Lettre à moi-même
Jai repoussé mon assiette de restes de lentilles tièdes vers le bord de la table et me suis redressé. La télévision diffusait en sourdine un concert de la Saint-Sylvestre sur France 2, avec paillettes et présentateurs survolté. Les aiguilles de lhorloge de la cuisine sapprochaient de minuit à petits pas réguliers.
Je mappelle Marcelle Dubois, et ce soir, comme lan passé, je ressens cette angoisse familière chaque fois que je mapprête à écrire. Sur la table, jai posé une feuille quadrillée toute neuve, mes lunettes à monture épaisse, et ce stylo blanc, cadeau de mon fils Michel à Noël dernier. Dun geste, jenlève le capuchon. Je prends une grande inspiration. Allez, mamie, tu tes promis.
Cette idée, celle décrire une lettre pour lavenir à soi-même, je l’ai entendue il ny a pas longtemps : un psychologue en parlait chez Nagui. Javais trouvé ça un peu enfantin, sur le moment. Mais la pensée na pas lâché. Dans ce calme dhiver, ce nest plus ridicule.
Je me penche, jappuie la paume sur le papier pour contrer le tremblement, et jécris en haut de la page : « 31 décembre 2024. Lettre à moi-même pour le Nouvel An prochain. »
Ma main tremble, pourtant lécriture reste soignée. Jai gardé ce goût de lordre après trente ans passés dans la comptabilité.
« Bonjour, Marcelle, la Marcelle de 73 ans », commence-je, puis je marrête. Soixante-treize. Aujourdhui jen ai soixante-douze ; ce chiffre a toujours un goût détrangeté, presque irréel.
Je minterroge. Jai faim, le ventre noué par la nervosité, le dos raide à force de ménager la maison toute la journée. Mon cœur bat bien, mais un frisson me traverse : et lannée prochaine, quen sera-t-il ?
Je me remets à la tâche.
« Jespère très fort que tu es encore là pour lire ce mot. Que tu marches seule, sans canne. Que ni main, ni jambe ne tont lâchée. Que tu nes ni hospitalisée, ni un fardeau pour personne »
À la relecture, cest sombre. Mais je nefface rien. Cest la vérité.
« Jaimerais que tu ne sois pas un poids pour tes enfants. Que tu fasses tes courses, paies tes factures, gères tes médicaments toute seule. Que tu ne les appelles pas dix fois par jour pour tout et rien. »
Je pose mon stylo, regarde mon portable sur lappui de fenêtre. Ma fille Claire ma téléphoné depuis Bruxelles il y a une heure, entre deux dossiers, et ma montré en visio le sapin et la petite Chloé en robe à paillettes. Michel, mon fils, a envoyé « Bonne année en avance, on est chez des amis, je tappelle demain ». Jai répondu avec un cœur, comme ils mont appris.
« Pour ne pas leur imposer ta solitude », ajouté-je, puis jexpire un grand coup.
Le mot « solitude » pèse dans la pièce. Je détaille la cuisine : peignoir pendu sur la chaise, chaussettes de laine à sécher sur le radiateur. Deux assiettes sur la table : une en face de moi, par habitude, même si je sais pertinemment que personne ne passera « faire un saut ». Cela mapaise.
Je reprends la lettre.
« Cette année, tu DOIS apprendre à vivre autrement : marcher au moins une demi-heure par jour, arrêter de dîner tard, cesser de bassiner tout le monde avec ta tension, trouver une activité. Tinscrire à la gym douce de la mairie, ou à un club pour retraités. Voir du monde, ne pas te recroqueviller chez toi. Devenir cette petite mamie facile à vivre, bienveillante, qui ne conseille plus à tout bout de champ, mais sourit et met les gens à laise. »
Je relis. « Petite mamie facile à vivre », cest du papier glacé. Mais cest ce que jai toujours cru devoir incarner.
Jajoute :
« Et puis, surtout, naie pas peur de demain. Ne reste pas figée dans lattente du pire. Va chez le médecin quand il le faut. Prends tes médicaments sérieusement. Mais arrête de lire mille articles anxiogènes sur Internet. Nappelle pas Claire à la moindre douleur bizarre. À 72 ans, tu dois pouvoir gérer, tu nes plus une gamine. »
Ma main fatigue. Je mappuie au dossier de la chaise, ferme les yeux. Dans le couloir, lhorloge offerte lors de mon pot de départ continue de rythmer linstant. À la télé, les artistes gesticulent en silence.
À la fin jajoute : « Lan prochain, jaimerais que tu aies au moins une amie pour partager un thé et discuter. Et que tu ne te sentes plus tout le temps en trop. » Jai souligné « en trop » deux fois, puis effacé une barre.
Je signe : « Marcelle, 72 ans ».
Je plie la lettre, trouve une vieille enveloppe illustrée de sapins, glisse la feuille à lintérieur. Sur lenveloppe : « À ouvrir le 31.12.2025 ». Je la tiens dans mes mains, comme pour être sûr dy croire.
Je la range dans le buffet, entre cartes postales et photos. Je ferme et tourne la clé.
À minuit, un verre de crémant à la main, devant ma fenêtre, je regarde les fusées de feux dartifice illuminer la cour. Ma main sur le cœur, je chuchote vers la nuit :
Allez, année, ne sois pas trop dure, daccord ?
***
Un an plus tard, jai retrouvé lenveloppe en cherchant des quittances de loyer. Mi-décembre, le Nouvel An approche. Au supermarché, les mandarines sont en pyramide. Les ouvriers installent le socle du futur sapin sur la place.
Je suis assise en tailleur, boîte de papiers ouverte devant moi. Je classe mes dossiers « Factures », « Santé », « Administration » avant la venue de Lucie, lassistante sociale qui maide pour mes remboursements de médicaments.
Lenveloppe glisse dun dossier. Aussitôt, je reconnais mon écriture. Mon cœur loupe un battement.
« À ouvrir le 31.12.2025 ».
Eh bien, souffle-je.
Encore deux semaines. Je me dis que je devrais respecter la date. Mais la curiosité est plus forte.
Quelle importance, marmonne-je. Deux semaines de plus ou de moins.
Je minstalle à la table. Mes ongles sont courts, un peu tachés dun trait de Biseptine : je me suis entaillé en ouvrant un bocal de cornichons.
Jouvre lenveloppe. Le papier a jauni aux plis. Je lis lintroduction : « Bonjour, Marcelle, la Marcelle de 73 ans. »
Soixante-treize ans, dis-je à voix haute, en goûtant ce nombre.
En douze mois, le chiffre a perdu son étrangeté. Jai appris à le nommer chez le médecin sans bégayer. Le miroir, malgré les rides filant du coin de la bouche ou les pattes doie, meffraie moins.
Je lis lintro :
« Jespère très fort que tu es encore là pour lire ce mot. Que tu marches seule, sans canne »
Je jette instinctivement un œil au couloir. La canne noire, poignée en caoutchouc, repose contre le mur, achetée au printemps après une chute aux marches du cabinet médical.
Ce matin-là, cétait glissant. Je pressais le pas, analyses à la main, et ma cheville a lâché. Coupe, radio : rien de cassé, mais le médecin ma gentiment tancée :
Il va falloir adopter une canne, madame Dubois, et ne plus courir.
Jai pleuré dans le couloir. Comme si la canne était laveu de la vieillesse. Mais la douleur ne passant pas, je lai finalement achetée, à la pharmacie où on vend aussi des orthèses.
En lisant ce « sans canne », jai eu honte, comme si javais raté une mission.
« que tu nes ni hospitalisée, ni un poids. »
Je repense à lhôpital en avril, quand la tension ma renversée de nausée. Ma voisine den dessous, Mme Lefèvre, à qui je parlais à peine, a appelé le SAMU. Cinq jours à lhôpital, quatre dans la chambre. Ma fille retenue en Belgique, mappelait tous les jours. Michel ma rendu visite une fois, des fruits et un chargeur, lair penaud : « Le boulot, Mman, cest la folie ». Là, pour la première fois, jai lâché prise, jai juste compté les gouttes de perf au plafond, et je nai rien contrôlé.
« Que tu fasses tes courses, paies tes factures, gères tes médicaments seule »
Je souris. Lété, Michel ma installé une appli pour payer les factures. Jai râlé, puis pris le pli. Cest moi qui ai montré le truc à M. Martin, du dessus.
Pour les médicaments, jai mon pilulier sur létagère, et le carnet où je coche chaque cachet pris.
« Ne pas appeler les enfants dix fois par jour »
Jai affiché au frigo « Un appel par jour maximum ». Une semaine, puis jai lâché. Au final, Claire bosse trop, mais elle envoie des messages, photos de Chloé, petits mots doux. Michel, cest rare mais quand il téléphone, on papote longtemps.
Je poursuis ma lecture.
« Ne pas leur imposer ta solitude. »
Une piqûre de culpabilité. En mars, jai appelé Claire un soir, et me suis effondrée. « Je nen peux plus, toute seule. » Silence, puis : « Maman, cest dur pour moi aussi, mais je tappelle pas à chaque coup de déprime, tu sais. » Après, silence trois jours. Jai ruminé : « ne pas imposer ». Puis Claire ma écrit : « Excuse-moi. Parlons-en, mais sans me mettre la faute. » Depuis, jessaie dexprimer : « Je me sens seule aujourdhui, on peut parler ? », au lieu daccuser.
Je continue.
« Cette année, tu dois marcher au moins trente minutes, arrêter de dîner tard »
Ça me rappelle le printemps. Après lhôpital, le médecin a conseillé la marche. Jai commencé à faire des boucles autour de la résidence, accrochée à ma canne. Une dame promenant un gros chien, Josiane, est devenue Josie très vite. On a marché ensemble ; parlé des prix, des douleurs, du quotidien. Parfois, elle amenait un thermos, on sasseyait sur le banc, on riait de tout et de rien, comme quatre gamines.
Et pour le dîner, oui, jai essayé davancer lheure. Mais il y a eu, parfois, ces soirs de fromage et baguette à minuit. Et alors ?
« Cesser de se plaindre de la tension »
Dans la salle dattente du centre de santé, tout le monde parle santé. Jy participe, mais moins. Les histoires des autres mintéressent plus que mes plaintes.
« Trouver un loisir… la gym douce… le club… sortir… »
Je souris, en pensant à lété. Affiche à la mairie : yoga sur chaise, marche nordique, conférences. Jai hésité, puis noté le numéro. La première fois, genoux flageolants et non pas à cause de larthrose. Dans la salle, femmes et quelques hommes, tous souriants. Gaëlle, la monitrice, avait la gentillesse simple. Les mouvements étaient doux, et mon corps, subitement, ma paru moins hostile.
Après les cours, nous buvions le thé, bavardions. Jai lié avec Hélène, ma voisine, et Suzanne, une ancienne institutrice. Parfois, on sappelle pour aller ensemble à la pharmacie ou en balade.
« Être douce, patiente, arrêter de conseiller les enfants… Être cette grand-mère légère si agréable »
À la lecture, la gorge se serre. Je repense à juin, quand Michel est venu en famille. Mon petit-fils scotché à son téléphone, je nai pas résisté :
Tu pourrais lire un livre, tu vas abîmer tes yeux.
Michel a répliqué, piqué :
Maman, sil te plaît. Il a travaillé toute lannée, laisse-le tranquille.
Je me suis vexée, suis partie bouder dans la cuisine. Les rires me parvenaient, je me suis sentie de trop. Quelques jours après, Michel a appelé :
Parfois, tu parles comme si nous faisions tout mal. Cest lourd, tu sais ?
Jai avoué, après avoir avalé ma fierté :
Jai peur, voilà tout. Peur pour vous, peur pour moi.
Ce fut difficile, mais après cela, les discussions furent moins tendues. Jai appris à retenir certaines remarques.
« Ne crains pas lavenir… »
En novembre, jai eu mal au côté. Prête à téléphoner à Claire, je me suis arrêtée : jai pris rdv chez le généraliste moi-même. Diagnostic : muscle froissé au yoga ! Le médecin a ri : « Vous faites bien de bouger ! »
Rentrée, je me suis sentie allégée. Rien de grave. Jai géré seule. Plus tard, jai appelé Claire pour raconter lincident, mais avec humour.
« Arrêter de lire tout et nimporte quoi sur la santé en ligne »
En été, j’ai limité mon temps sur mon portable. Un minuteur : trente minutes max devant les écrans, sinon cest la spirale. Jai tenu, à peu près
« Lannée prochaine, avoir au moins une amie pour partager un thé »
Mon regard glisse vers la cuisine. Hier, Josie est venue : tarte aux poireaux, blagues, papotages sur les douleurs qui montent les escaliers. Son rire chaleureux a réchauffé lappartement longtemps après son départ.
« Et ne plus te sentir de trop »
Je relis la phrase. De trop : condamnation qui, il y a un an, me paraissait inéluctable.
Jessaie de compter les moments où cette impression ma gagnée. Il y en eut, bien sûr. Mais il y a eu ces SMS de Chloé, réclamant la recette du clafoutis, les cafés improvisés avec Hélène, les « tu peux venir voir ce truc sur lordinateur ? » de Mme Lefèvre. Oui, il y a eu plus de liens. Parfois, me suis-je sentie à ma juste place.
Je pose la lettre, je ferme les yeux, main sur la poitrine. Mélange de honte face à tout ce que je nai pas fait, et de gratitude pour ce qui a marché.
Ma main parcheminée sétire. Cette main, je lai vue tenir la canne, réconforter Chloé, ouvrir des portes rien que pour ça, elle mérite mieux que mes exigences.
Je voulais être une mamie modèle Ça ne sest pas passé ainsi.
Je relis le début, ce passage sur « ne pas être un poids ». Je repense à lété, quand Claire a passé une semaine à Paris. Magasins, bancs au parc. Un jour, javais trop marché. Claire a insisté pour un taxi, ma aidée à gravir les marches.
Je suis un boulet, ai-je lâché.
Claire sest plantée devant moi, très posément :
Maman, tu nes pas une valise. Tu es ma mère. Et parfois, on aide, cest tout à fait normal.
Cette phrase ma marquée. Un petit caillou a bougé au fond de moi.
En contemplant la lettre, je remarque combien elle regorge dinjonctions. « Tu dois », « Nose pas », « Cesse », « Sois ». Comme un chef implacable.
Je me lève, et je prends sur létagère le joli carnet quHélène ma offert pour mon anniversaire en septembre : « Pour tes recettes ou tes pensées, au lieu de tout garder dans la tête ». Je minstalle à la cuisine. Je regarde la vieille lettre à côté du cahier neuf. Je prends le stylo.
Longtemps, je ne sais par où commencer. Ma main droite hésite : refaire la liste des « il faut » ? Puis une petite voix chuchote : essaie autrement.
Finalement, jécris : « 31 décembre 2025. Petit mot à moi-même. »
Puis je barre la date, ajoute : « Décembre 2025. Note pour moi. »
« Marcelle, bonjour. Tu as 73 ans, tu es à ta table, ta lettre de lan passé sous les yeux. Tu las lue et tu sais que plein de choses ne sont pas faites : tu manges parfois tard, tu râles sur ta tension, tu as acheté une canne, tu as pleuré au téléphone, tu tes disputée avec Michel. Tu nes pas ce modèle de grand-mère apparue en rêve.
Mais tu as su appeler le médecin seul. Tu as connu lhospitalisation, sans teffondrer. Tu as rencontré Josie et Hélène. Tu vas à la gym parfois tu traînes les pieds, mais tu y vas. Tu ries. Tu tes levée dans un bus pour quun jeune prenne ta place. Tu te sens encore parfois de trop, mais, parfois, indispensable. Ce nest déjà pas si mal.
Je ne vais plus tordonner quoi que ce soit. Pour lan qui vient, sois juste plus douce avec toi. Si tu marches, tant mieux ; si tu fatigues, assieds-toi. Si tu as peur, appelle quelquun. Ce nest pas une faute.
Je veux surtout que tu continues à voir des gens pour boire le thé. Que tu tiennes ta canne sans honte. Que tu ne te considères plus uniquement comme un problème. Tu nes pas une liste de tâches. Tu es toi. »
Je relis, émue, mais dun apaisement nouveau.
À travers la fenêtre, jentends, dans la cour, la chute mate dune planche : les ouvriers sont toujours là, la neige tombera bientôt, daprès la météo.
Je referme le cahier, pose la lettre ancienne dessus. Je laisse mes mains réunir ces deux morceaux de moi. Je reste quelques minutes ainsi.
Je me lève, japerçois Josie, emmitouflée dans son manteau, assise sur le banc avec son labrador. Je passe ma veste, ma canne.
Avant de fermer la porte, jouvre encore le cahier et jajoute : « Aujourdhui, je pars en balade avec Josie, juste parce que jen ai envie. Ce soir, jappelle Claire, non pour gémir, mais pour prendre de ses nouvelles. »
Je glisse le cahier dans mon tiroir, parmi stylos et carnets. Pas dindication de date : je peux le relire nimporte quand.
Je ferme à clé. Je descends prudemment les marches avec ma canne, la jambe tire un peu, mais ça va. Dehors, lair est vif, il picote les joues. Josie me fait signe, souriante.
Marcelle, on soffre un tour du quartier ? crie-t-elle.
Allons-y, Josie, je réponds, en sentant en moi une légèreté nouvelle.
Nous partons, tranquilles, chacune à son rythme. Le chien ouvre la marche sur le trottoir. Jécoute Josie me raconter les exploits de sa petite-fille et, quelque part en moi, je pense quun autre Nouvel An arrive. Sans résolutions tonitruantes ni diktats.
Juste une année de plus à vivre, du mieux que je peux, en macceptant telle que je suis, forces et fragilités confondues.
Et cela me suffit amplement.
