Jai grandi dans une famille monoparentale à Lyon : mon père est parti alors que je navais pas encore deux ans. Pour une raison qui méchappe encore, ma mère a toujours accordé sa préférence à ma grande sœur, Camille, la choyant et cédant à ses caprices, tandis que, pour moi, il ne restait que des réprimandes ou, parfois, une claque. Ainsi se sont déroulées mon enfance et mes années à lécole. On massignait toujours les tâches les plus pénibles, les plus ingrates, alors que, dans mon cœur denfant, je rêvais simplement dobtenir mon baccalauréat pour partir minstaller à Paris. Pour réaliser ce projet, jétudiais darrache-pied, souvent jusquà tard dans la nuit et mes efforts finirent par être récompensés.
Jai été accepté à luniversité sans difficulté. Cependant, ma mère ne se préoccupa guère de savoir où jallais faire mes études ni même où je logerais ; elle sest contentée de soupirer : « Eh bien, il était temps que tu prennes du plomb dans la tête ! »
Lorsque je suis revenu au village après la première année, jai bien vite compris quon ne my attendait plus vraiment. Après quelques retrouvailles avec danciens amis, je suis rapidement reparti vers mon logement étudiant. Cinq années se sont écoulées à une vitesse folle. Je téléphonais de temps en temps à ma mère, mais elle navait quune question, toujours la même : « Est-ce que tu gagnes un peu dargent pour nous aider, ta sœur et moi ? » Or, à cette époque, je navais guère que ma bourse universitaire, un peu rehaussée.
Quand jai commencé à travailler, les questions sur mon salaire ont repris de plus belle. Parfois, jenvoyais un mandat postal, mais pas souvent ; entre le loyer et le coût de la vie parisienne, il ne me restait pas grand-chose. Ma famille ne sest jamais souciée de savoir si je pouvais subvenir à mes propres besoins, car « vivre à Paris, cest quon nage dans lor ». Ainsi, peu à peu, les liens se sont distendus. Pendant ce temps, Camille avait épousé un gars du coin, eu deux enfants, divorcé, puis sétait remariée, eu un autre enfant, et de nouveau divorcé. Je nétais pas surpris, connaissant son caractère difficile.
Un jour, une lettre dun notaire à Marseille mest tombée dessus comme la grêle en été. À lissue dun rendez-vous, jappris que mon grand-père paternel, que je ne connaissais pas bien, avait décidé de me léguer sa maison en banlieue marseillaise. Je ne saurais dire pourquoi il avait fait ce choix, sachant que son héritier direct aurait dû être mon père ce dernier était un vague souvenir pour moi.
Je suppose que cest le notaire qui a mis ma mère au courant de la succession. Jai été surpris de voir son numéro safficher sur mon téléphone ; cétait la première fois depuis des années quelle mappelait.
Ma surprise sest vite dissipée quand jai compris la raison de son appel : Camille avait besoin dun logement, et selon elle je devais vendre la maison et lui donner largent pour sacheter un appartement. Ce nentrait absolument pas dans mes projets, ce que je lui ai expliqué calmement. Elle a longuement insisté, Camille elle-même ma appelé pour se plaindre de sa vie misérable. Quand je lui ai demandé si elle savait ce que javais traversé, elle sest tue un moment avant de marmonner furieusement : « Tu ne mas jamais aimé ! » Je lui ai retourné la question au sujet de lamour fraternel un silence, puis le bruit sec dun combiné raccroché.
Six mois plus tard, jhéritais effectivement de la maison. La vente se passa sans encombre et, le jour de mon mariage avec Mathilde, nous avons pu emménager dans notre propre appartement de deux pièces, à Paris, où nous vivons encore aujourdhui.
Je nai plus aucun contact avec ma mère ni avec Camille. Elles nont jamais accepté que jaie pu obtenir un toit, alors que je nai fait que suivre mon propre chemin, sans céder à leurs exigences injustes. Mais cette expérience ma appris quil faut parfois savoir tourner la page et construire sa vie selon ses propres valeurs, même si cela implique de séloigner de ceux quon aime. La vraie famille, ce nest pas toujours celle dont on hérite, mais celle quon choisit et bâtit soi-même, dans le respect et lécoute.

