Laisse-moi l’essayer, cest pas la mer à boire, si ? Juste une minute, je veux seulement me tourner devant la glace ! La voix de Sandrine, éclatante et péremptoire, brisa la paix confortable de lentrée où flottait encore le parfum entêtant de croissants tièdes et dune brume de Chanel No. 5.
Aurélie, devant l’armoire, se raidit. Elle voulait simplement suspendre son acquisition, défroisser délicatement la fourrure et la ranger sous housse, à l’abri du moindre grain de poussière. Ce manteau de vison, couleur « onyx parisien », n’était pas qu’une pièce vestimentaire. Il symbolisait deux ans sans vacances, des heures supplémentaires sans fin, des projets menés à tombée de nuit, et des yaourts pour tout repas. Elle en rêvait depuis quelle avait vu un modèle similaire derrière la vitrine de la Maison du Faubourg Saint-Honoré, par un soir de crachin mordant sous son vieux duffle-coat râpé.
Sandrine, tu nes pas sérieuse On vient à peine dentrer, tenta timidement Aurélie, mais la main de sa belle-sœur agrippa déjà la manche du manteau, vive comme léclair. La fourrure se garde loin des mains. Et il fait chaud ici.
Oh, tu es délicate, toi ! « La fourrure, la fourrure » ! raille Sandrine, levant les yeux au ciel. Étant la sœur aînée de Paul, le mari dAurélie, elle considérait que cela lui conférait tous les droits. Je vais pas aller jardiner avec ! Je suis la sœur de ton mari, au cas où. Cest la famille. Paul, franchement, dis-lui !
Paul, qui tentait dôter ses chaussures en serrant un sac de viennoiseries entre les dents, jeta un regard penaud à sa femme. Il fuyait les discordes, surtout quand elles éclataient entre les deux femmes maîtresses de sa vie.
Mais Aurélie laisse-lui essayer, cest rien du tout. Quest-ce que tu crains pour le manteau ? marmonna-t-il en se dérobant.
Un agacement lourd bouillonna dans la poitrine dAurélie mais léducation la retint darracher sa précieuse pièce des mains de linvitée. Résignée, elle céda la manche. Sandrine, fauconne triomphante, lenfila sur ses larges épaules. Les tailles étaient opposées : Aurélie portait du 38, Sandrine du bon 44. La fourrure couina sous la tension, Aurélie crut voir une couture flancher.
Trop serré à la poitrine, trancha Sandrine, sexaminant dans le miroir en tirant sur la précieuse étoffe. Mais la coupe a du chien. Ça jette ! Combien ta coûté ce joujou ? Paul a flambé tout son bonus, non ?
Je lai achetée avec mes économies répondit doucement mais fermement Aurélie, se rapprochant, prête à sauver son bien. Paul vient de rembourser la voiture, tu le sais.
Sandrine ricana, lissant la fourrure à rebrousse-poil, ce qui valait à Aurélie une migraine derrière lœil.
Avec tes économies ? Laisse-moi rire. Tout le monde partage les sous dans une famille. En tout cas moi, jinvestis dans les enfants. Toujours en doudoune pourrie depuis cinq hivers, cest la honte. Et pourtant je suis DRH, tu vois le genre, faut avoir de la prestance. Lhabit fait le moine, hein ?
Finalement, elle retira le manteau pour le jeter nonchalamment sur le tabouret. Aurélie sempressa de le récupérer, le lissa et le rangea précautionneusement, zippant la housse jusquen haut.
La soirée fut tendue. Sandrine nétait pas venue seulement pour prendre des nouvelles, mais flairer le terrain avant lanniversaire de leur mère, Madame Monique Jacquet. À table, samenant une énième portion de salade de canard, elle revint inlassablement sur le thème des manteaux.
Les prévisions annoncent un froid de Sibérie cette année déclamait-elle en agitant sa fourchette. Moins dix, moins vingt ! Ma doudoune : perméable à tous les vents, jvais tomber malade, et qui soccupera de mes petits, hein ?
Achète-toi une doudoune neuve, Sandrine, les soldes commencent ! lui souffla Paul en servant du thé.
Une doudoune pour les randonneurs ! Il me faut du standing. Peut-être même me caser, qui sait ? Faut appâter du sérieux. Du sérieux, ça mate la fourrure, pas le synthétique Aurélie, elle, a compris. Cest la classe, maintenant. Moi, cest la galère.
Aurélie, stoïque, sirotait son thé. Elle savait la chanson : Sandrine se posait en martyrte, alors que son salaire était tout à fait convenable et elle recevait une pension confortable. Mais largent fondait chez elle, envolé en petits luxes futiles et formules take-out.
Quand Sandrine fut partie, Paul soupira et débarrassa la table.
Chérie, ne ten fais pas pour elle… Cest pas simple, toute seule avec deux enfants. Elle est un peu jalouse, cest normal.
La jalousie est un poison inutile, trancha Aurélie, lançant la vaisselle au lave-vaisselle. Jai bossé comme une forcenée pour ce manteau. Elle aussi peut économiser, si elle arrête les livraisons à domicile !
Daccord acquiesça-t-il en lenlaçant, mais ajouta : Tu sais, elle a glissé un mot tout à lheure
Aurélie stoppa net son geste.
À quel sujet ?
Elle disait que tavais toujours ta veste en peau lainée, et que la fourrure, tu la mettrais rarement. Peut-être que tu pourrais la lui prêter cet hiver ? Ou carrément lui offrir ? Cest ses quarante ans, cest symbolique.
Le plat sécrasa dun coup sec sur le plan de travail. Aurélie pivota lentement.
Paul tu blagues ?
Ben cest ta belle-sœur. Elle a froid. Tes quelquun de généreux, non ?
Je suis généreuse, Paul, mais pas idiote. Ce manteau vaut plus de deux mille euros ! Cest sur mesure. Sandrine fait deux tailles de plus, elle le ruinerait. Hors de question de donner mes biens Elle na quà se l’acheter elle-même.
Ok, ok Paul leva les mains en signe dapaisement. Je fais que transmettre. Je lui ai dit non, compris. Mais tu sais Sandrine, elle va harceler, et elle va rameuter maman.
Il neut pas tort. Le lendemain, lartillerie lourde fut de sortie. Monique Jacquet appela à laube.
Aurélie, ma chérie, tu vas bien ? La voix sucrée, toujours signe dorage. Je tappelle parce que Sandrine était effondrée hier. Tu las humiliée avec ta fourrure, elle en pleure encore
Monique, je nai nargué personne. Elle a arraché la fourrure de mes bras, voilà tout. Sa doudoune est très bien. Et je tiens à préciser que jai payé chaque centime de ce manteau.
Oh là là, toujours largent avec toi ! soupira la belle-mère. Largent, ça va, ça vient. La famille, cest sacré ! Vous deux, vous roulez bien, pas denfants encore, peu de dépenses. Sandrine, elle, rame. Ce serait noble de ta part de lui donner, ce manteau. Paul ten rachètera un bientôt, meilleur encore. Sandrine en serait tellement heureuse.
Monique, cest non. Définitivement.
Quelle froideur, Aurélie… On ta accueillie comme notre fille, mais au final, tu nas pas de cœur ! Tu partiras pas avec tes chiffons au paradis !
Clic. Aurélie, le téléphone tremblant, sentit une vague glacée la parcourir. Tant que tu rends service, tout va bien. Mais refuse une faveur, et te voilà paria.
Le soir même, Sandrine passa à lattaque sur le groupe familial. Pas frontalement : de petites images tristes sur la générosité, la famille, et les blessures profondes causées par lavarice. Puis, message vocal à Aurélie :
Écoute, franchement, tu as raison, offrir cest peut-être trop. Vends-la-moi. Pour une bouchée de pain, allez deux cents euros, à payer en douze fois. Ça te blanchit, et au moins, elle sert ! Elle ne te va même pas, ce noir foncé te rend pâle. À moi, par contre sublime.
Aurélie réécouta. Laplomb de Sandrine méritait, malgré tout, ladmiration. Cest alors quun éclair la traversa. « Offrir un manteau », « lui donner une joie », « quelle se sente femme ».
Tu veux vraiment un manteau, Sandrine ? murmura-t-elle à son reflet nocturne. Tu vas lavoir. Un vrai. Pour les siècles des siècles.
Elle attrapa son portable et appela Paul, retenu au bureau.
Paul, jai réfléchi Peut-être que jai exagéré.
Sérieux ? Un immense soulagement. Tu veux bien ?
Oui Ce serait idiot de se fâcher pour des vêtements. Je vais offrir un manteau à Sandrine pour son anniversaire.
Mais tu es un ange ! Je vais prévenir maman, elle va être folle de bonheur !
Non ! Chut. Que nul ne sache exactement ce que cest. Tu diras juste qu’on a trouvé le cadeau idéal, une vraie pièce, très chaude, dun chic fou.
Daccord, motus ! Génial !
Aurélie raccrocha. Elle lança son appli Leboncoin non pour « vison » ni « zibeline », mais « manteau vintage », « authentique ». Elle cherchait du spectaculaire.
Elle écarta les modèles élimés, trop petits, trop banals. Elle voulait du mythe. Enfin, bingo.
Annonce : « Manteau authentique en mouton retourné, usiné à Limoges, 1978. Excellent état. Jamais porté, resté au placard. Taille 46-48. Indestructible. »
La photo : une lordesque armure marron fauve, épaules façon rugbyman, revers dignes dIsabelle Huppert, énormes boutons ronds, et col biblique dans lequel enfouir un teckel. Imposant, monumental.
Aurélie traversa Paris jusquà Ivry récupérer son trophée. La vendeuse, une grand-mère élégante, rayonna.
Prenez-le ma petite ! Cest du robuste ! Ma fille en veut plus, question de mode Mais ça, cest inusable. Cest lourd, mais parfait pour lhiver. Mon défunt mari jurait que cétait lantigel incarné. Et puis, Limoges Cest pas rien.
Elle essaya. Sept kilos à vue de nez, senteur naphtaline, vieux buffet, légère note dhistoire. Fourrure raide, drue, véritable bouclier.
Je prends, déclara Aurélie. Pour une bouchée de pain : quarante euros.
Après leffort du transport, elle entreprit la deuxième phase : acheta une boîte cadeau géante dorée, du papier de soie exquis, une carte. Le manteau passa la nuit sur le balcon, le vent emporta partiellement lodeur vintage, qui resta, légère, comme un vieux génie. Aurélie brossa la fourrure. Elle reluisait de toute la noblesse de la manufacture française.
Parfait murmura-t-elle, satisfaite. Fourrure authentique ? Oui. Chaud ? Inattaquable. Statut ? Plus que vintage, tendance rétro chic.
Le jour J, anniversaire de Sandrine, devait être inoubliable une grande brasserie parisienne, toute la famille, tous les amis. Sandrine irradiait dans une robe lamée, brushing XXL, scintillante dattente. Le bruit avait déjà couru : « Aurélie a capitulé, elle offre LE manteau ! ».
Monique Jacquet accueillit sa belle-fille comme la Madone, bises et soupirs ravis.
Tu es merveilleuse ! Je savais que tu avais du cœur ! Sandrine ne tient plus, elle est hystérique.
Aurélie, souveraine, vint en sobre manteau de laine, laissant le vison à la maison histoire de ne pas brouiller le tableau.
Paul porta la boîte gigantesque au centre de la salle, ruban écarlate. Un silence solennel tomba.
Sandrine, bon anniversaire ! proclama-t-il. Cadeau de nous deux. LE cadeau. Pour que taies jamais plus froid.
Sandrine couina dexcitation, battant des mains : Merci ! Oh, PAUL ! Oh, Aurélie ! Mon rêve enfin ! Elle éventra le papier, trépignant. On y est, on y est!
Chacun, ami, cousin, tendit le cou. Tous attendaient la caresse noire, la grâce parisienne.
Sandrine ouvrit la boîte. Enleva délicatement le papier. Et simmobilisa.
Du fond surgissait un glorieux col fauve, colossal. Du bout des doigts, elle tira la manche. Le manteau résistait, puis sortit de sa tanière, imposant, jurassique.
Lorsqu’elle le leva enfin sur bras tendus, la salle retint son souffle.
Ce nétait pas du vison mais un antique, inflexible lainage-mouton, taillé pour survivre à une ère glaciaire, dune robustesse post-apocalyptique.
Cest quoi ? susurra Sandrine, les yeux effarés.
Un manteau, Sandrine ! sexclama radieuse Aurélie, levant sa coupe. Véritable mouton retourné, made in France, exclusif ! Tu voulais combattre le froid ? Celui-ci réchauffe jusquaux pôles. Et la coupe ample : rien ne serre, cest la liberté totale.
Les aïeules du fond opinèrent : « Ça, cest du vrai ! Indestructible ! » Les amies gloussaient dans leurs manches.
Le visage de Sandrine piqueté de rouge :
Non mais tu te fiches de moi ? Je voulais ton vison, Aurélie !
Tu voulais un manteau parce quil te fallait du chaud et du prestige. Le vison, cest pour la voiture. Celui-ci, cest la vraie vie. La mode, cest cyclique, aujourdhui tout est rétro !
Rétro ?! Il pue le grenier, ton truc ! hurla Sandrine en balançant la pièce titanesque dans la boîte. Maman ! Tas vu ce prix Nobel de lironie ?
Monique, interloquée, tenta de sauver la face :
Aurélie cest quelque peu, euh… anachronique. On espérait que tu donnes le tien, ou au pire, le même modèle.
Un tel manteau coûte plus de deux mille euros, Monique, annonça Aurélie haut et fort. On ne roule pas sur lor, ce nest pas Noël tous les jours. Jai fait au mieux : cest chaud, solide, naturel Si, pour Sandrine, lillusion compte plus que lutilité, tant pis.
Paul, éberlué, observa sa femme puis sa sœur furieuse, ce mastodonte de lainage et éclata dun rire sonore.
Aurélie a raison ! Tu te rappelles, chez mamie ? On descendait les escaliers dessus, increvable ! Tu voulais du pratique, du robuste, voilà !
Comprenant que la salle riait franchement, la « vintage queen » seffondra en larmes et fila aux toilettes, Monique sur ses talons.
Aurélie cétait radical, maugréa une tante.
Mais juste, trancha Paul, tout à coup redressé. Il saisit sa femme par la main. Merci, ma chérie. Belle et maligne !
La suite de la fête fut, disons pudique. Sandrine revint, yeux gonflés, évitant tout échange. Le cadeau resta dans son carton, monument à léchec des petits arrangements gratuits.
De retour à la maison, Paul souffla :
Où las-tu déniché, celui-là ?
Secret défense ; mais la vendeuse ma juré quil portait bonheur !
Au départ je suis resté sans voix puis jai pigé. Si Sandrine en avait vraiment eu besoin, elle aurait remercié plutôt que râler. Mais non, il lui fallait la gloire, sans bourse délier. Belle leçon, tu sais
Le lendemain, la « pièce vintage » apparut sur Leboncoin : « Cadeau rare, décalé, incompatible avec mon look. » Aurélie en sourit.
Les rapports refroidirent un brin. Mais quand Aurélie portait son vison, plus personne nosait demander d« emprunter » ou de « donner ». Elle avait la réputation dimagination redoutable : on craignait quelle noffre un bonnet péruvien pour les noces de diamant.
Notons, pour finir, que Sandrine finit par sacheter une belle doudoune en plumes et, surprise, y eut plus chaud quen rêvant le manteau dautrui.
Les rêves familiaux, parfois, se dissolvent dans une brume dironie parfumée à la naphtaline.
