Enfant comme monnaie déchange
Elle ma encore interdit de voir Élodie. Tu te rends compte ?
Jean a jeté ses clés sur le buffet et sest adossé au chambranle de la porte. Son visage était terne, fatigué on aurait dit quil avait passé la journée à porter des sacs de ciment, pas à travailler au bureau.
Claire a posé son livre, a ramené ses genoux contre elle, libérant une place sur le canapé. Son mari avait lair si exténué quelle a ressenti une douleur sourde sous les côtes.
Quest-ce quil sest passé cette fois ?
Elle a dit que, puisque je suis radin, je ne verrai pas ma fille. Jean a enlevé sa cravate et la jetée sur le dos du fauteuil. Deux semaines sans même quelle me laisse téléphoner, et aujourdhui, carrément bloqué partout.
Claire a soupiré profondément. Huit cents euros de pension, par décision du juge. Jean na jamais rechigné sil sagissait des besoins réels dÉlodie. Des nouveaux bottillons ? Évidemment. Un atelier pédagogique ? Sans souci. Mais à Pauline, ça na jamais suffi.
Laisse-moi deviner, Claire a tapoté le canapé, elle a encore besoin dargent pour une urgence capitale ?
Jean sest effondré à côté delle, la tête renversée en arrière.
Pour une formation de maquilleuse. Elle veut devenir indépendante. Trente mille euros.
Elle a déjà essayé de travailler normalement ? Un job classique, sans formation ni investissements ?
Claire, tu sais bien.
Elle savait. Depuis trois ans quils étaient ensemble, Pauline avait lancé une bonne quinzaine de plans grandioses pour «se réaliser» : cours donglerie, école dart floral, coaching en ligne pour gagner de largent sur internet Pas un seul de ses projets navait tenu plus de deux semaines. Mais chacun demandait le soutien financier de son ex-mari.
Cest toujours la même méthode, Claire entremêla ses doigts à ceux de Jean. Elle coupe laccès à Élodie, tu paies, tu revois ta fille. Du chantage, pur et simple.
Je ne peux pas arrêter de payer. Cest ma fille.
Je sais. Et elle le sait aussi, et elle en profite.
Jean se tut. Claire voyait la mâchoire crispée de son mari. Il détestait cette situation, sa propre impuissance mais son amour pour sa fille lemportait toujours sur la raison.
Le samedi matin, on a sonné. Claire a ouvert et a vu Élodie toute petite, blonde, des grands yeux bleus noyés de larmes. Lascenseur bruissait : Pauline sétait déjà volatilisée.
Coucou, ma puce, quest-ce qui se passe ? Claire sest accroupie.
La fillette a reniflé sans un mot et est entrée dans lappartement. Jean a surgi de la cuisine, sessuyant les mains sur un torchon.
Élodie ! Ma princesse !
Il a voulu la prendre dans ses bras, mais elle sest dégagée dun pas.
Papa, tu naimes plus maman !
Jean est resté, les bras ballants.
Qui ta dit ça ?
Maman pleurait ! Elle a dit que tu las abandonnée, quelle est toute seule, et quelle est triste !
Claire a mordu ses lèvres. Une enfant de cinq ans ninvente pas ce genre de phrases. Elles lui ont été soufflées, bien rodées.
Ma chérie, Jean sest agenouillé devant sa fille, papa et maman nhabitent plus ensemble, cest tout. Ça arrive chez les adultes, mais moi, je taime très fort, tu comprends ?
Non ! Élodie a tapé du pied. Maman dit que tu es méchant ! Si tu ne fais pas plaisir à maman, je ne viendrai plus chez toi !
Claire sest détournée vers la fenêtre, les poings serrés. Utiliser son propre enfant pour se venger ou manipuler cétait dune bassesse qui donnait envie dappeler Pauline pour lui dire ses quatre vérités. Mais ça ne servirait à rien.
Jean a passé la journée à essayer de distraire Élodie. Dessins animés, construction de tours en Kapla, atelier biscuits En soirée, la petite sest apaisée et a même laissé Claire lui tresser une natte. Mais les mots de sa mère flottaient toujours, assombrissant chaque instant.
Le dimanche, Jean a ramené sa fille chez Pauline. Claire lattendait, soccupant dans la cuisine, un œil sur lhorloge. Une heure. Puis une demi. Puis deux.
Quand la porte a enfin claqué, elle est allée voir. Jean était là, le front contre le mur, respirant fort.
Elle voulait quoi cette fois ?
Cinquante mille euros. Pour des vêtements. Pour elle-même.
Claire sest assise, prise dun vertige.
Et ?
Jai refusé. Elle sest mise à pleurer. Devant Élodie. Élodie la vue, alors forcément, elle aussi sest effondrée. « Papa, aide maman ! Papa, sois gentil avec elle ! » Jean sest effondré au sol. Jai fini par donner largent. Je voulais juste que ma fille arrête de pleurer.
Claire resta muette. Pauline avait trouvé le levier parfait, et elle en abusait impitoyablement.
Un mois plus tard, rebelote. Cette fois, Pauline voulait financer ses vacances. « Élodie rêve de la mer, je nai pas un sou ! » Jean a encore payé, même sil savait très bien que sa fille resterait chez sa grand-mère et que son ex partirait samuser seule.
Le mois daprès manucure, pédicure. « Je dois être impeccable pour accompagner ta fille à la maternelle ! » Même scénario : larmes, crise enfantine, enveloppe dargent coincée entre des doigts tremblants de colère.
Ce jour-là, Pauline a débarqué sans prévenir.
Jen ai marre de te supplier à chaque fois ! elle a hurlé, debout dans des ballerines boueuses. Je veux que tu me verses cinquante mille euros de plus par mois. Tu fais le virement, et tout ira bien.
Jean sest campé au milieu du couloir, les bras croisés.
Non.
Comment ça, non ? Tu en as, de largent !
Oui. Mais je ne le gaspillerai pas pour tes caprices. Je paie la pension. Tout ce dont Élodie a besoin, je lachète à part. Le reste, ce nest plus mon affaire.
Pauline est partie en criant, se tournant vers Claire qui lécoutait en silence.
Cest à cause de toi ! Tu las retourné contre moi ! Tu me las volé, et maintenant
Pauline, ça suffit, la coupée Jean. Tu trompais déjà pendant le mariage. Je tai quittée six mois avant de rencontrer Claire. On était déjà en train de divorcer.
Je taurais récupéré ! Si ce nétait pas pour elle !
Pauline a tenté de fondre sur Claire, la rage dans les yeux. Jean a réussi à la retenir par le bras.
Tu dérailles complètement ! a-t-il crié. Si tu recommences, jappelle les flics !
Pauline a arraché son bras et a sifflé entre ses dents :
Tu noserais pas !
Joserais. Et tu sais quoi ? Si tu continues ce cirque, je me mets en disponibilité. Tu nauras plus que le minimum légal. Fini les extras.
Tu ne feras pas ça. Tu aimes ta fille.
Oui, mais je suis prêt à passer pour le mauvais père, le temps quil faudra, pour que tu comprennes : ton chantage est terminé. Jen ai ras-le-bol, Pauline. Ras-le-bol de payer pour tes ongles, tes fringues, tes formations que tu ne termines jamais. Ras-le-bol de te voir manipuler notre fille.
Pauline a blêmi. Largent, cétait tout ce qui comptait vraiment pour elle, et Jean lavait bien compris. Il utilisait enfin cette carte en retour.
Vous allez le regretter, vous deux, a-t-elle lancé, reculant vers la porte. Vous le paierez.
Elle a claqué la porte. Claire a soufflé.
Tu crois que ça va marcher ?
Je ne sais pas. Mais il fallait essayer.
Et ça a marché. Pendant quelques mois, Pauline est paradoxalement redevenue cordiale. Pas de disputes, pas de réclamations, pas de menaces elle remettait Élodie sans scandale, répondait même parfois aux messages de Jean sur la santé de la petite. Claire savourait ce fragile équilibre, nosant y croire vraiment.
Puis Pauline a rencontré un homme. Un entrepreneur de Marseille, à en croire ses photos sur internet : restaurants, bouquets, escapades Un soir, le téléphone a sonné.
Jean, je pars, la voix de Pauline était froide, expéditive. Philippe minvite à vivre chez lui. On se marie et tout. Élodie reste avec toi.
Jai failli lâcher mon portable.
Comment ça, elle reste avec moi ?
Comme je te le dis. Je dois minstaller avec lui. Une enfant va me gêner.
Claire, qui suivait la conversation en haut-parleur, a placé une main sur sa bouche. Voilà. « Une enfant va me gêner. » Après des années de manipulations, de crises, de chantage, leur propre fille devenait une monnaie déchange, à déposer quand ça arrange.
Une semaine plus tard, Pauline a déposé Élodie avec une valise et un grand ours en peluche.
Au revoir, ma puce. Maman tappellera.
Mais elle na jamais rappelé
Jean na pas cherché à réclamer de pension. « Je ne veux plus rien avoir à faire avec elle, ma-t-il dit. On a assez dargent. Et recevoir chaque mois un virement de Pauline me rappellerait tout ce quon a enduré. »
Claire était daccord.
Élodie sest adaptée, peu à peu. Les premières semaines, elle demandait souvent après sa mère, pleurait la nuit, refusait de salimenter. Puis, doucement, elle a pris lhabitude. Claire ne cherchait pas à remplacer Pauline elle était simplement là, lisait des histoires, tressait des nattes, lui apprenait à cuisiner.
Un soir, alors que Claire bordait la petite, elle a entendu :
Claire, tu maimes ?
Bien sûr, très fort, mon trésor.
Comme une maman ?
Claire hésita, cherchant ses mots.
Dune autre façon. Mais pas moins.
Élodie a hoché la tête, comme si cétait la seule bonne réponse, et a fermé les yeux.
Claire est sortie de la chambre et a trouvé Jean dans le couloir. Il souriait, adossé au mur.
Merci, ma-t-il murmuré.
De quoi ?
De tout. De ta patience. De ne pas avoir fui quand cétait dur. Daimer Élodie.
Claire est venue létreindre.
On a réussi.
Oui, il a enfoui son visage dans ses cheveux. Ça y est, tout va bien.
Le soleil se couchait dehors. Dans lappartement, lodeur des petits sablés et du shampoing denfant flottait encore. De la chambre dÉlodie, plus un bruit la petite dormait profondément, serrant son ours en peluche.
À ce moment précis, jai compris que la famille, la vraie, parfois, elle se construit dans lépreuve et lamour patient, pas dans le sang. Jai aussi compris que laisser quelquun utiliser un enfant comme un pion, cest trahir lidée même de ce quest un parent. On nachète pas laffection, et on ne troque pas un amour sincère contre de largent ou du pouvoir. Cest à moi, désormais à nous , de ne plus jamais le permettre.

