier – les gens partaient travailler. Depuis longtemps, Pierre ne se pressait plus nulle part, mais il gardait l’habitude de se lever tôt, de faire le tour de l’appartement pour vérifier si le balcon était bien fermé, le gaz coupé, les clés à leur place. Dans sa tour HLM du bout de la ville, il vivait depuis plus de trente ans, connaissait chaque sonnette, savait qui claquait le plus fort, qui abandonnait éternellement sa poussette sur le palier. Son étage était calme, juste ce qu’il aimait – le soir, il s’asseyait dans son fauteuil, regardait un vieux feuilleton, entendait la toux de la voisine du bout du couloir à travers la cloison, se disant que l’immeuble était vivant, mais sans vacarme. L’ordre régnait aussi dans l’entrée : s’il remarquait une affiche de travers, il la redressait, avait même, une fois, racheté du scotch pour corriger une note d’information mal imprimée. Il entretenait consciencieusement son vieux ficus dans une bouteille en plastique coupée, le posait sur la fenêtre de l’escalier pour égayer la cage d’escalier les mois d’été. C’est justement ce matin-là, alors qu’il arrosait le ficus, que quelque chose bascula. Une odeur de steak montait du premier étage, l’ascenseur grinça, et un jeune homme en surgit, valise à roulettes, sac à dos, écouteurs vissés aux oreilles d’où filtrait une rythmique à peine perceptible. Il s’arrêta, repéra le numéro des appartements, et héla Pierre : — Bonjour… excusez-moi, c’est bien le 237 ? — Le 237, c’est la porte d’à côté, indiqua Pierre. La numérotation est bizarre, pas dans l’ordre. Le jeune tira sa valise, débordant de bagages. Le mot « emménager » le heurta. Le 237, c’était l’appartement de Madame Lucie, veuve discrète avec son chat. On disait qu’elle comptait louer une chambre. Le voilà, le locataire. Pierre, rentré chez lui, écouta les bruits – on déplaçait des meubles, le carillon sonnait plusieurs fois, des voix jeunes, rapides, quelques rires claquants. Il repensa aux paroles de Lucie : « Ma retraite est trop basse, un étudiant ça reste discret. » Discret… À la nuit tombée, les sacs froissaient, la porte claquait, la musique démarra chez la voisine, pas fort, mais les basses frappaient les murs comme un cœur déchaîné. Pierre patienta, frappa contre la cloison : rien. Avec le temps, les basses baissèrent un peu, mais restèrent là. Dans la nuit, des portes claquèrent, on riait, on chuchotait, la clé hésitait dans la serrure. Pierre se rappelait les messages du groupe d’immeuble : « Merci de respecter le silence après 23h ». Il les avait lui-même transmis, jadis. Le matin venu, deux paires de baskets gisaient dans le couloir, une veste était suspendue à ses crochets, une boîte à pizza appuyée au mur. Il rédigea un message dans le chat : « Merci de garder le palier propre ». Réponse : des emojis, des dénégations, Lucie absente – elle ne lisait jamais les discussions virtuelles. Il la croisa à l’ascenseur, bras chargés de provisions. — Alors, ton locataire débarqué ? — Ah, Ivan, sourit-elle. Un étudiant en informatique, très poli. T’en fais pas, je lui ai demandé de rester discret. — Poli, répéta Pierre, dubitatif. Le soir, rebelote : musique, chanson vaguement anglaise, Pierre frappa, la lumière filtrait sous la porte. Ivan ouvrit, confus. — Pardon, je n’ai pas vu l’heure, je portais mes écouteurs, je baisse le son. — Ici, ce n’est pas une résidence universitaire, rétorqua Pierre, sec. Les gens vivent ici. La musique s’éteignit. Le lendemain, Ivan sonna à sa porte, ordinateur sous le bras. — Je voulais m’excuser, et aussi… vous demander : votre internet marche bien ? Le mien ne se connecte pas… Pierre hésita à le rembarrer, mais Ivan attendait, humble, alors il retrouva le numéro du technicien noté sur le frigo. — Prends ça, appela-t-il, et tu t’appelles comment d’ailleurs ? — Ivan. — Moi c’est Pierre. Reconnaissant, Ivan proposa son aide pour tout problème informatique, ce que Pierre repoussa fièrement… avant de s’énerver le soir même sur la disparition des icônes de son téléphone, sans oser appeler Ivan. Les semaines passèrent. Au moindre embouteillage d’ordures dans l’entrée, discussion enflammée sur le chat, photos de baskets identifiées. Pierre finit par écrire : « Parlez-vous en face, au lieu de râler dans le chat. » Il s’en étonna lui-même. Un samedi, corvée de courses : il croisa Ivan, cigarette discrète au pied de l’immeuble. — Interdit de fumer ici, lança-t-il. Ivan écrasa la cigarette en bredouillant des excuses, tint la porte pour qu’il passe avec son sac. Dans l’ascenseur, Ivan confia : « Chez mes parents, maison à la campagne, c’est différent, personne ne râle contre les baskets dans un chat… Si ça gênait, mon père balançait sa pantoufle, pas une photo sur WhatsApp ! » Pierre sourit malgré lui. À la moindre alerte technique, Pierre hésitait, puis finissait par demander l’aide d’Ivan. Celui-ci prenait soin d’enfiler ses chaussons, lisait les compteurs, rentrait les données sur l’appli, expliquait tout doucement. Progressivement, Pierre se surprend à tolérer la présence – et même le bruit – d’Ivan, bien que l’agacement ne disparaisse jamais complètement. Quand il eut un souci de santé, c’est Ivan qui lui tendit ses médicaments, resta un moment à s’assurer que tout allait bien. À son tour, Pierre donna quelques conseils – comment resserrer une chaise branlante, comment choisir un melon au marché. Pendant une fuite d’eau mémorable, ils firent équipe, traînant bassines et chiffons, partageant du thé dans la cuisine, Ivan trempé, Pierre fatigué mais pas mécontent d’être utile. Vint l’hiver, puis le printemps. Lucie annonça qu’Ivan allait bientôt déménager, ayant trouvé une chambre plus proche de son université. Le soir du départ, valise et sac à l’épaule, Ivan remercia Pierre d’un sourire sincère : « Merci pour tout. Et pardon pour le bruit. » Pierre, un peu bourru mais sans rancune : « Prends soin de toi. Et n’abandonne pas tes études pour finir à courir avec des seaux comme moi ! » — Je n’oublierai pas. L’ascenseur emporta Ivan et le silence retomba, presque irréel. Pierre aperçu ses coordonnées dans son répertoire, hésita longtemps avant d’écrire : « Bien arrivé ? » Ivan répondit vite, concluant par un clin d’œil : « Chez vous, c’est calme ? » Pierre sourit : « Trop calme, même. » La routine reprenait, mais une place demeurait vide, pas tout à fait dans l’attente mais ouverte – qui sait, à un autre voisin, d’un autre âge, ou d’un même silence partagé.
Lettre à moi-même Elle repoussa l’assiette de sarrasin refroidi au bord de la table et se redressa. Dans le salon, la télévision murmurait à propos d’un concert, les paillettes et les animateurs défilaient à l’écran, mais le son était presque coupé. La pendule de la cuisine égrenait les secondes, l’aiguille approchait de minuit. Madame Anne Dupuis posa devant elle une feuille à petits carreaux, mit ses épaisses lunettes en plastique par-dessus. Le stylo offert par son fils au dernier Nouvel An reposait à côté. Elle fit claquer le capuchon et sentit l’habituelle pointe d’angoisse, comme si elle passait un examen. Bon, ma vieille, pensa-t-elle, écris. Tu t’es promis. L’idée de la lettre lui était venue une semaine plus tôt, après avoir vu à la télévision un psychologue conseiller d’écrire des messages à son futur soi. Sur le coup, cela lui avait semblé presque enfantin, mais la pensée était restée. À présent, dans ce silence, l’idée ne paraissait plus si risible. Elle se pencha, appuya la paume sur le papier pour qu’il ne tremble pas, et écrivit en haut : « 31 décembre 2024. Lettre à moi-même pour le prochain Nouvel An ». Sa main tremblait, mais les lettres étaient droites, appliquées. Elle avait gardé ce souci de précision acquis en cabinet comptable, trente ans durant. « Bonjour, Anne, 73 ans », écrivit-elle, puis elle s’arrêta. Le chiffre « 73 » la piqua un instant. Elle avait 72 ans, et elle sursautait parfois à cette idée. Dans sa tête, un autre âge plus petit s’accrochait encore. Elle écouta un instant son corps. Une faim légère, de l’inquiétude, son dos douloureux après le ménage, le cœur régulier, et un vieux doute, tout au fond : battra-t-il aussi bien dans un an ? Elle se remit à la lettre. « J’espère vraiment que tu es encore vivante et que tu lis ces mots. Que tu marches sans canne. Que tu n’as pas perdu l’usage d’un bras ou des jambes. Que tu n’es pas à l’hôpital ni à la charge de quelqu’un… » Elle relut, grimaça – c’était sombre. Mais elle ne corrigea pas. Au moins, c’était honnête. « Je souhaite que tu ne sois pas un fardeau pour tes enfants. Que tu fasses encore les courses toi-même, que tu paies tes factures, que tu gères tes médicaments seule. Que tu n’appelles pas tes enfants dix fois par jour pour des broutilles ». Elle posa le stylo et regarda le téléphone sur le rebord de la fenêtre. Sa fille avait appelé il y a une heure depuis l’Allemagne, vite, entre deux choses, vidéo à l’appui : sapin, petite-fille habillée de paillettes. Son fils avait envoyé un message : « Maman, bonne année en avance, on est chez des amis, j’appelle demain. » Elle avait répondu par un émoji et un cœur, comme on lui avait montré. « Que tu ne les embêtes pas avec ta solitude », ajouta-t-elle, puis soupira. Le mot « solitude » resta dans l’air, lourd comme une pierre. Elle regarda autour d’elle. Le tablier pendait à une chaise, des chaussettes de laine séchaient sur le radiateur. Deux assiettes sur la table : elle avait gardé l’habitude d’en poser une en face, bien qu’elle sache depuis longtemps que personne ne viendrait « juste passer ». Elle ramena son regard sur le papier. « Cette année, tu dois – elle souligna le mot – apprendre à vivre mieux. Marcher au moins une demi-heure par jour. Cesser de grignoter le soir. Arrêter de te plaindre de tension à tout va. Te trouver une occupation. Peut-être rejoindre la gymnastique séniors ou un club à la Mairie. Voir plus de monde, ne pas rester entre quatre murs. Être calme, gentille, ne pas ronchonner, ne pas harceler les enfants de conseils. Être une mamie légère, agréable à vivre. » Elle relut ce paragraphe : « mamie légère » sonnait comme une publicité. Mais c’est ce qu’elle se voulait : arrangeante, souriante, sans plaindre, ni embêter. Elle ajouta encore : « Et surtout, ne pas avoir peur de l’avenir. Ne pas attendre fatalement que quelque chose tourne mal. Voir le médecin à temps. Prendre les médicaments comme il faut. Mais ne pas lire internet en boucle sur les maladies. Ne pas appeler ta fille dès que tu as un tiraillement. Tu es adulte, tu t’en sors. » Sa main était fatiguée. Elle se laissa aller contre le dossier, les paupières closes. Dans le couloir, une autre pendule, cadeau de départ à la retraite, battait doucement. Dans la pièce, le concert se déroulait dans le silence, chanteurs mimant une chanson muette. Elle termina : « Que l’an prochain, tu aies au moins une amie, pour le thé et la discussion. Et que tu ne te sentes pas de trop. » Elle souligna deux fois « de trop », puis en effaça une. Signa : « Anne, 72 ans ». Elle plia la lettre en deux, puis encore. Chercha au fond d’un tiroir une enveloppe décorée d’un vieux motif de fêtes, y glissa la lettre. Elle nota sur l’enveloppe : « À ouvrir le 31.12.2025 », la regarda un moment, comme pour vérifier si elle y croyait elle-même. Puis elle alla placer l’enveloppe dans le buffet, entre les anciennes cartes et le paquet de photos. Ferma la porte, tourna la clef. Quand la télévision entama le compte à rebours de minuit, elle était à la fenêtre, une coupe de champagne à la main, regardant quelqu’un lancer un feu d’artifice dans la cour. Elle posa la main sur sa poitrine et murmura dans la nuit : — Allez, année. Pas trop fort, hein ? *** Un an plus tard, elle retrouva l’enveloppe alors qu’elle cherchait d’anciens reçus. On était mi-décembre, pas encore la fête, mais déjà les mandarines s’entassaient en pyramide dans les supermarchés, et dans la cour, on montait l’ossature d’un futur sapin. Anne Dupuis était assise par terre dans le salon, une boîte de papiers ouverts près d’elle. Elle triait des dossiers – « Factures », « Médecins », « Documents » – pour faire place nette avant la visite de l’assistante sociale, celle qui l’aiderait à demander les remboursements médicaments. L’enveloppe glissa d’un classeur de cartes postales et tomba sur ses genoux. Elle reconnut tout de suite son écriture. Son cœur manqua un battement. « À ouvrir le 31.12.2025 ». — Eh ben, murmura-t-elle. Deux semaines restaient avant la date prévue. Elle faillit la remettre là où elle l’avait trouvée, mais la curiosité était plus forte. — À deux semaines près, murmura-t-elle, quelle importance… Elle se releva difficilement, s’appuyant au canapé, et se mit à la table. Ses ongles étaient soigneusement coupés, mais un trait d’iode marquait un pouce, blessure en ouvrant un bocal de cornichons. Elle ouvrit l’enveloppe et déplia la lettre. Le papier un peu jauni sur les plis. Elle lut le début : « Bonjour, Anne, 73 ans ». — Soixante-treize, répéta-t-elle lentement. En un an, le nombre s’était fait plus familier. Elle le disait au médecin sans hésiter à présent. Mais elle se surprenait parfois en croisant son visage dans la glace, avec ses plis doux autour de la bouche et la dentelle de rides aux coins des yeux. Elle se mit à lire. « J’espère vraiment que tu es vivante et que tu lis ceci. Que tu marches toute seule, sans canne… » Son regard glissa vers le couloir où, appuyée au mur, l’attendait sa canne noire, poignée caoutchouc, achetée au printemps après une chute devant la Maison Médicale. C’était glissant, elle se pressait chez le cardiologue, avait les analyses à la main, puis avait manqué une marche. Gros hématome. Aux urgences, le médecin avait prescrit : — Il vous faudrait une canne, Madame Dupuis. Et ralentir dans les escaliers. Elle avait pleuré, là, dans le couloir. La canne lui semblait une honte, comme le signal d’être « fichue ». Mais la douleur ne partant pas et la jambe flanchant, elle finit par l’acheter en pharmacie, avec des semelles orthopédiques. En lisant « sans canne », elle sentit une pointe de honte – objectif non tenu. « …que tu n’as pas perdu ta main ni tes jambes, que tu n’es pas hospitalisée ni à la charge de quelqu’un… » Elle repensa au mois d’avril : tension envolée, nausées, tête qui tourne. Madame Leroy, la voisine du dessous, qu’elle connaissait à peine, appela les secours. Cinq jours à l’hôpital, chambre de quatre, les histoires d’opérations, enfants, petits-enfants. Sa fille ne put venir, seulement appeler chaque jour. Son fils passa une fois avec des fruits, bredouilla des excuses de boulot. Pour la première fois depuis des années, elle s’autorisa à ne rien faire. Écouter les gouttes de la perfusion, regarder le plafond. Et le monde ne s’écroulait pas sans son contrôle. « Que tu partes encore en courses, paies tes factures, gères tes médicaments… » Elle sourit, repensant à l’été où son fils installa l’appli de paiement sur son téléphone. D’abord rétive, puis conquise. Elle montrait même à un voisin comment l’utiliser. Ses médicaments étaient alignés sur l’étagère de la cuisine, avec un carnet pour cocher les prises. Parfois, elle se trompait, mais généralement, tout roulait. « Que tu n’appelles pas tes enfants dix fois par jour… » Au printemps, elle avait collé sur le frigo : « N’appeler les enfants qu’une fois par jour ». Tenu une semaine. Puis elle réalisa qu’elle n’appelait finalement pas tant que ça. Sa fille, souvent occupée, envoyait des photos de la petite. Son fils répondait moins, mais restait longtemps au téléphone. Elle lut la suite. « Que tu ne les embêtes pas avec ta solitude ». La phrase fit remonter une vieille culpabilité. Elle revit le soir de mars où, appelant sa fille, elle céda en pleurs, avoua que l’isolement lui pesait trop. Un silence à l’autre bout, puis la voix lasse : — Maman, c’est difficile pour moi aussi. Mais tu ne me vois pas pleurnicher à chaque fatigue. Après ça, trois jours de silence radio. Anne Dupuis tourna en rond, à éviter le téléphone. « Ne pas embêter ». Puis sa fille écrivit : « Pardon, j’ai été sèche. On peut se dire simplement quand ça ne va pas, sans que tu me rebalances toute la faute, d’accord ? » Elles parlèrent. Ce n’était pas parfait. Mais c’était honnête. Depuis, Anne reformulait : pas « tu m’as abandonnée », mais « ça va pas aujourd’hui, si tu veux on se parle ». Plus bas : « Cette année, tu dois apprendre à bien vivre. Marcher au moins une demi-heure par jour. Ne plus manger tard… » En mai, après l’hôpital, le médecin avait bien prescrit la marche. Elle s’appliquait, comptant les tours de la cour avec sa canne. Elle fit la connaissance de Nicole, qui promenait son chien. Bientôt, elles marchaient ensemble, commentaient les prix, les infos, leurs enfants, riaient parfois aux larmes. Nicole finit par amener un thermos de thé les jours de beau. Pour la nourriture le soir, elle fit des efforts. Mais il y avait encore des soirs où elle sortait un bout de fromage, une tranche de jambon tardif : seul apaisement parfois. « Arrêter de te plaindre de tension à tout va… » Elle songea à ces salles d’attentes où, inévitablement, on parlait santé, traitements, prescriptions. Elle aussi se plaignait, mais moins, préférant parfois écouter. « Trouver une activité : gymnastique séniors, club de quartier… Voir plus de monde, pas rester enfermée… » En août, elle avait repéré l’affiche à la Mairie : « marche nordique, yoga fauteuil, conférences santé ». Elle se décida à noter le numéro. Au premier cours, genoux tremblants (d’arthrose et d’émotion), elle retrouva d’autres femmes, quelques hommes, une jeune prof gentille. Anne fut étonnée de s’apercevoir que son corps pouvait être autre chose qu’une suite de douleurs. Après, elles buvaient le thé en petits groupes. Là, elle fit la connaissance de Monique du quartier et de Madame Martin, retraitée institutrice. « Être calme, gentille, ne pas ronchonner, ne pas conseiller à tout bout de champ. Être une mamie légère. » La gorge serrée, elle revit le weekend où son fils vint avec famille. Le petit-fils sur son téléphone, elle craqua : — Tu pourrais lire un livre. Tu vas finir par te ruiner les yeux. Le fils : — Maman, arrête. Laisse-le souffler, il a bien travaillé toute l’année. Elle partit bouder en cuisine. Écoutait les rires de la pièce voisine, se sentait inutile. Plus tard, son fils lui téléphona : – Maman, parfois on a l’impression que quoi qu’on fasse c’est mal. On n’est pas tes ennemis. Long silence, puis : — J’ai peur pour vous, voilà tout… et pour moi aussi. C’est après cet aveu que leurs échanges devinrent un peu plus tendres. Dès qu’une envie de donner un conseil la démangeait, Anne s’efforçait de se retenir. « Et surtout, ne pas avoir peur de l’avenir… » En novembre, elle supporta une semaine une douleur au flanc. Tentée d’appeler sa fille, elle finit par consulter seule. Diagnostic : muscle froissé au yoga. Le médecin rit : — Vous avez raison de bouger. En sortant, elle sentit un poids s’enlever de ses épaules. Elle s’était débrouillée seule… puis raconta l’histoire à sa fille, en plaisantant. « Ne pas Google-iser sans fin toutes les maladies… » L’été, elle se limita à une demi-heure d’Internet. Parfois, elle rechutait. Mais continuait sans panique. « Que tu aies au moins une amie pour le thé… » Elle leva les yeux : sur la table, une tasse traînait. La veille, Nicole était venue. Elles avaient partagé une tarte au poireau, parlé des escaliers trop raides aujourd’hui. Quand Nicole repartit, il restait une chaleur douce, pas un vide. « Et ne te sens pas sans cesse de trop. » Anne Dupuis relut la phrase plusieurs fois. De trop. Le mot, une condamnation l’an passé. Elle essaya de se souvenir : combien de fois cette année s’était-elle sentie « de trop » ? Oui, il y avait bien des soirs à regarder les fenêtres allumées chez les voisins. Des jours où le téléphone restait muet et où elle songeait qu’un problème passerait inaperçu. Mais il y avait aussi d’autres instants : les messages audio de la petite-fille, les appels de Monique pour faire les courses ensemble, Madame Leroy qui venait lui demander un coup de main avec son ordinateur. Elle posa la lettre, le dos contre le dossier. Un drôle de mélange montait : gêne devant ce qui n’avait pas été fait et gratitude pour ce qui s’était produit malgré tout. Elle regarda sa main : veines fines au poignet, peau plus douce mais piquetée. Une main pour la canne, la vaisselle, la caresse sur la tête de la petite-fille. Je voulais être commode, pensa-t-elle. Et voilà… c’est comme c’est. Elle reprit la lettre et relut le passage sur « ne pas être un fardeau ». Elle se rappela l’été : sa fille venait pour une semaine. Elles firent des courses, s’assirent sur un banc. Un jour, Anne surestima ses forces, rentra épuisée. Sa fille insista pour prendre un taxi, régla la course, l’aida à monter. — Je suis un poids, souffla Anne . Sa fille, sur le palier : — Maman, tu n’es pas une valise. Tu es une personne. Parfois, on a besoin d’aide. C’est normal. Cette phrase s’imprima plus fort que les autres. Quelque chose changeait, enfin. Tenant la lettre, elle réalisa combien elle se donnait d’ordres : « il faut », « n’aie pas », « cesse », « sois ». Comme un contremaître avec elle-même. Elle se leva, prit sur l’étagère un cahier cartonné – cadeau de Monique pour son anniversaire : — Note tes recettes ou tes pensées, tout dans la tête, c’est pas bon. Anne revint à la cuisine, ouvrit la première page du carnet. Regarda la vieille lettre à côté. Saisit son stylo. Longtemps, elle hésita. En elle, deux tendances : écrire une liste d’objectifs, ou bien… autrement. Elle finit par écrire : « 31 décembre 2025. Lettre à moi-même pour l’an prochain ». Réfléchit, puis barra la date. Remplaça par : « Décembre 2025. Petit mot à moi ». « Anne, bonjour. Tu as 73 ans. Tu es assise dans ta cuisine avec ta lettre de l’an dernier. Tu as lu, tu n’as pas tout réussi. Tu continues à grignoter le soir. À ronchonner. Tu as pris une canne. Tu as pleuré au téléphone. Tu t’es disputée avec ton fils. Tu n’es pas la mamie légère de la pub. Mais cette année, tu as pris ton rendez-vous médecin seule. Tu as séjourné à l’hôpital et n’es pas morte de peur. Tu as rencontré Nicole et Monique. Tu vas à tes activités, même si tu flemmardes parfois. Tu ris. Une fois, tu t’es levée dans le bus car un jeune avait l’air mal. Parfois, tu te sens de trop, mais parfois, tu sais être utile. C’est déjà beaucoup. Je ne vais plus te dire ce que tu dois. Je souhaite seulement qu’en 2026, tu sois douce avec toi. Si tu veux marcher, marches. Si tu es fatiguée, restes assise. Si tu as peur, tu peux appeler quelqu’un. Ce n’est pas une faute. Je voudrais que tu gardes des gens pour le thé. Que ta canne ne te fasse plus honte. Que tu n’aies pas l’impression d’être un problème. Tu n’es pas une liste de tâches. Tu es… toi. » Elle s’arrêta, relut, sentit monter les larmes, non de pitié, mais d’un soulagement silencieux. Du dehors, un bruit sourd : les ouvriers posaient les planches du sapin. À la télé, on parlait de neige pour les fêtes. Anne Dupuis ferma le carnet et posa dessus la lettre de l’an passé. Elle resta là un instant, leur posant la paume, comme si elle reliait deux versions d’elle-même. Puis elle se leva, regarda par la fenêtre : Nicole était sur le banc, emmitouflée, le chien tournant autour. Anne enfila son manteau, prit la canne. Sur le seuil, elle revint vers la table, rouvrit le carnet, ajouta : « Aujourd’hui, je vais marcher avec Nicole. Juste parce que j’en ai envie. Et ce soir, j’appellerai ma fille non pas pour me plaindre, mais pour prendre de ses nouvelles. » Elle rangea le carnet, non pas dans le buffet, mais dans le tiroir à stylos. Sans mention de date d’ouverture. Elle lirait quand elle voudrait. Elle ferma la porte à clé, descendit l’escalier, précautionneuse à chaque marche. Sa jambe lançait encore parfois, mais c’était supportable. Dans la rue, l’air était frais, piquait les joues. Nicole lui fit grand signe. — Anne, on fait un tour ? appela-t-elle. — Allons-y, répondit Anne en sentant quelque chose s’ouvrir en elle. Elles firent le tour de la cour, lentement, à leur rythme. Le chien traçait sa piste sur le trottoir. Anne écoutait Nicole parler de sa petite-fille, en pensant que dans deux semaines, ce serait à nouveau le Nouvel An. Sans grands serments, sans plans draconiens. Juste une année de plus, à essayer de la vivre au mieux. Respectueuse de ses forces et de ses faiblesses. Et c’était largement suffisant. *** Lettre à moi-même – ou comment, à 73 ans, Anne apprend à s’écouter, à vivre pour elle, et à trouver l’équilibre entre solitude, fragilité et vitalité dans son quotidien à la française