L’élève à l’arrêt
Le bus narrivait toujours pas, et le vent vif venu de la Seine sinsinuait jusque sous le col de sa vieille veste. Pierre Delacour balança son poids dun pied sur lautre et tâta machinalement sa carte Navigo dans sa poche, le regard à nouveau tourné vers lavenue. Daprès les horaires, le bus aurait déjà dû être là, mais lécran naffichait que lheure et un ruban de pub pour une pizzeria du quartier. Autour de lui, les passagers enfouis dans leurs écharpes râlaient à voix basse ou restaient plongés dans leur téléphone.
Pierre était resté légèrement à lécart du petit abri en verre, histoire de ne pas entendre les débats animés sur les dernières réformes ou laugmentation du prix du pain. Ses doigts engourdis sous les gants, les reins douloureux. Ce matin, il avait déposé sa petite-fille à lécole maternelle, était passé à la pharmacie puis repartait vers le magasin de bricolage où il filait parfois un coup de main à lentrepôt. Pas tant pour largent, la retraite suffisait, mais rester enfermé le rongeait plus que de devoir économiser quelques euros.
Autrefois pourtant, il arrivait à lusine à sept heures tapantes, repartait à la nuit. Chef datelier à la mécanique, responsable des machines, des gars, des cadences. Il croyait alors que tout sarrêterait sans lui. Aujourdhui, les ateliers avaient disparu, remplacés par un centre commercial aux néons criards. Plus dappels, plus de réunions, plus décluses ou danniversaires. La dernière invitation datait dil y a bien dix ans. Lusine comme la nostalgie, évaporées.
Pierre se surprit à ressasser, machinalement, ces souvenirs en boucle. Comme à tourner dans un corridor dont il ne trouvait jamais la sortie. Il secoua la tête, chercha à sévader en parcourant les annonces collées sur la vitre de larrêt : cours danglais, réparateur de machines à laver, déménageurs. Peut-être y aurait-il pu figurer son propre nom, sil avait osé proposer des cours de tournage. Mais à quoi bon, tout se faisait désormais sur commande numérique, sans la moindre bavure.
La porte de labri claqua derrière lui, répandant une bouffée dair froid et dodeur dantiseptique. Quelquun vint se poster à ses côtés, lair fatigué.
Excusez-moi, le 32 est déjà passé ? demanda une voix dhomme, rauque, un peu essoufflée.
Pierre tourna la tête. Un grand brun dune trentaine dannées, bonnet effondré sur le front, visage rougi par le froid, cernes creusées sous les yeux. En travers de la poitrine, une sacoche noire. Il lui adressa un sourire dexcuse où pointait un trou entre les dents.
Je ne lai pas vu, répondit Pierre. Jattends depuis un bon quart dheure, ça traîne.
Comme dhab, soupira lhomme, scrutant la rue. À chaque fois pareil…
Il hésita, esquissa un pas vers labri, resta tout de même là. Pierre allait détourner le regard, lorsquil remarqua linsigne métallique sur sa sacoche : une petite lame de tourneur, identique à celles quil remettait, autrefois, pour les meilleures idées à latelier. Une sensation familière pointa à la lisière de ses souvenirs, un nom prêt à se réveiller.
Dites, fit enfin lhomme en le fixant. Vous nauriez pas bossé par hasard à lusine Saint-Jacques ? La mécanique ?
Pierre se redressa à peine.
Jy ai bossé, oui, répondit-il, sondant plus attentivement son interlocuteur, essayant dattraper au fond de ces prunelles claires un éclat du passé. Et toi, tu connais ?
Lhomme eut un petit rire rauque.
Jai été votre élève, lâcha-t-il. Au lycée technique. Stage dans votre section. 1998, groupe M-3 Jétais le gamin toujours fourré sous une casquette, on mappelait Antoine.
Lévidence le frappa, comme une pièce remise dans la bonne case : Pierre ne voyait plus ladulte devant lui, mais ce jeune garçon efflanqué, veste mitée, oreilles décollées, sourire plein de gouaille, et toujours cette dent ébréchée. Il limaginait encore mal tenir son outil, sacharner à régler le tour à sa façon.
Antoine… Lemaître ? demanda-t-il enfin, prudent.
Oui ! sexclama lautre, le large sourire lui revenant. Je me disais que vous ne me reconnaîtriez pas
Oh si, murmura Pierre. Trois fois de suite tu as cassé ton outil la même semaine. Je gueulais comme un putois.
Antoine explosa dun rire sonore, tête renversée.
Oui et vous me disiez quun bon ouvrier ne pensait pas quà sa pause cigarette.
Pierre sentit ses joues devenir brûlantes. Il se souvenait trop bien de ces phrases lancées dans la précipitation, sous la pression des quotas. Ça sortait tout seul, sans y penser. Il eut soudain honte de toute cette dureté jetée en lair à ces jeunes gars.
Bah Je disais bien des bêtises, tu sais
Antoine secoua la tête, plus grave.
Pourtant, cest resté dans ma tête. Je men souviens encore. Et cest suite à vos remarques, que, pour la première fois, je suis resté après la fin du service pour comprendre pourquoi mes outils lâchaient. Vous partiez déjà, vous étiez revenu chercher votre serviette, et moi, jétais seul devant la machine.
Limage ressurgit, limpide : le vacarme de latelier, la lumière jaunie, lodeur du métal et de lémulsion, le sol mouillé de copeaux. Dans les vestiaires, les casiers claquaient déjà, et lui, Pierre, revenait Il surprenait le gamin, concentré, penché sur ses réglages.
Oui, jétais revenu, reconnut Pierre. Jai montré comment régler lavance Cétait rien.
Antoine plissa les yeux, incrédule.
Non, cétait pas rien. Vous avez pris une heure complète. Jusquà lextinction des feux. Vous vous souvenez, ya le chef déquipe qui est venu râler, et vous avez dit : « Tant quil na pas pigé, il reste. Sinon il reviendra avec des pièces à reprendre. » Cest la première fois quun adulte ma laissé penser que je comptais vraiment.
Pierre haussa les épaules, luttant contre un trouble intérieur.
Cétait mon boulot Si tabîmais les pièces, cest moi quon engueulait.
Peut-être, admit Antoine. Mais les autres, eux, sen fichaient, ils nous fichaient à la porte. Vous non.
Le silence sinstalla quelques secondes, balayé par une rafale.
Jai failli lâcher le lycée à cause des galères, avoua soudain Antoine. Je devais bosser au marché, javais des problèmes à la maison. Mais cette soirée-là, après que vous soyez resté, ça ma donné limpression davoir une chance Je suis allé jusquau diplôme. Puis à lusine, même si vous étiez déjà passé dans un autre atelier.
Une bourrasque fit voler une feuille de papier à leurs pieds. Pierre, debout sous le vent, tentait de concilier dans son esprit limage du gosse accroché à son tour avec celle de cet homme posé devant lui.
Tu as bossé à lusine jusquau bout ? demanda-t-il.
Jusquà la fermeture, acquiesça Antoine. Ensuite, jai rejoint une petite boîte privée. On fait des pièces pour lindustrie médicale, pas grand-chose, mais cest stable. Je suis chef déquipe, maintenant
Il esquissa une moue gênée, comme sil sexcusait dêtre « chef ».
Cest surtout des jeunes. Tout à linformatique, tout numérique, mais je leur montre encore sur les vraies machines. Comme vous le faisiez. Ils se marrent au début, puis comprennent lintérêt
Un bus sannonça au loin, mais ce nétait pas le leur. Les voyageurs soupirèrent en chœur, replongèrent dans leurs écrans. Pierre sentit un mélange étrange de chaleur et de mélancolie le gagner.
Finalement, tas pas perdu ton temps à lécole, constata-t-il.
Oh non, assura Antoine. Dailleurs, je voulais vous retrouver depuis longtemps. Avec les anciens du groupe, on parlait souvent de vous. Jai même cherché votre nom sur Internet mais à part des vieux PV dassemblées, rien
Internet, cest pas trop pour moi, plaisanta Pierre. Jai un vieux téléphone à touches, ma petite-fille se moque
Mon père aussi boycotte les smartphones, sourit Antoine. Toujours à pester, mais il ne veut pas changer
Le silence se remit à planer, seulement ponctué par un éternuement derrière eux. Pierre prit conscience que la morsure des années, cette fiction de navoir servi à rien, seffaçait un peu. Derrière tant de routines et de tracas, il restait des traces de ce quil avait transmis.
Et maintenant, vous bossez encore ? risqua Antoine.
Retraité. Mais je rends service à lentrepôt du Bricorama, à deux pas. Plus de papier que de charge lourde, heureusement
Cest mieux, faut ménager le dos, approuva Antoine.
Il hésita, puis sans prévenir :
Vous avez un moment ? On pourrait prendre un café, là, au coin ? Jai une réunion, mais franchement, ils attendront.
Pierre jeta un œil à sa montre : il avait près dune heure avant le service. Large le temps.
Allons-y, sourit-il.
Le bus arriva enfin. Ils montèrent, se faufilèrent au milieu du wagon bondé. Antoine sortit sa carte et la valida.
Je vous invite, glissa-t-il.
Pas la peine, protesta Pierre, mais trop tard, la machine avait bipé.
Considérez ça comme des intérêts composés, lâcha Antoine dans un clin dœil.
Lair saturé de parfum et dhumidité, Pierre contemplait dehors les rues familières. Autrefois, ses stagiaires enfilaient ces mêmes bus, tubes à dessins sous le bras, le monde au bout du regard. Aujourdhui, dautres visages dansaient derrière les vitres.
Le café, minuscule, leurs reflets dans la baie vitrée, feutré, calme. Ils retirèrent les manteaux, prirent place auprès de la fenêtre. Antoine commanda deux allongés, deux mille-feuilles.
Je me gave de sucre quand je stresse, expliqua-t-il. Là, cest bizarre jsais pas pourquoi, jai le trac.
Faut pas ten faire pour ça, marmonna Pierre, ressentant pourtant aussi la tension. Retrouver un élève après plus de vingt ans, cest comme rouvrir un vieux registre où quelquun aurait glissé de nouvelles pages.
Racontez-moi, demanda Antoine, quand la serveuse eut disparu. Cétait comment, votre arrivée à lusine ? Jen ai toujours entendu parler à demi-mot.
Pierre haussa les épaules.
La routine. Service militaire, puis lécole pro. Dabord ouvrier, puis chef datelier, jusquà la retraite. Rien dextraordinaire.
Je ny crois pas, secoua la tête Antoine. Vous aviez une aura, on aurait dit que vous connaissiez tout sur le bout de vos doigts.
Pure illusion, rétorqua Pierre, amusé. Je me suis planté, moi aussi. Jai cassé des outils, raté des pièces À lépoque, fallait pas se permettre lerreur. Ten faisais une, le plan prenait du retard, tout le monde tapait sur les doigts.
Il goûta le café. Lamertume le réchauffa. Le mille-feuille, sucré à lexcès, lui rappela lenfance.
Vous vous souvenez de vos gars ? Ceux qui ont poursuivi dans le métier ?
Quelques-uns, oui, dit Antoine. Avec Corentin, on sappelle encore, il fait des chantiers vers Brest. Jérémy est parti en Allemagne pour travailler en usine. Beaucoup se sont dispersés. Mais tous ceux du métier, ils parlent de vous.
Pierre arqua un sourcil, surpris.
Pourquoi ça donc ?
Pour nous, vous faisiez de nous des hommes, pas juste de bons ouvriers, expliqua Antoine. Vous nous avez obligés à apprendre des anciens. Vous vous souvenez de Monsieur Louis, le fraiseur, qui avait la main qui tremblait ?
Ah Louis ? Il avait lœil, lui. Il entendait les roulements à loreille.
Voilà. Vous disiez : « De ceux-là, faut apprendre, les livres attendent ». Je lai souvent répété, ensuite. Quand mes anciens sont partis, c’était devenu mon tour de transmettre
Il sourit.
Vous savez, parfois, je me surprends à parler comme vous, surtout en râlant après mes gars
Ne fais pas ça, grimaça Pierre. Jétais dur, parfois Parfois je me demande comment vous me supportiez.
On savait que vous teniez à nous, répondit calmement Antoine. Ça se voyait. Vous ne faisiez pas quengueuler, vous expliquiez ensuite. Je revois vos mains corriger mon geste À ce moment, mon père était malade, je tenais plus trop. Vous navez rien demandé, vous étiez juste là Vous mavez appris à patienter.
Pierre détourna les yeux vers la rue. Les passants sagitaient, les voitures patientaient au feu. Le souvenir du père dAntoine restait flou, mais cette impression de gestes répétés, de conseils anodins, jaillissait soudain claire. Pour lui, cétait un jour parmi des centaines.
Je savais pas que ton père était malade, souffla-t-il.
Jaurais eu honte den parler. Il a quitté lusine, resté sans boulot, la santé a lâché Mais cest pas le sujet. Vous avez été le premier adulte à maccorder de la véritable attention, cétait capital.
Antoine baissa la tête vers son gâteau. Pierre sentit sa gorge se serrer. Il se souvint lui-même, plus jeune, combien il avait cherché un aîné prêt à sarrêter pour lui. Un vieux régleur lui avait un jour dit : « Naie pas peur de la machine, crains ta fainéantise. » Sur le moment, ça semblait dérisoire. Cest resté pour la vie.
En somme, je vous ai bien fait cavaler, finit-il par dire, sourire en coin.
Plus que ça ! affirma Antoine dun ton grave. Aujourdhui, jai douze gars sous mes ordres dont trois apprentis. Je les vois, je sais quil suffirait de les laisser filer pour quils finissent à faire des livraisons. Mais un peu de pression mêlée de soutien, et cest eux qui bientôt en formeront dautres. Parfois je me demande doù me vient cette conviction et cest votre voix qui me revient.
Il esquissa un sourire éclatant, les larmes tout près.
Vous auriez pu me virer, reprit-il. Vous vous souvenez de la semaine où jai séché la pratique pour bosser au marché ? Le proviseur voulait me foutre dehors, mais vous lavez convaincu de me donner une seconde chance.
La scène défila à nouveau dans lesprit de Pierre : le bureau, la table toute griffée, lodeur tabac froid. Antoine, buté, tête baissée ; le proviseur en colère, prêt à lexclure Et Pierre, dune voix ferme : « On lui fait rattraper ses heures. Ensuite, sil déconne, il sort. » Et sêtre vraiment accroché derrière
Oui, je me souviens, dit-il. Tu boudais ferme, ce jour-là.
Jétais furax ! rit Antoine. Je pensais que vous étiez un vieux pénible. Mais sans ce coup de pouce, je serais parti. Je naurais pas su où aller.
Il termina son café, posa la tasse, fixa Pierre avec gravité.
Je voulais vous dire, poursuivit-il, merci. Pas de mavoir sauvé la mise. Juste davoir fait votre travail honnêtement. Cest énorme, vous navez pas idée.
Le silence pesa, riche de simplicité. Pierre sentit au fond de lui quelque chose se remettre en place. Il entrevit enfin sa propre vie non comme une chaîne dhoraires et de rapports, mais comme un tissage dêtres humains autour de lui. Certains avaient disparu, dautres partaient, mais ici, devant lui, ce jeune homme lui rendait hommage.
Bon, ça suffit, plaisanta-t-il, pour ne pas sattendrir. Combien je te dois pour le café ?
Rien ! balaya Antoine. Vous ne me devrez jamais. Cest plutôt linverse !
Ils restèrent là, encore un peu, à débattre danecdotes, à évoquer les vieilles machines, les souvenirs dateliers remplacés par des parkings. Antoine parla de ses jeunes, intimidés par la responsabilité. Pierre, sans sen rendre compte, se remettait à prodiguer des conseils pour répartir un planning, exiger sans briser.
Ils quittèrent enfin le café. Une neige fine commençait à tomber. La chaussée brillait, les passants se hâtaient, visages rabattus. Il restait dix minutes de marche jusquà lentrepôt mais Pierre nétait pas pressé.
Je vous raccompagne, proposa Antoine. Cest dans ma direction.
Ils marchèrent ensemble, ralentissant aux carrefours. Antoine racontait son fils, obsédé de maquettes en plastique, allergique aux maths. Pierre repensait à sa petite-fille, scotchée devant sa tablette.
Amène-le-moi un de ces jours, lâcha-t-il sans y penser. Je lui montrerai comment on affûte un ciseau sur létau de la cuisine. Juste pour lui faire toucher le métal. Sil veut.
Antoine sourit dun air radieux.
Avec plaisir. Il faut juste que vous me notiez votre adresse.
Ils parvinrent à la façade du magasin de bricolage, immense, lumineux, les chariots en rang devant lentrée. Pierre ny avait jamais été tout à fait chez lui, comme si ce monde brillant était bâti sur du sable.
Voilà, jy suis, annonça-t-il. Toi, tu dois filer ?
Oui, je vais prendre lautre rue, admit Antoine, sinterrompant, gêné. Puis-je vous appeler, de temps en temps ? Ou pour parler boulot, si mes jeunes coincent.
Appelle, répondit Pierre avec un étonnement mêlé de joie. Mais évite le soir, la petite regarde ses dessins animés à tue-tête.
Ils échangèrent leurs numéros. Sur le téléphone dAntoine, il senregistra « Pierre Delacour usine ». Il lui montra lécran, craintif.
Cest bon, confirma Pierre.
Ils se serrèrent la main. Celle dAntoine était forte, sincère. Un instant, Pierre ne fut plus le retraité devant un entrepôt, mais lancien chef datelier, envoyant un apprenti voler de ses propres ailes.
Merci encore, répéta Antoine.
File, ria doucement Pierre. Tu vas finir par rater ta réunion !
Antoine séloigna le long du trottoir, dos voûté sous le vent. Après quelques pas, il se retourna, leva la main. Pierre lui répondit, puis le suivit du regard jusquà ce quil disparaisse à langle.
En lui, il ny avait plus de rancœur, ni de ce poids quil traînait. Juste une douceur grave, le sentiment du devoir bien fait. Comme lorsquon sassure quune pièce trouve parfaitement sa place avant darrêter la machine.
Il entra au magasin, salua la jeune caissière, longea les rayonnages doutils. Sous les spots, les perceuses brillaient, neuves ; plus loin, de simples rabots entraient la poussière. Pierre sy attarda, comme face à de vieux amis.
Au vestiaire, il mit sa veste de travail, récupéra son vieux cartable. Il en sortit une photo usée : latelier, les machines, les jeunes en bleu de travail, lui, cheveux plus fournis, sourire dune autre époque. Il la sortait rarement pour ne pas se laisser gagner par la mélancolie, mais ses doigts la trouvèrent deux-mêmes. Il lobserva, assis sur le banc, reconnut quelques visages. Celui-là, plissé des yeux, était parti à Lille, lautre toujours en retard Quelque part dans la bande, un gamin sous casquette, cette fêlure à la dent, le sourire indomptable.
Tu tes retrouvé, toi, murmura-t-il.
La photo frissonna, non de faiblesse, mais dun nouvel élan intérieur. Il la glissa dans le cartable, à côté du vieux carnet rempli de formules, de barèmes de coupe, de noms délèves.
Avant de refermer son casier, il ferma les yeux un instant, appuyé contre la tôle glacée. Les regrets sétaient tus. Restait cette succession de visages, de paroles, déclats de voix résonnant dans les ateliers. Limpression davoir transmis, que quelque part, dautres continuaient ce quil avait été.
Il se remit daplomb, ajusta sa veste et fila vers la zone logistique où des bordereaux lattendaient. En passant devant les outils, il grignota le prix dun petit coffret de limes. Les fit danser dans sa main.
Vous prenez ? lança le vendeur.
Pas tout de suite, sourit Pierre. Je vais y réfléchir
Mais déjà, il savait. Ce soir, quand sa petite-fille rentrerait, il ressortirait la vieille meule du balcon, la nettoierait, vérifierait la prise. Il lui montrerait comment le métal cède, quand on travaille calmement, sans précipitation. Non pour en faire une ouvrière, mais pour transmettre, comme, autrefois, on le lui avait transmis.
Cette pensée le réchauffait plus sûrement quun verre de vin chaud. Il sourit, et reprit son chemin, le pas déjà plus léger quau matin.
