La Cour d’Immeuble pour un Seul Chien

Cour intérieure pour un seul chien

La neige tombait sans répit depuis déjà trois heures, une neige épaisse, calme, sans vent. Dans la cour du grand immeuble HLM à neuf étages de la banlieue parisienne, les congères montaient désormais jusquau pare-chocs dune vieille Peugeot 206 toute grise, abandonnée là par un propriétaire qui navait jamais le courage de payer le parking payant. Sur laire de jeux, les balançoires grinçaient sous les rares bourrasques, mais aucun enfant ny était assis. Seul le fond sourd dune musique techno séchappait du troisième escalier quelquun testait les enceintes pour le feu dartifice du soir.

Hélène Dumoulin observait la scène derrière la fenêtre de sa cuisine, deux pièces modestes où lodeur du pot-au-feu sélevait doucement au-dessus de la casserole. Sur la table, dans un saladier bleu, refroidissaient des pommes de terre coupées pour la salade. Elle oubliait toujours quaujourdhui, elle était seule et non plus cinq à la maison. Pourtant, elle pelait encore comme avant, incapable de faire moins. La nostalgie la serrait à chaque fois, mais sa main ne voulait pas céder.

De sa fenêtre, Hélène suivait la vie en bas : une voisine, manteau long et capuche, traînait un vieux sapin, les branches raclant la neige ; deux adolescents en bombers noirs allumaient des pétards près des caves, sursautant bêtement à chaque détonation. Hélène fronçait les sourcils chaque année, toujours pareil mais impossible de détourner le regard : tout cela avait la saveur dun spectacle muet.

Son téléphone vibra sur le rebord de fenêtre. Encore le groupe WhatsApp de limmeuble : Qui a pris la place handicapé ?, Où dénicher du bon saumon fumé ?, Quelquun prête une perceuse pour une heure ? Elle fit défiler distraitement, reposa le portable sous le ficus. Du poisson, elle en avait ; la perceuse, inutile ; pour la place handicapé, elle se sentit même un peu fautive de lire, alors quelle na jamais eu de voiture.

Au même moment, de lautre côté de limmeuble près de lentrée A, Antoine essayait de garer une Clio dautopartage entre un talus de neige et un SUV garé en crabe. La Clio bipait frénétiquement. Toute la cour devait lentendre.

Allez, ça passe, murmura-t-il en forçant les manœuvres.

Ce jour-là, il avait quitté le bureau plus tôt ; il avait évité le pot de départ en ligne, prétextant une connexion capricieuse. Antoine attendait juste la livraison de sa pizza commandée depuis une semaine et la promesse de terminer seul, avant minuit, sa série Netflix. Ni toasts, ni allez, on trinque pour lannée passée. Cette année, la compagnie des autres lépuisait.

Notification sur le smartphone posé sur la console : Chers voisins, évitez les feux dartifice sous les fenêtres, les enfants ont peur. Antoine ricana. Lan passé, il trottinait, gamin, fêtant le Nouvel An avec des fusées. Cette fois, le plus petit bruit lagaçait. Foutu âge, pensa-t-il en coupant le contact.

Au cinquième de la cage C, la famille Pascal achevait de décorer le sapin. Le petit Lucas, sept ans, sétirait pour poser létoile tout en haut, sautillant en vain.

Papa, sil te plaît, porte-moi ! suppliait-il, létoile en plastique serrée contre le torse.

Attends, dit le père, sortant un plat de poulet rôti du four. Létoile va attendre. Maman veut finir la salade.

Clara, la mère, en tablier fraises, relisait pour la sixième fois la liste des choses à faire sur son agenda. Ces miettes sous la table, ces guirlandes de travers, la perceuse du voisin du dessus Elle sétait juré que, cette année, tout serait organisé, mais la voilà encore, courant partout chiffon et couteau à la main.

Maman, après, tu promets quon sort ? Lucas avait collé son front contre la vitre. Il neige trop bien dehors.

On verra, répondit-elle dun ton las. À six heures, on regarde La Grande Parade à la télé, à huit, grand-mère appelle. Faut rester ici.

Lucas poussa un soupir, repartit tracer des ronds sur la buée de sa fenêtre. Un autre bang retentit dehors, le faisant tressaillir.

La neige toujours là. À dix-huit heures, la cour se fit sombre, les lampadaires sallumèrent, et les fenêtres alentour se mirent à scintiller de guirlandes. Une montagne de caisses de clémentines et de cartons de Champagne sempilait près des poubelles. Un homme en survêtement balança une vieille chaise dans la congère sans même atteindre la benne.

La première à la remarquer, ce fut Hélène. Elle sapprocha de la fenêtre, guettant déventuels sacs de sable laissés par les agents de voirie, et aperçut une forme sombre sur la neige. Ça bougeait. Ça tremblait.

Elle plissa les yeux, enfila ses lunettes.

Entre la balançoire et le toboggan, un chien. Taille moyenne, poil fauve court, collier foncé sans ruban réfléchissant. Lanimal recroquevillait ses pattes, jetait des regards inquiets. Au moindre pop de feux lointains, il se ramassait tout tremblant.

Hélène plaqua la main à la vitre.

Oh, mon petit, à qui appartiens-tu ?

Elle attendit un peu, pensant voir surgir un enfant, un ado, un maître. Rien. Le chien se leva, flairant les amas de neige, se rassit, le dos déjà tout blanc.

Le portable vibra, nouveau message dans le groupe : Chien trouvé dans la cour. À qui appartient-il ? Photo jointe. Limage, prise par un voisin den face, montrait la même bête, un peu floue.

Les réponses fusèrent : Pas à nous, On na quun chat, Je vais finir par croire que cest moi qui lai recueilli, Virez-le, cest pas sa place, un smiley hausse les épaules.

Hélène sassombrit. Elle jeta un regard à son châle sur la chaise, au pot-au-feu, à la salade. Un autre encore au chien dehors.

Ce nest pas possible, murmura-t-elle en se dirigeant vers lentrée pour enfiler son manteau.

Antoine, redescendant lescalier pizza à la main, sarrêta en entendant lui aussi la notification sur son téléphone. Groupe WhatsApp. Même photo de chien perdu.

La quelquun pour descendre vérifier ?, écrivait une voisine du rez-de-chaussée, celle qui se plaignait toujours du bruit.

Antoine voulut zapper, mais fut happé par le regard perdu du chien sur la photo. La neige aussi Il imagina lanimal grelottant.

Bon, OK, maugréa-t-il. Jai pas faim de toute façon.

Il fit demi-tour vers la cour, se traitant de trop tendre.

Dans la cage C, Lucas nen pouvait plus de rester coincé.

Maman, regarde ! Un chien tout seul ! Il sépoumona à la fenêtre.

La mère jeta un œil rapide.

Un chien errant. Touche pas à ça. Si tu sors, tu ramènes des puces.

Il doit avoir froid Lucas insistait, les yeux brillants.

On a une salade à finir ici, répondit Clara à bout de nerfs. Va aider papa.

Lucas resta encore un instant, puis décida dagir.

Juste une minute ! cria-t-il en courant attraper sa veste.

Où tu vas ?! le réprimanda Clara, mais il enfilait déjà ses bottes.

En bas, il croisa Hélène, emmitouflée, serrant contre elle une vieille couverture en laine et un bol ébréché.

Bonsoir, souffla Lucas cherchant à filer.

On ne sort pas en chaussons, toi ! fit Hélène dun ton sévère mais doux.

Lucas baissa les yeux : il avait gardé ses pantoufles.

Oups il rougit.

Va vite mettre des bottes ou tu vas tenrhumer. Tu veux aider le chien toi aussi ?

Lucas hocha la tête sans un mot.

Cest bien, approuva Hélène. Mais mets-toi au chaud dabord.

Ils sortirent ensemble, déjà saupoudrés de neige. Le chien, voyant du monde approcher, se releva, simmobilisa, queue basse sans panique.

Pauvre bête, murmura Hélène, saccroupissant pour déplier la couverture. Qui ta laissé dans ce temps ?

Lucas hésitait à caresser.

Je peux ? demanda-t-il.

Je ne sais pas Fais-le doucement.

Le chien sapprocha, reniflant lextrémité de la couverture puis la main dHélène. Un museau chaud, humide, frôla ses doigts. Elle caressa le cou. Lanimal tressauta juste au bruit dun feu.

Tu vois, il est gentil, souffla-t-elle à Lucas. Sur le flanc, pas sur la tête.

Lucas caressa le poil fauve, tout humide et chaud de neige.

Il tremble, constata lenfant.

Attends Hélène entoura le chien de sa couverture. Celui-ci recula puis se laissa envelopper, comprenant que cétait de la chaleur. La neige fondait déjà sur le plaid.

Antoine les rejoignit, un Tupperware à la main.

Ah, on sen occupe déjà, dit-il, un peu gêné. Jai trouvé du saucisson. Ça rentrait pas dans la pizza.

Vous êtes ? demanda Hélène, plissant les yeux.

Au 2e, lappartement 12, juste au-dessus. Antoine.

Ah, le pianiste nocturne petite réprimande dans la voix.

Cest mon job, haussa-t-il les épaules. Je peux lui donner ?

Allez, faites doucement.

Au parfum du saucisson, le chien remua, sapprocha, accepta sans brusquerie, mâchonna et fixa Antoine avec attention.

Il nest pas errant, dit Antoine. Il a un collier et il mange calmement.

Peut-être quil sest enfui, soupira Hélène. Avec tous ces pétards, les animaux deviennent fous.

Lucas, téléphone en main, voulait agir.

Je mets un message dans le groupe WhatsApp de notre cage, tata Sylvie sait toujours tout.

Vas-y, approuva Hélène.

Quelques minutes plus tard, un message signé Lucas safficha : Trouvé chien fauve dans la cour, sous une couverture. À qui il est ? Photo à lappui, loreille dépassant du plaid.

Les réponses furent rapides : Pas à nous, Il ressemble à celui de la petite fille du bâtiment D, Essayez le groupe dentraide animaux.

Cest quoi ce groupe ? grommela Hélène tout en guettant lécran dAntoine.

Un groupe Facebook. Jy suis, je vais poster.

Il photographia le chien en gros plan et posta : Trouvé chien fauve plaquée, collier sans médaille. Secteur Saint-Ouen, résidence République.

Et si le maître ne vient pas ? chuchota Lucas.

Il viendra, dit Hélène par réflexe, même si elle ny croyait pas trop. Impossible quon labandonne.

Il y en a, répondit Antoine, mais soyons optimistes.

La neige continuait de tomber. Le chien sétait réchauffé un peu, ne tremblait plus autant, mais sursautait au moindre bruit. Des odeurs de viandes rôties arrivaient de la cuisine voisine, le chien dressait la truffe.

Il doit rentrer au chaud, proposa Hélène. Dehors il va geler.

On lamène à lentrée ? suggéra Antoine.

On va se faire étriper, soupira-t-elle. On dira quil amène des puces.

Chez nous, le tapis est déjà sale, intervint Lucas. Il peut venir.

Lucas ! la voix maternelle résonna du haut dune fenêtre. Pourquoi es-tu dehors sans prévenir ?!

Maman, il a froid !

Quil rentre CHEZ LUI ! Reviens de suite ou tu vas geler sur place !

Lucas chercha du regard Hélène.

Vas-y, va, souffla-t-elle tendrement. On reste avec lui.

Lucas séloigna lentement, le chien le suivant du regard.

Antoine se tourna vers Hélène.

On lemmène chez vous ? Vous êtes au rez-de-chaussée.

Moi, toute seule avec Jai un tapis tout neuf Enfin, presque. Et le pot-au-feu

Je peux vous aider, proposa Antoine. Jai aussi une veille couverture à poser par terre.

Elle soupira, hésitante.

Bon, finit-elle par dire. Je ne peux pas le laisser là.

Les deux voisins, marchant de chaque côté, appelèrent le chien. Celui-ci hésita puis, attiré par lodeur du saucisson, finit par les suivre, maladroitement sur les marches. La couverture traînait.

Ils entrèrent dans le hall qui sentait le caoutchouc et leau de javel. De là-haut, une porte claqua.

Tout doux, murmurait Hélène comme au petit matin. On y est presque.

Arrivée devant son appartement, le chien renifla la porte. Hélène entrouvrit.

Viens.

Le chien simmobilisa dans le couloir, secoua sa fourrure, éclaboussant autour de lui. Hélène tressaillit puis se reprit.

Antoine, va chercher ta couverture, je prépare des journaux.

À vos ordres, répondit-il, pressé.

En attendant, Hélène tapissa un coin près du chauffage de vieux journaux, apporta un bol deau. Le chien but avidement, saffala près du radiateur.

Elle saccroupit pour caresser léchine musclée sous le poil épais.

Alors, mon chou, tu restes ici un moment ?

Le chien soupira.

Un nouveau commentaire tomba sur le groupe : Le chien est à lappart 1 du rez-de-chaussée, Hélène Dumoulin. Pour les propriétaires, contactez-la ou Antoine du 2e. Signé, encore la voisine du premier, toujours connectée.

Dix minutes plus tard, la sonnette retentit. Hélène sessuya les mains sur son tablier avant douvrir. Une jeune femme en doudoune, capuche rabattue, cheveux bruns ébouriffés, attendait.

Bonjour, lança-t-elle. Je viens du bâtiment D. On ma envoyé votre message, je viens voir le chien. Jai des amis qui ont perdu un chien ressemblant

Entrez, soupira Hélène. Allez-y.

La jeune femme dévisagea longuement le chien.

Non, pas lui. Celui de mes amis a une tâche blanche sur le poitrail. Je poste quand même sa photo, au cas où

Merci, répondit Hélène.

La visiteuse caressa une dernière fois le chien et repartit, déjà en train denvoyer un nouveau message.

Puis ce fut la voisine du 3e étage, exaspérée dordinaire, qui sarrêta sur le palier, un sachet de sablés en main.

Jai fait un peu de pâtisseries, bredouilla-t-elle gauchement. Pour vous et votre chien. Les enfants sont ravis que limmeuble fasse pension.

Merci, mais entrez donc !

Non, cest rapide. Jai mon four qui tourne. Si besoin, prévenez dans le groupe, japporterai des croquettes.

Elle posa le sachet sur le meuble et séclipsa.

Antoine revint chargé dune couverture et dune vieille housse.

Voilà, annonça-t-il en installant le tout près du chauffage. Il va être à laise.

Le chien renifla la nouvelle couverture et sy allongea, pattes étirées, soulagé.

On dirait quil est chez lui, sourit Antoine.

Chut, pas de mauvais œil Hélène se surprit à sourire aussi.

Le temps filait. Le pot-au-feu refroidissait, la salade restait en plan. Hélène jetait sans cesse un œil au téléphone : rien sur les groupes animaux, sinon des gens qui interrogeaient sur le numéro du chien ou sa puce.

Une puce ? répéta-t-elle, interloquée.

Cest un implant sous la peau, expliqua Antoine. La clinique vétérinaire peut vérifier. Mais là, elles ferment déjà.

Certaines sont ouvertes jusquà 20h, répondit une voisine dans le groupe.

La nôtre, jusquà 21h, ajouta un autre.

Antoine réfléchit.

Jai la Clio dehors, je peux conduire là-bas. Dix minutes de route.

Mais avec ce temps hésita Hélène. La pauvre bête venait à peine de se chauffer.

Si jamais il a sa puce, on retrouve vite ses maîtres, insista Antoine. Sinon il restera longtemps chez vous.

Elle caressa le chien encore. Il leva vers elle des yeux profonds où la lumière de lampoule oscillait.

Et si ses maîtres ne sont pas doux ? chuchota-t-elle. Sils le frappent

On verra plus tard, répondit Antoine. Dabord, voyons qui ils sont.

Hélène hésita encore puis acquiesça.

Jaccompagne, décida-t-elle. Je ne le laisse pas partir seul.

Moi aussi ! Lucas sortit la tête de lentrebâillement. Resté là depuis tout ce temps, il avait tout entendu.

Toi ? sétonna Clara. Nous avons le poulet au four !

Sil te plaît maman ! Je serai sage. Je lui raconterai des histoires, promis.

Dans la voiture ? sourit Antoine.

Bon ok, coupa Hélène, prends-toi un bonnet et une écharpe convenables.

Dix minutes plus tard, les trois voisins prenaient place dans la Clio. Le chien, difficilement, grimpa à larrière. Antoine mit le chauffage à fond, les essuie-glaces luttaient contre la neige lourde.

Comment il sappelle ? demanda Lucas.

On ne sait pas encore, répondit Hélène. Pour linstant, juste le chien.

Il faut lui choisir un nom, protesta Lucas.

Nattache pas trop ton cœur, murmura Hélène. Peut-être quon retrouvera ses maîtres ce soir

La route fut rapide. Peu de circulation : quelques taxis, des Livraisons Uber, des familles pressées. Lenseigne bleutée de la clinique brillait.

Nous voilà ! Antoine gara la Clio.

Dans la chaleur un peu fade de la clinique, lodeur de liode et de la pâtée flottait. Une jeune secrétaire pianotait sur Instagram.

Bonsoir, fit Antoine. On a trouvé un chien, on voudrait vérifier la puce.

Patientez, jappelle un vétérinaire.

Ils sinstallèrent sur les sièges en plastique. Le chien saffala contre la jambe dHélène, posant la tête sur son pied. Elle le caressa du bout des doigts, comme un membre de la famille.

Il semble avoir toujours été à moi, souffla-t-elle, étonnée de ses propres mots.

Un vétérinaire, tunique verte, les salua.

Où est le toutou ?

Ils menèrent le chien dans le cabinet. Le médecin prit le lecteur de puce.

Restez bien à côté, il faut le maintenir.

Antoine et Hélène se postèrent chaque côté. Le bip retentit.

Puce détectée, annonça le vétérinaire. Voyons le numéro

Il tapota sur lordi.

Oui, il est identifié Hongrois, trois ans. Il sappelle Oscar. Propriétaire il fronça les yeux devant lécran. Juste à côté, rue Émile Zola. Voilà son numéro, je tente de lappeler.

Un pincement discrètement douloureux serra Hélène. Elle était rassurée pour le chien ; étrangement, cela lui faisait un peu mal.

Oscar murmura-t-elle, caressant la tête du chien.

Cest joli, Oscar, jugea Lucas. Ça lui va.

Après deux tentatives, la vétérinaire obtint une réponse.

Allô ? Oui, cest la clinique vétérinaire. Nous avons retrouvé votre chien, Oscar. Oui, à Saint-Ouen Il va bien, pas dinquiétude, vous pouvez venir le chercher avant 21h Daccord. À tout de suite.

Le médecin raccrocha.

Sa maîtresse disait quil a fui en promenade, terrifié par les pétards. Elle cherchait partout. Elle arrive.

Très bien, acquiesça Hélène, sentant les larmes venir. Elle se reprit.

Bravo davoir pris soin de lui, dit le vétérinaire. Ce nest pas si courant.

On peut attendre ? demanda Lucas, anxieux.

Bien sûr. Installez-vous.

Ils prirent place à nouveau. Oscar posa la tête sur les genoux dHélène sous ses caresses légères.

Oscar, dans quelques minutes, ta maîtresse arrive

Vous êtes heureuse ? chuchota Antoine.

Oui, sourit-elle. Mais parfois ça fait du bien de se sentir utile, même pour un chien.

Antoine hocha la tête, songeant à sa pizza refroidie, à son salon vide. Il se sentit, tout à coup, moins à lécart.

Vous pourriez recueillir quelquun, proposa-t-il timidement. Un chat, ou

Les chats, ce nest pas pour moi, trancha-t-elle. Et puis, cest une vraie responsabilité. Aujourdhui jai la force, demain

Aujourdhui vous lavez trouvée, votre force, non ?

Elle le scruta, puis esquissa un sourire.

Et toi, pourquoi tes descendu ? Les jeunes passent leur temps à courir.

Parfois, moi aussi, jai envie de compter.

Silence. Un chien aboyait quelque part, plus loin, dans la clinique.

Vingt minutes plus tard, une femme en manteau long et jogging, sans bonnet, entra précipitamment. Son visage rayonnant malgré les larmes.

Oscar ! cria-t-elle.

Le chien bondit, remua la queue, sauta dans ses bras. Elle létreignit, éperdue.

Je croyais Merci, merci à vous Je lai cherché partout

Cest nous qui lavons trouvé, répondit doucement Hélène. Dans la neige, sous votre fenêtre, il attendait.

Merci, je vous dois tout Il est comme mon enfant.

Lessentiel, cest quil soit de retour, intervint Antoine. Serrez-lui fort la laisse, la prochaine fois.

Cest promis Je vis au coin de la rue. Si jamais vous avez besoin, courses, transports, demandez.

Non, merci. Prenez juste soin de lui, coupa Hélène.

La femme les remercia, sanglotant, remercia Lucas aussi qui prit soudain une pose solennelle, puis quitta la clinique, Oscar trottant à ses côtés.

Le silence revint dans la salle dattente.

On rentre ? suggéra Antoine.

On rentre, conclut Hélène.

Dehors, la neige tombait plus rare, lair froid cinglait la peau. Ils regagnèrent leur immeuble, Lucas promettant de raconter à tous comment ils avaient sauvé Oscar.

Ne te vante pas trop, sourit Antoine. On na pas éteint dincendie.

Il aurait pu mourir de froid, argumenta Lucas.

Oui, confirma Hélène.

À leur retour, les premiers feux dartifice crépitaient au-dessus des immeubles. Les reflets verts, rouges, couraient sur les fenêtres.

Ma mère va métrangler, gémit Lucas. Je suis sorti trop longtemps.

Je monte avec toi, proposa Hélène. Je dirai que cest moi qui tai entraîné.

Moi aussi, ajouta Antoine. Partage des responsabilités !

Escalier C, odeurs de volaille, de clémentines, quelque part la voix rauque dune chanson de Noël.

Clara ouvrit, inquiète.

Enfin ! Jai

Elle se coupa, voyant les deux adultes.

On commença Hélène.

On était à la clinique. Il fallait vérifier la puce du chien. On a retrouvé sa maîtresse ! lança Lucas, fier.

Et mon poulet ?

Il peut attendre, répliqua Antoine. Le chien, lui, ne pouvait pas.

Elle observa la bande hirsute, tous couverts de flocons.

Entrez, au moins pour un thé. Cest presque le Nouvel An, on ne se connaît même pas.

Ils se regardèrent.

Cinq minutes, céda Hélène. Mieux que de soupirer seule.

Chez les Pascal, chaleur, éclats de voix, sapin en lumières multicolores, la table encombrée de salades et de mandarines. La télévision récitait le résumé de lannée.

Je suis Clara, proposa la maîtresse de maison en les aidant à enlever manteaux et bottes.

Hélène Dumoulin.

Antoine.

Lucas ! fit remarquer lenfant solennel.

On se servit dans les mugs de thé chaud. Clara posa les sablés au centre.

Je vous avoue, commença-t-elle à Hélène, je vous voyais dun œil sévère. Vous maviez fait un reproche pour le ballon de Lucas dans lescalier.

Et vous, toujours la musique trop fort, répliqua Hélène. Mais, ce soir, cest supportable.

Un sourire partagé.

Antoine sentit un poids senvoler de sa poitrine. Ici, il respirait mieux.

Clara jeta un regard à son téléphone.

Le groupe WhatsApp sexcite déjà : Merci aux héros du rez-de-chaussée pour Oscar. On devrait lancer une entraide animaux. Cest Sylvie, la voisine du premier !

Une entraide Pas idiot, sourit Hélène.

Je minscris ! dit Lucas. Je peux être bénévole !

Fais déjà tes devoirs, bénévole, le taquina Clara.

Antoine ouvrit lapplication : débats, souvenirs de chats perdus, hamsters retrouvés, quelques râleurs sur lhygiène vite remis en place.

Regardez, proposa-t-il, ils suggèrent quà minuit on se retrouve tous dans la cour, avec du thé chaud. Que ceux qui veulent connaissent mieux leurs voisins. Et si Oscar vient, photo de groupe.

Oscar a une maison, objecta Hélène.

Sa maîtresse a dit quelle passerait si elle peut, expliqua Antoine.

Je voulais dormir à minuit soupira-t-elle. Mais cest la fête, alors.

Clara regarda lhorloge.

Encore deux heures. On a le temps pour la vaisselle et le feu dartifice.

Et pour revoir le chien ! jubila Lucas.

À vingt-trois heures, chacun regagna son appartement. Hélène réchauffa un peu de pot-au-feu, le mangea devant la télévision. La salade, elle, attendrait.

Elle était attentive au moindre pas dans le couloir, comme si elle espérait des griffes sur le tapis. Mais tout était calme.

Antoine grignota sa pizza, nen mangea quune part. Il suivait le fil de la discussion WhatsApp : rendez-vous moins cinq minuit, thermos et sourires.

Clara dressait la table, les salades, la nappe, Lucas trépignait.

Plus tard ! tranchait-elle. Les douze coups dabord !

Quand la télé marqua les dernières secondes, le feu dartifice crépita déjà dehors. La neige scintillait. Des ombres soulevaient des verres derrière les vitres.

Bonne année, souffla Hélène au compotier. Elle trinqua avec la télé, coupa le son, saisit son châle.

Dans le hall, Antoine attendait.

Bonne année ! risqua-t-il, timide.

Toi aussi. On y va ?

Dehors, déjà, un petit groupe de voisins. Thermos, gobelets. Les enfants couraient, la neige crissait sous leurs pieds. Les feux peignaient lair de reflets dorés.

Voilà nos héros ! sécria Sylvie du premier. Et Lucas, il arrive ?

Jarrive ! fusa une voix derrière eux.

Lucas déboula, tirant sur ses moufles. Clara, souriante, suivait avec le thé.

Je lai parfumé au citron, dit-elle. Servez-vous.

Ils faisaient cercle, échangeant des histoires de bestioles retrouvées, rouspétant, riant.

Oscar alors ? simpatienta Lucas.

Il arrive, promit une voix.

La maîtresse dOscar, manteau long et sourire large, traversa la cour, le chien au bout de la laisse. À cette vue, Oscar tira, agitant sa queue, bondit vers ses sauveurs.

On peut ? demanda-t-elle.

Bien sûr, dit Hélène, saccroupissant.

Oscar lui renifla les mains ; elle le caressa, retrouvant le contact familier.

Merci à tous, souffla la maîtresse. Je croyais ne jamais le revoir

Pas de remerciements, coupa Hélène. Limportant, cest que vous laimiez.

Je laime, promit la jeune femme. Et je tiendrai la laisse plus fort.

Les voisins défilaient pour caresser le chien, échanger numéros, promettre de prévenir en cas de nouvelle disparition.

Une photo, proposa Sylvie. Pour le groupe.

Je ne suis pas photogénique, rit Hélène.

Ce nest quun souvenir.

Ils posèrent, enfants devant, adultes derrière, Oscar au centre, queue battante. Lucas leva son gobelet de thé, immense sourire.

Flash.

Je lenvoie sur WhatsApp, dit Sylvie.

La lumière seffaça, ne restaient plus que le lampadaire, quelques dernières fusées.

Hélène observa ses voisins Antoine, riant à une blague ; Clara, rajustant une écharpe à Lucas ; la maîtresse dOscar discutant avec Sylvie. Elle comprit que la cour nétait plus un espace vide entre des blocs. Un fil sétait tissé, discret, entre ces murs.

Hélène, lança Antoine. Besoin de vous demain, pour le texte du panneau annonces animaux ?

Oui, je trouverai, répondit-elle. On écrira : Si quelquun ségare, ici on aide à retrouver.

Pas que les chiens, ajouta Lucas. Les humains aussi !

Pour les humains, cest plus délicat, sourit Clara.

Mais on peut essayer, murmura Hélène.

Au loin, la fête séteignait. Chacun rentrait, le cœur allégé. Hélène grimpa, rangea son châle, posa le mug dans lévier. Son portable vibrait : la fameuse photo du groupe déjà partagée.

Un message dessous : Bonne année à tous. Que chacun ait un foyer et les siens en 2024.

Elle resta un long moment à contempler lécran, puis le posa, approcha de la fenêtre. Seule la neige, paisible, léchait la cour. Les traces fraîches des enfants se devinaient près des balançoires. Un aboiement lointain résonna entre les murs.

Bonne année, ma cour, murmura-t-elle contre la vitre froide.

Quelque part, un chien aboya, peut-être Oscar, peut-être un autre. Lécho monta, toucha les murs, se dissipa dans la nuit.

Elle sécarta, éteignit la lumière, se coucha, envahie par un étrange apaisement. Ce soir, son immeuble ne lui semblait plus aussi étranger. Et cétait, sans doute, le cadeau le plus doux de cette nuit de Nouvel An enneigée.

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