Changement en douceur
Le car sarrête brusquement, et les voyageurs se pressent vers la sortie, frôlant les barres dappui de leurs sacs. Amélie est la dernière à descendre. Une légère douleur traverse son genou lorsquelle pose le pied sur la neige tassée et grise. Lair de février sengouffre, humide, chargé de lodeur de bois brûlé provenant de la chaufferie voisine et dune pointe de résine venant du rideau sombre des sapins.
Devant elle, le long bâtiment du centre de cure sétire, rythmé par ses fenêtres identiques. Sur la façade pend une enseigne fanée, sous laquelle figure le blason de la ville. Autour, le paysage typique de ces établissements : quelques sapins rabougris longeant lallée, des jardinières en béton désertes, quelques silhouettes seules traînant leurs valises.
« Votre convocation, la carte mutuelle, le passeport, » énonce dun ton sec la préposée à laccueil, sans lever les yeux.
Amélie insère dans la fente sa pochette en plastique. Lodeur de papier et deau de toilette bon marché flotte à lintérieur. Derrière elle, un soupir impatient, des roues de valise râclent le carrelage.
« Pour combien de temps le séjour ? » demande brusquement la réceptionniste en feuilletant les papiers.
« Deux semaines. »
« Parfait. Pavillon C, deuxième étage, chambre deux cent six. Le médecin demain, cabinet sept. Les repas sont à lheure, vos tickets sont dans la pochette. Le suivant ! »
La pochette revient avec une carte magnétique et des coupons soigneusement rangés. Amélie sécarte, ébauchant un sourire nerveux. Dans sa tête résonne un refrain : « Deux semaines. Deux semaines sans cuisiner, sans corriger des devoirs, sans ouvrir lordinateur au milieu de la nuit. »
Elle traîne tant bien que mal sa valise vers le pavillon C. Une des roues grince, cherchant sans cesse à senliser dans une congère. Dans le hall, lodeur mêlée de chou cuit et deau de javel lui saute au visage. Un panneau daffichage fatigué annonce des séances de kiné, un concert daccordéoniste, un atelier de marche nordique.
Lascenseur fonctionne, mais grince si fort quAmélie recule instinctivement. Elle choisit lescalier. Au deuxième étage, le couloir sétire en un tunnel interminable, les néons bourdonnent au plafond. Sur chaque porte, une plaque numérotée, parfois agrémentée de dessins denfants : un soleil, une maison, un sapin.
Deux cent six est au milieu du corridor. Amélie toque par habitude avant de pousser la porte.
Deux lits en fer, recouverts de couvertures grises, une table de chevet entre les deux, un bureau près de la fenêtre filmé dune toile cirée à carreaux. Sur lun des lits, un pyjama soigneusement plié, un sac sur la chaise. Un bruit deau file de la salle de bains.
« Entrez, entrez, » appelle une voix féminine. « Jarrive. »
Amélie pose sa valise près du lit libre. De la fenêtre, elle regarde la forêt ; de rares gouttes glissent sur la vitre. Un radiateur souffle doucement sous le rebord.
Une femme dune cinquantaine dannées, menue, au visage rond, sort de la salle de bains, les cheveux emballés dans une serviette.
« Vous êtes ma voisine ? » demande-t-elle en souriant. « Moi, cest Agathe. »
« Amélie. »
Elles échangent une poignée de main maladroite, comme dans un compartiment de train. Sans gêne, Agathe range ses médicaments dans larmoire.
« Vous êtes ici pour combien de temps ? »
« Deux semaines. »
« Parfait. Moi, trois. Cest mon troisième séjour, » glisse-t-elle avec une petite fierté. « Au début, on se dit : cure thermale, vieux, ennui. Puis on sy fait. La routine, lair, les soins. Et surtout, personne pour vous déranger. »
Amélie hoche la tête, incertaine. Elle déballe jogging, chaussettes de laine, peignoir, tout semble appartenir à une autre vie, une vie où elle avait du temps pour dormir le jour ou faire une promenade.
« Quel est votre suivi ? » poursuit Agathe.
« Orthopédie et système nerveux. Le dos, le genou, » esquisse Amélie dun geste vague.
« Ah, on est nombreuses ici pour ça. Moi, cest pour le cœur. Enfin, et les nerfs » Agathe laisse échapper un soupir. « Mari, enfants, boulot. Tout sur mes épaules. »
Amélie acquiesce. Du mari, elle préfère ne pas parler. Depuis deux ans, il ny a plus que la pension alimentaire sur le compte, et quelques appels à leur fils.
« On va dîner ensemble à la cantine ? » propose Agathe. « À deux, cest mieux, il y a du monde »
« Avec plaisir. »
La file pour le dîner sétire devant la cantine. Salle basse de plafond, suspensions vieillottes, tables de quatre. Les femmes en blouse blanche circulent à charriot bruyant, lodeur de poisson mijoté et de compote flotte.
Amélie et Agathe sinstallent à une table libre. Un homme grand, grisonnant en sweat-shirt, et une femme corpulente à la bouche fuchsia les rejoignent vite.
« On peut ? » demande lhomme. « À deux, cest morne Je mappelle Michel. Voici Brigitte. »
« Amélie, et voici Agathe. »
« Voilà, groupe formé ! » sexclame Brigitte. « Cest mon rendez-vous chaque année. Avant, c’était la mutuelle du boulot qui payait, maintenant jachète seule. Chez moi, impossible de souffler avec les petits-enfants, le jardin et les voisins. »
« Vous venez doù ? » demande Michel.
« De Melun, » répond Amélie.
« La grande ville alors, » raille-t-il. « Je suis de Chalon-sur-Saône. On est toute une troupe ici, » ajoute-t-il dun signe de tête. « Si ça vous dit, on se retrouve le soir au salon : dominos, papotage. »
Amélie sourit poliment. Le domino ne lattire pas vraiment, mais lidée de sasseoir tranquillement sans courir après le temps lui fait du bien.
Le menu est simple, sans chichis : orge perlé au poisson, salade de betteraves, compote de fruits secs. Amélie se surprend à manger lentement, à savourer, sans sempresser entre un SMS de son chef et un message de lenseignante de son fils.
Après le repas, Agathe suggère une promenade vers la forêt.
« On a quand même fait tout ce chemin, autant prendre lair. »
Elles empruntent lallée. Le bois forme une masse sombre, la neige samoncelle entre les troncs des sapins. Les lampadaires tracent des taches jaunes sur le chemin. Au loin, on entend des rires sourds, des portes qui claquent.
« Vous travaillez ? » lance Agathe.
« Oui, comptable dans un commerce. »
« Un poste sûr » opine Agathe. « Moi, institutrice de français. Vingt-cinq ans. Je pense sérieusement à » Elle laisse sa phrase en suspens, agite la main. « Bref, la cure cest ma bouée de secours. »
Amélie réfléchit : elle non plus na pas de bouée depuis longtemps. Ces dernières années, elle na fait que surnager : bilans, échéances à rallonge, réunions de parents, listes interminables. Le centre de cure ressemble à une pause, mais une pause déconcertante, comme un abandon de poste.
Cette nuit-là, le sommeil tarde à venir. Agathe respire doucement, quelquun ronfle de lautre côté du mur, une porte claque au loin. Amélie fixe le plafond, sent linquiétude montante : penser à appeler son fils, vérifier ses mails, écrire à sa supérieure. Le téléphone traîne sur la table, noir luisant. Elle l’attrape, consulte lheure, ouvre et referme la messagerie. Elle se force à retourner le portable face contre la table.
Le matin débute avec une file dattente devant le cabinet du médecin. Les curistes en peignoir ou en survêtement attendent, carnet sous le bras. À la télévision murale, une émission de jardinage défile en sourdine. Une odeur de café de machine et de produits pharmaceutiques flotte.
« On attend sur numéro ou à la volée ? » demande une femme coiffée dun béret, assise près dAmélie.
« Numéro, » montre Amélie en brandissant son ticket.
« Allez, alors vous passez après moi. Ici, faut faire gaffe, certains essaient de passer devant. »
Aussitôt, la dame se tourne vers sa voisine et commence à se plaindre de sa tension. Amélie nécoute que dune oreille, fixant la porte close du cabinet. Tout cela lui paraît étrange : pour la première fois, elle sassoit là, parmi des gens qui parlent pilules et analyses, alors que dans sa tête résonnent encore des bribes de visioconférences, maintenant bien lointaines.
Le médecin est un homme sec, en lunettes. Il effleure son dossier, pose quelques questions classiques.
« Des plaintes ? »
« Le dos, le genou. Fatigue. Je dors mal. »
Il hoche la tête, note quelque chose.
« On va vous prescrire de la gym douce, piscine, massage du bas du dos, kinésithérapie. Et surtout : rythme de vie. Pas de coucher après vingt-trois heures, promenade, moins de portable. »
Amélie sourit faiblement.
« Cest le plus dur. »
« Ici, cest plus facile quà la maison, » ponctue le médecin. « Profitez-en. »
Le planning des soins rythme ses journées comme un emploi du temps étranger. Gym douce au matin, dans une salle vitrée où l’éducatrice démontre exercices avec bâtons et ballons. Puis la piscine petite, carrelée de bleu, leau piquante de chlore. Après le repas, massage : une infirmière trapue, mains sûres, pétrit longuement son dos, et Amélie se surprend à navoir rien dautre à faire que dêtre là, allongée.
Les files dattente devant les appareils deviennent lieux de conversation. On se présente, on échange anecdotes. Agathe sintègre vite à la clique dhabitués Brigitte, une autre femme aux boucles doreilles criardes, et ce Michel.
Michel garde une certaine distance, mais se retrouve chaque fois à ses côtés : derrière Amélie en gymnastique, dans la piscine à la ligne à côté, à la cantine, souvent à la même table.
« Vous nagez bien, » remarque-t-il quand ils sortent de leau.
« Petite, jétais en club, » se souvient-elle en s’essuyant.
« On croit toujours manquer de temps, » dit-il, « mais cest une illusion. Après mon infarctus, jai compris que saccorder du temps, cest vital. »
Elle ne sait quoi répondre. Elle aperçoit la trace blanche dune cicatrice, sous sa chemise.
« Cela a été dur ? » demande-t-elle.
« Oui, avoue-t-il. Mais on finit par réaliser quon nest pas immortel. Et on choisit sur quoi user ses jours. »
Ses paroles restent dans lesprit dAmélie. Elle se revoit lan passé, malade, travaillant quand même sur son ordinateur tout en surveillant ses comptes. Personne ne lavait invitée à se reposer même elle ny avait pas songé.
Le soir, les résidents se retrouvent dans le salon du pavillon. Certains regardent la télé, dautres jouent aux cartes. Une fontaine à eau chaude trône, une boîte de biscuits maison à côté, lodeur du café instantané et de sucre flotte.
Plusieurs fois, Amélie passe sans sarrêter, tentée de bouquiner seule. Un soir, Agathe la tire littéralement par la manche :
« Viens rencontrer les autres. Sinon tu vas finir lisolement ! »
Elles rejoignent une table près de la télévision. Michel y est déjà, battant un jeu de cartes.
« On joue à la bataille ? » propose-t-il.
« Je ne suis pas très douée, » avoue Amélie.
« On va tapprendre, » intervient Brigitte.
Bientôt, les rires fusent, les règles soublient et se corrigent. Amélie apprécie que rien de grave ne dépende de cette partie : rater un coup, ce nest rien, on repart avec les cartes.
Les conversations vont bon train : on commente la météo, lapéritif du soir à la cantine, les talents de la kiné. Parfois, une note plus profonde émerge.
« Quand les enfants étaient petits, je rêvais du jour où ils grandiraient, » raconte un soir Brigitte. « Maintenant quils sont adultes, ils ont sans cesse besoin de moi : garder les petits-enfants, prêter de largent On nose pas dire stop, je suis fatiguée. »
« Pourquoi ne pas le dire ? » glisse doucement Amélie.
Brigitte la regarde, interloquée.
« Cest mes enfants Je suis leur mère. »
Amélie repense à la veille de son départ, quand son fils avait demandé : « Qui me fera à dîner pendant que tu nes pas là ? » Et elle, épuisée, sétait tout de même levée pour cuisiner alors quelle aurait pu commander une pizza.
« On a le droit dêtre mère et dêtre fatiguée, » dit-elle. « Et de le dire. »
« Mais on nous a toujours appris à tout supporter, » note Agathe.
Elles se taisent, pendant quun éclat de rire fuse à la table voisine. À la télévision, une chanteuse fait durer sa note sur une scène colorée.
Les jours défilent en boucle : lever, gymnastique, soins, balade au bois, soirée au salon. À travers cette routine, de petits points lumineux émergent ; Amélie les attend.
Elle attend la séance de gym, où ses muscles engourdis se réveillent. La piscine, où elle plonge, seule avec le silence. Le massage, qui laisse son dos chaud et lourd.
Et elle attend, sans savouer, ses échanges avec Michel. Discret, sans questions intrusives, il partage quelques silences devant les baies vitrées, une tasse de thé à la main, ou parle de banalités : la fermeture de lusine de sa ville, son amour de la moto dans sa jeunesse, la peur de conduire trop loin aujourdhui.
« Et toi, de quoi as-tu peur ? » ose-t-il un soir.
La question est simple, mais Amélie hésite. Elle veut répondre « du vide » ou « des serpents », puis sarrête, sentant limposture.
« Jai peur que rien ne change, » surprend-elle. « Que ma vie reste comme maintenant. Travail, maison, bilans, tâches, toujours la même chose, jusquà la retraite. Et après »
Elle sinterrompt.
« Et après il ne reste plus assez de forces pour changer, » conclut Michel. « Je connais. »
Silence.
« Quaimerais-tu changer ? » reprend-il.
« Je ne sais pas, » répond-elle honnêtement. « Jai oublié ce dont jai envie. Jexécute les envies des autres toute la journée. »
Il hoche la tête avec compréhension.
« Ici, ce qui est précieux, cest ce temps identique, » confie-t-il. « On voit enfin ce qui nous appartient, et ce qui a été imposé. »
Amélie reconnaît la justesse de ses mots. Ici, le minimum dépend delle. Le programme est fixé, la cantine distribue les repas, on refait le lit pour elle. Elle sautorise à regarder la neige tomber par la fenêtre toute une heure, sans se sentir coupable. Le monde tourne sans elle.
Au septième jour, son fils lappelle.
« Maman, tas mis où le chargeur de la tablette ? » lance-t-il sans bonjour.
« Dans le tiroir du bureau, à droite, » dit-elle. « Et toi, ça va ? »
« Ça va. Papa passe demain. Tu rentres quand ? »
« Dans une semaine. »
« Cest long, » geint-il.
« Jai besoin de cette cure. Cest important pour moi. »
La phrase est tranquille, sans justification, sans « je vais essayer de rentrer plus tôt ».
« Bon » souffle-t-il. « Ne tennuie pas. »
Après lappel, Amélie reste longtemps assise sur son lit, le téléphone en main. Un sentiment nouveau : linquiétude mêlée au soulagement. Pour une fois, elle saccorde le droit dexister, pas seulement comme mère, mais comme femme qui doit se soigner.
Le soir, le salon accueille une soirée « bienvenue ». Bouilloire, biscuits, quelquun apporte une enceinte Bluetooth. Lanimatrice du centre tente de lancer quelques jeux, mais les discussions attirent davantage.
Amélie, tasse de thé en main, écoute parler jardin, divorce ou petits-enfants. Elle se sent étrangement liée à ce groupe éphémère, unis dune seule chose : être sortis, pour un instant, de leur quotidien.
À un moment, Michel sassied à côté delle.
« Je repars demain, » chuchote-t-il.
Amélie tressaille, tout en sachant que chacun finit par partir ici.
« Déjà ? »
« Dix jours, ça passe vite. Ma chienne mattend, la voisine la nourrit. »
« Je comprends, » dit-elle, sans trouver mieux.
Le silence sinstalle.
« Ne te laisse pas submerger, » glisse-t-il. « Garde un peu de temps pour toi, au moins un peu, ne donne pas tout à ton boulot. »
« Jessaierai, » souffle-t-elle.
Il la regarde intensément, comme pour imprimer son visage dans sa mémoire, avant de détourner les yeux vers la TV où défile un vieux film.
Le lendemain, elle laperçoit devant le pavillon, valise à la main, même survêtement, blouson par-dessus.
« Prends soin de toi, » dit-il sobrement.
« Toi aussi, » répond-elle.
Ils échangent une poignée de main. Sa paume est chaude, un peu rêche. Un instant, Amélie veut proposer un échange de numéros. Elle se ravise. Il non plus ne propose rien. Cest ainsi : tout doit rester ici, dans cette parenthèse.
Le car séloigne en tournant doucement au portail. Amélie observe sa trace sur la neige, les deux rails des pneus disparaissant.
La semaine suivante sécoule autrement. Les soirées au salon se poursuivent, mais Amélie préfère le coin fenêtre avec un roman. Elle rouvre un livre souvent repoussé. Parfois, elle relit la même page, ses pensées vagabondent, mais cela ne lennuie pas. Elle a du temps.
Un midi, Agathe rentre, bouleversée par la cardiologue.
« Tu te rends compte, elle ma conseillé de moins me stresser facile à dire ! »
« Tu pourrais essayer un peu, » propose Amélie. « Ne porter quun peu moins, à lécole, chez toi. »
« Qui le fera alors ? Mes enfants »
Elle sinterrompt, un sourire ironique.
« Voilà, je répète comme mon mari ! Il disait : Qui, si ce nest moi ? Puis lAVC est venu, tout a continué sans lui »
« Peut-être que sans toi, les choses tourneraient aussi, » murmure Amélie.
Agathe la scrute.
« Tu sais, tu sembles plus sage au bout de deux semaines. Ou simplement reposée. »
Amélie hausse les épaules.
« Je nai plus envie de tout porter. Je veux essayer autrement. »
Le dire à voix haute rend la chose réelle.
Dernier jour. Amélie arpente les couloirs familiers comme on visite un musée de sa propre vie miniature. Salle de gym, groupe suivant, elle observe à distance. Par la vitre, elle salue la piscine. Elle remercie linfirmière au massage.
« Revenez, » sourit la soignante. « Votre dos répond bien. »
« On verra, » répond Amélie.
Dans la chambre, elle range peignoir, jogging, maillot. Il ne reste plus que le chargeur, le livre. Agathe est assise, tripotant sa convocation.
« Pas envie de partir. Ici, tout paraît plus simple. »
« Parce que ce nest que temporaire, » constate Amélie. « On vivrait ici un an, on trouverait de quoi stresser ! »
Agathe acquiesce. « Si tu reviens, appelle-moi. » Elle tend un post-it, numéro griffonné. « Je suis une habituée ! »
Amélie note le numéro dans son portable.
« On sappelle, » promet-elle.
Le car vers la gare part en début daprès-midi. À la cantine, pour le départ, on sert des crêpes à la crème. Amélie prend place à sa table habituelle, mange lentement, un thé à la main. Brigitte raconte ses projets de visite chez ses petits-enfants, Agathe compare ses analyses. Par la fenêtre, la neige fond ; sur les toits ruisselle leau.
À larrêt devant le centre, une dizaine de personnes photographient le bâtiment ou fument nerveusement. Amélie, valise en main, observe le ciel plombé. Elle sent la paix. Ni euphorie, ni mélancolie : un calme acceptation.
Dans le car, elle se choisit une place à la fenêtre. Le centre défile : façades, allées, sapins. Peut-être quelle reviendra ici. Mais même si non, ces deux semaines subsisteront en elle comme une enclave où elle sest autorisée à nêtre ni comptable, ni mère, mais simplement elle-même.
Le trajet jusquà Melun prend quelques heures. La ville la cueille sous la neige lourde et la routine sonore. Devant limmeuble, les voitures hublotent, un voisin séchauffe au téléphone, la sono résonne au rez-de-chaussée.
Amélie grimpe à son étage et ouvre la porte. Lappartement sent la poussière et le sucre son fils a dû réchauffer des pains au lait. Les baskets jonchent lentrée, la veste pend au portemanteau.
« Maman, tes là ! » lance son fils depuis la chambre.
Il déboule, écouteurs sur les oreilles, téléphone vissé à la main. Létreint, maladroit, comme un adolescent.
« Ça a été ? » demande-t-il.
« Oui, » répond-elle. Puis, dans un éclair sincère : « Jai vraiment pris du repos. »
« Tu mas rapporté un magnet ? »
« Dans le sac, » sourit-elle.
Elle passe à la cuisine, lance la bouilloire. Dans l’évier, quelques assiettes, des miettes sur la table. Autrefois, elle aurait immédiatement nettoyé, grogné. Aujourdhui, elle note juste quelle le fera plus tard.
Le téléphone vibre. Un message de la chef : « Alors, de retour demain ? Beaucoup à gérer »
Amélie lit, repose lappareil à lenvers. Puis le reprend, ouvre la conversation, et écrit : « Bonjour. Je reprendrai demain comme prévu. Mais il faudra discuter de la répartition des tâches. Je ne pourrai plus faire dheures tardives ni emporter du travail chez moi. »
Elle relit. Autrefois elle aurait tout atténué. Elle envoie.
Son fils passe la tête.
« Maman, demain tu rentres tard ? Je dois voir Paul »
« Non, demain je serai là à lheure. On dînera ensemble. Mais tu feras plus de trucs dans la maison je n’ai pas quatre bras. »
Il lève un sourcil interloqué.
« Genre ? »
« Genre, tu vas faire ta vaisselle et cuisiner de temps en temps. Je ne peux pas tout assurer moi seule. »
Il fait la moue, ne répond pas. Retourne dans sa chambre en claquant la porte. Amélie soupire. Mais la culpabilité a laissé la place à autre chose : elle vient de poser une limite.
La bouilloire siffle. Elle se sert un grand mug de thé, sassied à la table. Les lampadaires blanchâtres percent la nuit, un chien traverse la cour. Elle repense à la phrase de Michel, sur ce à quoi on consacre ses jours.
Amélie avale une gorgée brûlante et comprend que le miracle na pas eu lieu. Son dos tiraille, son genou râle, le travail ne sest pas envolé. Mais quelque chose en elle a bougé. Elle sent plus clairement son corps, sa fatigue, et son droit au repos.
Elle ouvre un tiroir, sort le dossier du centre de cure et le pose à côté de son carnet. Demain, à la pause déjeuner, elle ira aux ressources humaines demander ses prochaines vacances pas pour rendre service à la famille, mais rien que pour soi.
Son fils repasse la tête dans le couloir.
« Maman, demain on mange des raviolis ? »
« Si tu veux, » répond-elle. « Mais cest toi qui ten occuperas ; je vais tapprendre. »
Il ronchonne mais une lueur différente brille dans ses yeux.
Amélie sourit. Sa vie ne sest pas transformée, mais un petit espace lui appartient désormais. Et il commence par des oui, des non, la demande daide, une promenade gratuite au crépuscule.
Elle finit son thé, éteint la cuisine et part se coucher. Demain sera un jour ordinaire, mais il y aura dans cette journée une place pour elle. La pensée la réchauffe, calme, discrète.
