Lettre à moi-même
Je poussai lassiette de lentilles froides vers le bord de la table et me redressai. Sur lécran de la télévision, des paillettes tournoyaient pendant un gala de fin dannée, mais le son était à peine audible. Dans la cuisine, la vieille horloge battait paisiblement, et laiguille approchait minuit.
Madeleine Garnier posa une feuille à carreaux devant elle, ses épaisses lunettes en plastique venant se poser dessus. Le stylo, cadeau de son fils lan passé pour le Nouvel An, attendait, paisible. Elle en retira le capuchon, un léger frisson dappréhension la traversa elle se revoyait, jeune, à lheure des examens.
Alors, vieille, tu tes promis décrire, songea-t-elle. Vas-y.
Lidée de cette lettre lui était venue en écoutant un psychologue à la télé, qui recommandait de sadresser un courrier pour lavenir. Sur le moment, elle avait trouvé la suggestion puérile, voire risible, mais la notion ne lavait pas quittée. Aujourdhui ce silence était devenu propice à lintimité et la chose avait perdu tout ridicule.
Elle se pencha, le plat de la main calant la feuille pour atténuer son petit tremblement, puis traça dune belle écriture soignée, héritée de ses trente années comme comptable : « 31 décembre 2024. Lettre à moi-même pour le prochain Nouvel An ».
Les doigts frémissaient, mais les lettres étaient claires, ordonnées.
« Bonjour Madeleine, qui a 73 ans, » écrivit-elle, puis sarrêta. Le « 73 » piqua comme une épine. Elle avait 72 ans aujourdhui, et ce chiffre létonnait toujours. Depuis longtemps, une autre, plus petite, résonnait encore dans sa tête.
Elle se concentra sur elle-même. Un creux dangoisse et de faim se mêlait dans son ventre, le dos la lançait après le ménage minutieux du jour, mais son cœur battait paisiblement. Cependant, une crainte familière montait de lintérieur : battra-t-il toujours ainsi dans un an ?
Elle reprit son stylo.
« Jespère sincèrement que tu es en vie pour lire ces mots. Que tu marches encore, sans béquille. Que tes mains nont pas faibli, que tes jambes te portent encore. Que tu nes pas à lhôpital, dépendante des autres »
Madeleine relut ce passage et fronça les sourcils. Cétait sombre, mais cétait honnête : elle ne recommença pas.
« Je souhaite que tu ne sois pas un fardeau pour les enfants. Que tu fasses tes courses seule, que tu payes lEDF sans aide, que tu gères tes médicaments avec confiance. Que tu ne les appelles pas dix fois par jour, juste par ennui. »
Elle posa le stylo et jeta un œil au téléphone sur lappui de fenêtre. Sa fille avait appelé une heure plus tôt depuis la Suisse, en coup de vent, entre deux réunions, lui montra la sapin et la petite-fille, Laurette, qui virevoltait en robe à paillettes. Son fils, Paul, avait envoyé un message : « Maman, bonne année davance, on est chez des amis, jappelle demain. » Elle lui avait répondu dun cœur, comme il lui avait appris.
« Que tu ne leur imposes pas ta solitude, » ajouta-t-elle en expirant doucement.
Le mot « solitude » simposa, lourd comme un galet. Elle parcourut la cuisine des yeux. Sur une chaise, son peignoir ; sur le radiateur, ses chaussettes en laine séchaient. Deux assiettes sur la table celle den face, posée par habitude, bien quelle sache quaucune visite impromptue ne viendrait. Cétait plus rassurant ainsi.
Elle reporta l’attention sur sa lettre.
« Cette année tu dois, elle souligna ce mot, apprendre à vivre mieux. Marcher au moins une demi-heure chaque jour. Arrêter de grignoter le soir. Cesser de ressasser ton hypertension à tout le monde. Trouver une activité peut-être la gymnastique de quartier pour seniors, ou bien le club lecture à la médiathèque. Voir plus de gens, ne pas tenfermer entre quatre murs. Être paisible, gentille, ne pas rouspéter. Ne pas assommer les enfants de conseils. Devenir une vieille dame légère, agréable à vivre. »
Après lavoir relu, un serrement démotion la saisit. « Vieille dame légère », cela sonnait faux, comme une réclame de magazine, mais cétait tout lidéal quelle nourrissait : soignée, souriante, discrète, en bonne santé, sans jamais gêner personne.
Encore un ajout :
« Et surtout, ne crains pas lavenir. Ne reste pas à attendre le pire. Va chez le médecin sans tarder, prends bien tes traitements. Mais ne te jette plus sur Internet pour tout lire sur les maladies. Nappelle pas tout de suite ta fille au moindre pincement. Tu as lâge de te débrouiller. »
Ses doigts se fatiguaient. Elle bascula sur le dossier de la chaise, ferma les yeux. Dans lentrée, lhorloge offerte pour son départ à la retraite battait doucement. Dans le salon, les artistes chantaient une chanson silencieuse à la télévision.
Elle ajouta en bas : « Jespère quen 2025, tu auras au moins une amie avec qui prendre le thé et discuter. Que tu ne te sentiras plus de trop à chaque instant. » Elle souligna ce de trop deux fois, puis en effaça un trait par pudeur.
Elle signa : « Madeleine, 72 ans. »
Elle plia la lettre, la glissa dans une vieille enveloppe décorée de sapins, inapercue dans un tiroir depuis des années. Sur le rabat, elle nota : « À ouvrir le 31.12.2025, » et la tint un instant devant elle, pour sassurer quelle pourrait, oui, atteindre ce jour.
Puis, se leva, gagna le salon et plaça la lettre dans le buffet, entre une pile de cartes anciennes et un sachet de vieilles photographies. Clé tournée.
Au moment où la télévision entama le compte à rebours, elle se tenait à la fenêtre, une flûte de champagne à la main, regardant les feux dartifice illuminer la cour de limmeuble. La main contre la poitrine, sentant battre son cœur, elle murmura à la nuit noire :
Vas-y, année, mais tout doucement, tu veux bien ?
***
Un an après, le hasard lui remit lenveloppe sous la main alors quelle cherchait danciens relevés. On était à la mi-décembre, lambiance de fêtes pointait déjà le bout de son nez dans les vitrines, et sur la place, on installait la structure du sapin communal.
Madeleine sassit sur le vieux tapis, une boîte de papiers ouverte à côté delle. Elle tria des dossiers marqués « Factures », « Santé », « Documents », en prévision du passage de lassistante sociale pour la demande de remboursement des médicaments.
Lenveloppe séchappa dun classeur et atterrit sur ses genoux. Son écriture, inimitable, la frappa au cœur.
« À ouvrir le 31.12.2025. »
Eh bien, glissa-t-elle à voix basse.
Il restait quinze jours avant la date. Lenvie de respecter son propre serment la traversa, mais la curiosité fut plus forte.
Après tout, deux semaines
Elle se releva, appuyée sur le canapé, et sinstalla à table. Ses ongles étaient courts, entretenus, même si une petite trace jaune subsistait sur le pouce souvenir récent dune coupure au couteau à cornichons.
Elle ouvrit lenveloppe, en tira la feuille jaunie, et découvrit la salutation : « Bonjour Madeleine, qui a 73 ans. »
Soixante-treize, répéta-t-elle, pesant ce nombre.
Depuis lan dernier, il était devenu familier. Elle le prononçait au médecin sans hésitation, même si parfois, dans le miroir, son visage la surprenait toujours par ses plis doux et le fin quadrillage de rides autour des yeux.
Elle commença à lire.
« Jespère sincèrement que tu es en vie pour lire cela. Que tu marches sans béquille »
Elle jeta un œil vers le couloir, où une canne noire, poignée de caoutchouc, sadossait au mur achetée au printemps, après une chute dans lescalier du centre médical.
Le sol était mouillé ce matin-là, elle se pressait pour son rendez-vous chez la cardiologue, le sac danalyses à la main, et elle avait raté une marche. Coccyx endolori, hanche meurtrie. Aux urgences, on lavait gardée quelques heures, radios à la clé rien de cassé, mais le médecin avait été clair :
Il vous faudrait une canne, Madame Garnier. Ne courez plus sur les escaliers.
Elle avait pleuré dans le couloir. Prendre une canne, cétait rendre les armes. Mais la douleur persistante et la jambe qui fléchissait lavaient convaincue : elle entra à la pharmacie et choisit la moins voyante.
Lire aujourdhui « sans béquille » fit refluer un embarras décolière prise en faute comme si elle navait pas réussi sa mission.
« que tes mains nont pas faibli, que tes jambes te portent encore. Que tu nes pas à lhôpital, dépendante des autres »
Elle se rappela ce mois davril où, prise de vertiges et de nausées dues à une tension folle, la voisine du dessous, Odile Lefèvre, croisée dordinaire à la cage descalier, appela le SAMU. Elle passa cinq jours à lhôpital public. Quatre femmes dans la chambre, à échanger anecdotes et souvenirs denfants. Sa fille ne put venir, par manque de temps et dargent, mais appelait chaque jour. Son fils passa, la mine contrite, fruits frais et chargeur de portable à la main.
Pour la première fois, Madeleine sautorisa à ne rien faire, à simplement contempler le plafond, compter les gouttes du goutte-à-goutte. Et pour la première fois, elle constata que lunivers ne seffondrait pas si elle ne tenait pas tout sous contrôle.
« Que tu fasses tes courses seule, payes lélectricité, gères tes médicaments »
Elle esquissa un sourire en repensant à cet été où Paul lui installa une appli sur le smartphone pour payer les factures. Elle grogna dabord contre la technologie, puis prît goût au nouvel outil. Jusquà rendre un voisin service, lui aussi perdu devant son écran.
Les boîtes de médicaments étaient rangées à la file sur létagère de la cuisine ; elle cochait scrupuleusement les prises dans un carnet. Elle sy perdait parfois, mais sentait la rigueur sinstaller, doucement.
« Que tu ne les appelles pas dix fois par jour »
Elle se souvint avoir collé un post-it sur le frigo : « Nappeler les enfants quune fois par jour. » Une discipline suivie une semaine, puis elle se rendit compte quelle était loin dêtre envahissante : Laurette était tout le temps occupée, mais envoyait beaucoup de photos et de messages vocaux. Paul répondait moins souvent, mais appelait plus longtemps.
Elle reprit la lecture.
« Que tu ne leur imposes pas ton sentiment de solitude. »
Un pincement la traversa. En mars, elle avait craqué au téléphone avec Laurette, se plaignant de son isolement. Pause glacée, puis la voix lasse de sa fille :
Maman, ce nest pas évident non plus pour moi. Je ne pleure pas tous les jours sur ton épaule, tu sais.
Trois jours sans contact après cet appel. Madeleine erra dans lappartement, évitant le téléphone comme une bête blessée. Toujours cette injonction : « ne pas imposer ». Quand Laurette lui écrivit enfin : « Désolée, jétais à cran. Dis-moi quand ça ne va pas, mais ne me mets pas la pression, daccord ? »
Elles en reparlèrent. Pas parfait, mais honnête. Madeleine sefforça dexprimer différemment : « Ce soir, jai besoin quon discute, si tu es disponible. »
Elle se concentrait sur la suite.
« Cette année, tu dois apprendre à vivre autrement. Marcher chaque jour. Ne plus manger devant la télé tard le soir »
Elle pensa au mois de mai, sur prescription médicale, où elle circula tous les jours autour de limmeuble, la canne heurtant le trottoir. Jusquà faire la connaissance de Simone, une dame de son âge, qui promenait son cocker, Biscotte. Elles firent route ensemble, discutant des prix, racontant leurs familles, riant parfois à sen fatiguer les joues. Un soir, Simone apporta un thermos de thé ; elles sinstallèrent sur un banc, bavardant tout en regardant les adolescents jouer au foot sur le terrain de lécole.
Pour le dîner, elle fit de vrais efforts sarrêtant plus tôt, même si des soirs, un morceau de fromage ou de pâté la réconfortait assise dans le silence de la cuisine. Il fallait bien trouver un peu de douceur.
« Cesser de parler de tension tout le temps »
Inévitable, ces discussions revenaient toujours au pouls ou aux traitements dans la file du cabinet médical, mais Madeleine écoutait désormais plus que ce quelle ne parlait.
« Trouver une activité : la gymnastique pour retraités, le club de lecture à la médiathèque. Voir plus de monde… »
Un sourire fleurit. En août, une affiche vue à la mairie proposait des ateliers gratuits pour seniors : marche nordique, yoga sur chaise, conférences santé. Elle hésita, griffonna le numéro à larrière dun ticket.
La première fois, elle entra tremblante dans la salle. Un groupe de femmes, quelques hommes, une animatrice énergique mais douce. Des mouvements simples, une respiration différente, et la sensation de ne plus être quun corps douloureux, mais vivant. Ensuite, elles partageaient un thé, et Madeleine fit la connaissance dYvette, une ancienne institutrice, et de Simone, qui devint vite son amie. Elles allèrent ensuite ensemble chez le pharmacien ou boire un café.
« Être douce, ne pas râler, ne pas conseiller sans cesse les enfants. Être la mamie sympa, facile à vivre. »
Ce passage là serra la gorge de Madeleine. Elle repensa à juin, lors de la visite de Paul, avec sa famille. Le petit-fils rivé sur la tablette, et Madeleine, piquée :
Tu pourrais lire un livre, tu vas tabîmer les yeux !
Paul piqua au vif :
Maman, arrête. Il a bien travaillé toute lannée, laisse-le un peu tranquille.
Elle se vexa, fuit dans la cuisine, bruit des portes comme exutoire. Plus tard, en semi-pleurs, récapitulant chaque mot, elle tenta de cerner linstant du malentendu.
Quelques jours plus tard, Paul téléphona.
Maman, parfois tu parles comme si on faisait tout mal. On nest pas tes adversaires.
Madeleine garda le silence, puis finit par dire :
Je men fais pour vous. Et pour moi aussi.
Lintimité de cet aveu apaisa un peu latmosphère. Depuis, ses interventions saccompagnèrent dun effort de retenue. La tentation du conseil permanait, elle fit attention à ne plus franchir la ligne.
« Sil te plaît, ne redoute pas lavenir. Nattends pas que le malheur sinstalle »
En novembre, une douleur persistante au flanc faillit la faire céder à la panique. Prête à appeler Laurette, elle sarrêta, prit rendez-vous médecin elle-même. Diagnostic benin : muscle froissé au yoga, le docteur lui fit un compliment « Cest bien, den faire ! » et Madeleine se sentit plus légère. Elle raconta la scène à sa fille plus tard, sur le ton de la plaisanterie.
« Ne te perds pas dans les forums de santé sur Internet »
En été, elle limita son usage du smartphone. Alarme réglée, consultation des articles de santé limitée à 30 minutes, sans extrapoler.
« Quen lan prochain, tu aies au moins une amie avec qui prendre un thé et discuter. »
Elle leva la tête et regarda la cuisine. La veille, Simone était venue avec un gâteau au chou-fleur. Elles avaient parlé des escaliers et du temps quil fallait pour les monter. Le rire de Simone résonnait encore dans lappartement, plus chaleureux que le silence habituel.
« Et que tu ne te sentes plus à charge. »
Madeleine relut cette phrase, plusieurs fois. « De trop ». Un verdict, il y a un an.
Elle se demanda combien de fois encore ce sentiment avait pesé sur elle. Oui, il y avait eu des soirs de solitude à la fenêtre, la lumière sallumant dans les appartements voisins. Des jours sans appel, où elle songeait quon mettrait du temps à sapercevoir si elle disparaissait.
Mais il y avait aussi ces messages de Laurette, petit poème récité par téléphone ; lappel dYvette pour une course en duo ; Odile qui venait frapper pour relancer la box internet. De ces moments-là, on se sent moins seule.
Elle posa la lettre sur la table, sappuya sur le dossier de la chaise. Un mélange de remords et de gratitude sinvita dans sa poitrine.
Elle observa sa main : peau fine, veinée, souple. Une main qui saccroche à la canne, ouvre les portes, nettoie les casseroles, caresse la tête de la petite-fille revenue pour deux semaines lors des vacances.
« Je voulais être commode Et cest venu autrement. »
Elle reprit la lettre, relut lintroduction là où elle senjoignait à ne « pas être un fardeau ». Elle repensa à lété, où Laurette était venue une semaine. Balades, bancs publics, moments dépuisement inattendus pour Madeleine. Sa fille avait pris un taxi sans discuter, réglé la note, porté les courses dans les escaliers.
Je tembarrasse, souffla Madeleine.
Laurette sarrêta, tranquille :
Tu nes pas une valise. Tu es ma maman. Cest normal, parfois, daider.
Cette phrase marqua Madeleine. Quelque chose, en elle, sassouplit, peu à peu, au fil des mois.
Aujourdhui, relisant sa lettre, elle remarqua la cascade de « tu dois », « naie pas peur », « cesse de », « sois ». Comme un supérieur hiérarchique exigeant.
Elle se leva, alla chercher un nouveau cahier, offert par Yvette pour son anniversaire.
Tiens, note tes recettes, ou tes pensées. Tout garder en tête, ce nest pas une bonne idée.
Madeleine se rassit en cuisine. Ouvrit la première page, posa la vieille lettre à côté, saisit son stylo.
Longtemps, elle hésita. Une partie delle voulait encore lister des injonctions : marcher plus, moins parler, ne pas être une gêne. Mais une lueur nouvelle lui murmurait dessayer autre chose.
Finalement, elle se pencha, écrivit : « 31 décembre 2025. Message à la Madeleine de lan prochain ».
Elle raya la date. Écrivit simplement : « Décembre 2025. Pensées à moi-même. »
« Madeleine, bonsoir. Tu as 73 ans. Tu es assise dans la cuisine, ta lettre de lan dernier devant toi. Tu vois ce que tu nas pas réussi. Tu manges encore parfois tard, tu parles encore de tension, tu utilises une canne, tu as pleuré au téléphone avec ta fille, tu tes fâchée avec ton fils. Tu nes pas la vieille dame idéale des publicités.
Mais tu prends rendez-vous seule maintenant. Tu es allée à lhôpital, sans paniquer. Tu as rencontré Simone et Yvette. Tu participes aux ateliers, même si parfois tu as la flemme. Tu ris. Un jour, tu as laissé une place dans le bus à un jeune homme plus mal en point que toi. Tu te sens parfois seule, mais parfois utile. Et cest déjà beaucoup.
Je ne vais pas te lister des devoirs cette fois. Lessentiel, cest dêtre indulgente envers toi-même pour lannée à venir. Si tu as lénergie, marche. Si tu es fatiguée, assieds-toi. Si la peur monte, appelle quelquun. Ce nest pas un échec.
Je te souhaite davoir toujours des gens pour le thé ou le café. Daccepter ta canne sans honte. De ne plus te voir comme un fardeau ou une note de bas de page. Tu nes pas une somme de cases à cocher. Tu es toi. »
Elle relut, les larmes piquèrent, mais cétait différent : un soulagement.
Dehors, les ouvriers portaient des planches pour la future fête. Aux actus, on annonçait de la neige pour la Saint-Sylvestre.
Madeleine referma le cahier, posa dessus sa vieille lettre. Un moment, elle posa sa main dessus, comme pour réunir les deux Madeleine celle davant, et celle de maintenant.
Puis, elle se leva, approcha de la fenêtre. Sur le banc du jardin, Simone, emmitouflée, jouait avec Biscotte. Madeleine enfila son manteau, saisit sa canne.
Sur le pas de la porte, elle revint sur ses pas, ouvrit le cahier et ajouta : « Aujourdhui je vais marcher avec Simone. Juste parce que ça me fait plaisir. Ce soir, jappelle Laurette, non pour me plaindre, mais pour savoir comment elle va. »
Le cahier retourna non pas dans le buffet, mais dans le tiroir du bureau, à portée de main. Sans date. À relire quand lenvie reviendra.
Elle ferma la porte, descendit prudemment lescalier, appuyant bien la canne. Sa jambe grimaçait parfois, mais rien dinsurmontable. Lair mordant fouettait ses joues. Simone agita le bras.
Madeleine, on fait le tour du pavillon ?
Allons-y, répondit-elle, sentant quelque chose se détendre en elle.
Elles déambulèrent, tranquillement, entre les arbres. Biscotte ouvrait la marche, laissant derrière elle des traces sur le trottoir. Madeleine écoutait Simone lui raconter les facéties de sa petite-fille, en pensant que, bientôt, ce serait à nouveau le Nouvel An.
Pas de vœux tonitruants, pas de plans impératifs. Juste une année de plus, quelle vivrait du mieux possible, avec respect pour ses forces et ses faiblesses.
Et pour moi, cest la leçon la plus précieuse que la vie mait donnée.

