Un voisin pas de mon âge : Chronique d’un matin ordinaire à la française, entre radio nostalgie, codes du palier, nouveaux venus étudiants et silences partagés dans une résidence de banlieue

Le voisin dun autre âge

Les matins de Pierre Laurent commençaient toujours de la même façon. La bouilloire sifflait, la radio grésillait sur la table de la cuisine, débitant la météo de Paris et les dernières infos sur les bouchons du périphérique. Dans la cage descalier de limmeuble, on entendait deux ou trois portes claquer : les gens partaient travailler. Depuis longtemps déjà, Pierre nétait plus pressé nulle part, mais lhabitude de se lever tôt était restée, comme celle de faire le tour de son appartement, sassurant que la fenêtre du balcon était bien fermée, que le gaz était coupé, les clés bien à leur place.

Voilà plus de trente ans quil vivait dans ce neuf étages à la lisière de Créteil. Il connaissait chaque son de chaque sonnette, savait qui claquait sa porte le plus fort, ou qui laissait éternellement la poussette sur le palier. Son étage, à lui, était tranquille. Il aimait ce calme. Le soir, installé dans son vieux fauteuil, il allumait une rediffusion de «Louis la Brocante», écoutait sa voisine de palier tousser à travers la cloison et avait limpression que la maison vivait, mais sans vacarme.

Tout dans limmeuble obéissait à une routine presque rassurante. Il remettait droit les annonces mal collées sur le tableau daffichage, et un jour il avait même acheté lui-même du scotch pour réimprimer et recoller une note sur le ménage, sans fautes. Entre les étages, sur lappui de fenêtre, son ficus trônait dans une bouteille de Volvic coupée en guise de pot. Lété, il le plaçait sur le palier pour amener un peu de verdure.

Ce matin-là, tandis quil arrosait son ficus, lodeur de steak frite, montait depuis les fenêtres du rez-de-chaussée. Au loin, on entendait lascenseur grincer, puis sarrêter à leur étage. Les portes souvrirent. Un jeune homme en sortit, traînant une valise à roulettes, un sac à dos sur lépaule. Il avait des écouteurs vissés aux oreilles, et laissait échapper une pulsation lointaine de musique électro.

Le jeune sarrêta, chercha du regard un numéro, puis croisa celui de Pierre.

Bonjour, lança-t-il, retirant un écouteur. Vous savez où se trouve le 237 ?

Le 237, cest juste après, répondit Pierre. La numérotation nest pas logique ici.

Le garçon hocha la tête et sengouffra dans le couloir, la valise martelant le carrelage. La zone semblait aussitôt trop étroite, son sac leffleurant au passage.

Oh, pardon, fit-il précipitamment. Je viens pour minstaller.

Le verbe «sinstaller» résonna désagréablement. Jusquici, le 237 cétait chez Madame Dubois, la veuve discrète avec son vieux chat. Pierre avait entendu quelle chercherait à louer une chambre. Voilà donc létudiant locataire.

Pierre regagna son 235, referma soigneusement la porte et resta dans lentrée à écouter : des bruits de meubles déplacés, des portes darmoire claquées. On sonna plusieurs fois chez la voisine ; dautres étudiants, sûrement. Des voix jeunes, rieuses, rapides.

Il se versa un autre verre de thé trop fort, mais quimporte. Dans sa tête, la voix de Mme Dubois repassait : «Avec ma petite retraite, il faut bien Un étudiant, cest tranquille.» Tranquille

Le soir, il comprit vite ce que «tranquille» voulait dire. À la tombée de la nuit, les sacs froissés et la porte du 237 claquèrent à nouveau. De la musique passa à travers la cloison : pas fort, mais la basse traversait tout. Pierre coupa sa télé, prêta loreille. La vibration prenait sa poitrine dassaut, comme un tambour.

Après dix minutes à subir, il frappa du bout des doigts sur le mur. Pas deffet. Il tapa plus fort. La basse finit par diminuer, sans disparaître totalement.

Eh bien, cest calme grommela-t-il, regagnant son fauteuil.

La nuit fut agitée. À minuit, une porte claqua si fort sur le palier que lancienne armoire en trembla. Des rires, des chuchotements, des cliquetis de clefs hésitants. Pierre, allongé dans le noir, compta les battements de son cœur. Il se souvenait de ses propres messages dans le groupe WhatsApp des copropriétaires : «Chers voisins, pensez au silence après 23h.» Cétait lui qui les écrivait autrefois.

Le matin, il ouvrit la porte sur un couloir transformé : deux paires de baskets neuves, une doudoune suspendue, là où il ny avait que les leurs dhabitude, et une boîte à pizza adossée au mur.

Il observa tout cela, soupira, puis retourna chez lui. Il prit son téléphone pour écrire dans le groupe : «Merci de ne pas encombrer le couloir et de respecter le silence.» Il effaça. Réécrivit : «Les nouveaux du 237 sont bruyants la nuit.» Effaça encore. Finissant par simplement poster : «Merci de ne pas laisser vos déchets sur le palier.»

On lui répondit par des emojis. Puis : «Qui a laissé des déchets ?» suivi dun «Chez nous tout est propre». Mme Dubois ne participait jamais à ces discussions de toute façon.

Plus tard dans la journée, il la croisa près de lascenseur, un sac Monoprix dans les bras doù débordaient baguette et persil.

Alors demanda-t-il prudemment, vous avez de la compagnie ?

Oh, Clément, sourit-elle. Oui, étudiant en informatique. Très poli. Ne vous inquiétez pas, je lui ai déjà parlé, il fera attention au bruit.

Ah, fit Pierre, dubitatif. Très poli, cest cela

Le soir, la musique refit surface, cette fois avec des paroles en anglais. Pierre éteignit la télévision, enfila ses charentaises et alla frapper chez Dubois.

Derrière la porte fermée, la musique satténua mais coulait toujours. Après quelques secondes, la serrure pivota. Le jeune homme, en tee-shirt et pantalon de sport, ouvrit.

Bonsoir, lança Pierre. Il serait temps de baisser un peu le volume. Il est tard.

Clément papillonna des paupières, retirant lécouteur pendant sur son cou.

Ah, pardon, je nai pas vu lheure. Je pensais que jétais en écouteurs Les enceintes étaient restées branchées. Je baisse tout de suite.

Coupez-le, ce serait mieux, insista Pierre froidement. Ce nest pas un foyer ici, les gens travaillent.

Compris, répondit Clément, penaud. Ça ne se reproduira plus.

La musique mourut aussitôt. Pierre regagna son fauteuil, mais nen démordait pas : «Comment peut-on ne pas remarquer que la musique hurle dans tout lappart ?»

Le lendemain, en plein journal de 13h, on frappa à sa porte. Cétait le même jeune, cette fois en jean, lordinateur sous le bras.

Bonjour, souffla Clément, embarrassé. Je voulais encore mexcuser pour hier Et Vous savez si lInternet marche bien ici ? Parce que, chez moi, impossible de me connecter. Madame Dubois ma dit que vous connaissiez tout sur limmeuble

Pierre fut tenté de répondre quil navait rien à voir avec son Internet, mais sinterrompit. Clément se dandinait, serrant plus fort son PC, lair dun élève de sixième.

Moi, cest en Ethernet Je vous avoue, je ne comprends pas grand-chose. Cest quoi qui bloque chez vous ?

Mon routeur. Jentre le code, mais ça ne marche pas, fit Clément, hochant la tête, gêné.

Le code de mon Wifi ? sinquiéta Pierre.

Non non ! rassura-t-il. Jen ai un à moi. Madame Dubois ma juste dit que vous aviez déjà fait venir un technicien. Vous nauriez pas gardé son numéro ?

Effectivement, Pierre se souvenait davoir noté ce numéro à la hâte sur un post-it, collé au frigo.

Attendez, dit-il en allant chercher la note sur son frigo. Cest quoi ton prénom ?

Clément, répondit-il depuis le couloir.

Moi cest Pierre Laurent, fit-il, tendant le papier. Essayez dappeler ce monsieur. Il vous arrangera tout ça.

Merci beaucoup, s’exclama Clément, soulagé. Je ne peux pas suivre les cours sans la connexion

Il se dirigea vers la sortie, puis hésita.

Et si jamais avec le téléphone ou lordi, si vous avez besoin Je peux donner un coup de pouce. Cest mon domaine.

Je nai pas de problème, coupa Pierre. Bonne journée.

Clément acquiesça, ferma doucement la porte.

Le soir venu, Pierre sacharna à chercher ses icônes disparues sur son portable après une mise à jour. Il pensa à laide de Clément. Mais la fierté le retint. Tentant, râlant contre les minuscules lettres, il aggrava la situation : lhorloge avait disparu du menu principal.

Le lendemain, des échanges animés éclatèrent dans le groupe WhatsApp : photos de boîtes de livraison traînant dans la cage, clichés de baskets dans le couloir. Pierre reconnut celles de Clément. Sous la photo, un message : «Ne serait-ce pas les locataires du 237 ?» puis : «Respectons les espaces communs !»

Pierre regarda longuement son écran avant décrire, contre toute attente : «Il faudrait parler en personne plutôt que de râler ici.» Il sen étonna lui-même.

Quelques jours plus tard, revenant du marché avec un filet de pommes de terre, il trouva Clément assis sur les marches de lentrée, clope au bec, les yeux rivés sur lécran du téléphone. À côté de lui, un cabas Carrefour.

On na pas le droit de fumer ici, lança Pierre dun ton sec en passant.

Clément sursauta, cacha maladroitement sa cigarette puis lécrasa dans le cendrier municipal.

Désolé, dit-il, je méloigne.

Cest fait, grommela Pierre. Tu as déjà fumé partout.

Il monta les deux volées. Clément récupéra son sac, le rattrapa, tenant la porte pour Pierre lesté de son filet.

Merci, lâcha celui-ci, à contrecœur.

Leurs regards se croisèrent dans lascenseur vieillissant, qui sarrêta comme toujours entre le troisième et le quatrième. Clément rapprocha instinctivement son sac pour ne pas gêner Pierre.

Vous vivez ici depuis longtemps ? osa-t-il, fixant le bouton lumineux du 8e.

Très longtemps, répondit Pierre brièvement.

Chez moi, on est en pavillon, reprit Clément. Cest différent. Personne nengueule pour des baskets sur WhatsApp, cest plus direct. Mon père balance la savate, mais il ne balancerait pas une photo sur le net !

Pierre eut malgré lui un léger sourire.

Ici, on peut aussi se dire les choses, rit-il doucement. Mais dabord enlève tes baskets du couloir, après tu râleras.

Ce sera fait, promit Clément, très sérieux.

Quelques jours plus tard, Pierre reçut une relance du syndic pour les relevés deau manquants : sinon, facturation forfaitaire. Il appela le service, qui lui demanda de vite transmettre les chiffres du compteur. Il passa la tête sous lévier avec son téléphone en lampe torche. Mais les chiffres étaient minuscules, la position douloureuse, son dos en feu.

Il râla, sassit sur le tabouret, la phrase de Clément en tête : «Je peux aider si besoin.» Il hésita, puis se leva, alla frapper au 237.

La porte souvrit presque immédiatement. Clément portait ses écouteurs, coupés cette fois.

Pierre Laurent ? sétonna-t-il.

Tu ty connais, non ? fit Pierre, gêné. Il faut lire les chiffres et les entrer sur Internet, mais je ne peux pas voir le dos.

Bien sûr ! répondit Clément, ravi. Je prends juste mon téléphone.

Il sintroduisit chez Pierre, retira docilement ses baskets geste remarqué. Il demanda où étaient les compteurs, se mit à genoux sans rechigner, lut, puis entra les chiffres sur le site du syndic.

Voilà, dit-il. Vous recevrez un SMS de confirmation.

Merci, fit Pierre, gêné. Ils expliquent tout comme si on était ingénieur informatique.

Ils parlent à tout le monde pareil, sourit Clément. Je peux vous installer lappli si vous voulez.

Non merci, grimaça Pierre. Je ne comprends rien à vos trucs modernes.

Ce nest pas compliqué, insista Clément. Je vous montre ?

Il montra. Avec dextérité et patience. Une icône apparut enfin sur lécran.

La prochaine fois, tout sera là, expliqua Clément.

Très bien, fit Pierre, sans avouer quil navait rien retenu.

Après cet épisode, son regard sur Clément changea. Les visites bruyantes, la cuisine épicée, les éclats de rire lagaçaient encore. Mais ce ressenti se nuançait : comme sil faisait partie lui-même dun autre monde, plus rapide, quil navait pas demandé à rejoindre.

Une nuit, vers minuit, une discussion éclata plus fort encore : rires, vidéo à fond, éclats de voix. Pierre patienta, puis, excédé, enfila sa robe de chambre et se rendit chez Clément. Le groupe WhatsApp crépitait déjà : «Encore du bruit au 237 ?», «Jappelle la police ?»

Debout, Pierre lisait tout cela, sentant la colère monter en lui comme la vapeur dune bouilloire. Il sonna chez Clément.

La porte tarda à souvrir. Les rires cessèrent, quelques murmures. Clément parut, décoiffé, suivi de deux jeunes à son âge.

Pierre, commença-t-il, mais Pierre linterrompit.

Tu as vu lheure ? souffla-t-il durement. Les gens dorment ici. Certains bossent, dautres sont malades. Tu trouves normal dhurler ainsi ?

Clément baissa les yeux.

Désolé. On va se calmer, promit-il. Jai été idiot.

Cest ce que je dis. Tu crois que tout limmeuble va sadapter à toi ?

Derrière lui, la jeune fille murmura : «On part, pardon.»

Très bien, soupira Pierre. Cette fois je laisse, mais ils parlent déjà de police dans le groupe.

Non, non, protesta Clément. Je baisse, promis.

La porte se referma, et très vite le calme revint. Mais Pierre nen fut pas soulagé. Un poids lui restait, comme sil avait cassé quelque chose dimportant.

Un autre jour, en revenant de la poste, il croisa Clément jetant deux sacs au tri sélectif, contemplant une affiche sur la collecte différente.

Bonjour, lança Clément dune voix timide. Je voulais encore mexcuser pour le bruit de lautre jour. On navait pas réalisé que tout sentendait.

Ici les murs sont en papier, grogna Pierre.

Ils restèrent un moment, immobiles, Clément triturant ses sacs.

Vous vous vivez seul ? demanda soudain Clément.

La question, innocente dapparence, serra Pierre.

Quest-ce que ça peut te faire ? répondit-il, trop violemment.

Rien, bredouilla Clément, déjà sur la défensive. Cest Madame Dubois qui disait que vous étiez ici depuis longtemps Cétait juste pour savoir

Occupe-toi de tes affaires, trancha Pierre, séloignant vers lascenseur.

Dans la cabine, il se vit dans la glace ternie : cheveux blancs, rides aux coins des yeux, bouche fermée. Pourquoi lavoir rembarré ainsi ?

Quelques semaines après, une fuite deau éclata dans limmeuble. Pierre, réveillé un samedi matin par un goutte-à-goutte, trouva dans son entrée une flaque venant du plafond. Il râla, installa un seau, appela le syndic on lui assura que les réparateurs arrivaient, quun appartement du neufième était inondé. Sur WhatsApp, les photos défilaient, chacun montrant son dégât.

Clément arriva avec un saladier à la main.

Vous aussi, ça coule ? demanda-t-il.

Comme vous voyez, fit Pierre, montrant le plafond.

Chez nous, ça goutte sur la multiprise. Jai tout débranché, mais ça fait peur Madame Dubois est partie râler à la mairie. Je peux vous aider à protéger vos affaires, ou à bouger les meubles ?

À deux, ils déplacèrent une armoire, installèrent un second seau. Clément maniait meubles et torchons avec agilité, sans se plaindre. Pierre forçait, dos tendu, mais voulait tenir bon.

Vous pouvez me laisser faire, dit Clément.

Je ne suis pas encore fini, répliqua Pierre. Il naura pas ma peau.

Quand le plombier coupa enfin leau, le calme revint, non sans auréole au plafond ni tapis lessivé. Ils partagèrent un thé, assis dans la cuisine, chacun sa tasse. Les cheveux de Clément collaient, sa chemise était mouchetée de taches deau rouillée.

Chez nous, quand on a eu une fuite dans le toit, mon père a pesté trois jours avant daller réparer. Moi, je venais de partir, il me racontait tout ça au téléphone.

Pourquoi es-tu parti, alors ? demanda Pierre malgré lui, surpris de sen mêler.

Jai eu la fac, répondit Clément avec un haussement dépaule. Chez nous, il ny a quun IUT Ici jai eu la bourse. Mes parents mont dit de foncer. Mais Paris, ce nest pas chez moi Trop grand, trop bruyant, personne ne connaît personne. Jétais en résidence, cétait la folie. Ici, je pensais retrouver du calme

Tu es gâté avec moi, ricana Pierre.

Clément lui rendit un sourire timide.

Jessaie pourtant Mais parfois, jaimerais que ce ne soit pas un musée ou une bibliothèque ici : trop silencieux, ça fait trop penser.

Il se tut, scrutant sa tasse. Le silence fut percé par le bruit dune perceuse, quelque part dans lescalier voisin.

Alors tu es informaticien ? pour combler la gêne.

Oui, souffla-t-il. Enfin jai souvent plus la trouille que la compétence. Première année, la misère. Parfois je me dis que cétait une erreur, que jaurais dû rester chez moi. Mais mon père dirait que je manque de courage.

Les pères aiment dire ça, soupira Pierre. Le mien aussi.

Il ne raconta pas son arrivée à Paris, la chambre de bonne, les petits boulots sur les chantiers. Mais dans les mots du jeune, il retrouva son propre trac dautrefois.

Depuis cet incident, ils se croisèrent plus aisément dans lascenseur ou devant les boîtes aux lettres. Peu à peu, la musique trop forte se fit plus rare, et Clément, lorsquil oubliait, baissait lui-même le volume au bout de quelques minutes, comme sil sécoutait.

Un soir dhiver, alors que la nuit tombait à cinq heures, le genou de Pierre devint soudain douloureux, si bien quil natteignit plus sa chambre. Il sassit dans la cuisine, penaud, les comprimés hors de portée. Il hésita, puis, plutôt que dalerter qui que ce soit dans le groupe, il appela Clément.

Allô ? répondit Clément.

Cest Pierre Tu es chez toi ?

Oui, oui Pourquoi ?

Cest rien Je pourrais te demander un service ?

Clément débarqua dans la minute, comprit sans paroles : les cachets sont sur la table de nuit, je ne peux pas y aller. Clément rapporta pilules et verre deau, guida Pierre jusquau fauteuil, lui remit un oreiller sous la jambe.

Faut peut-être voir un médecin proposa-t-il.

Ça passera, balaya Pierre. Vieux souvenirs.

Quels souvenirs ?

Je me suis cassé la figure dans un escalier, plus jeune Ça me le rappelle.

Clément, assis au bord dune chaise, dit dune voix douce :

Nhésitez pas à mappeler si besoin. Je suis souvent debout tard, à bosser sur mes devoirs.

Bosse bien, le jeune, répondit Pierre. À ton âge, on ne connaissait que les briques et la truelle.

Mais vous, vous savez parler aux gens, rétorqua Clément. Nous, on râle seulement sur WhatsApp.

Ils échangèrent un sourire, le premier spontané.

Lhiver sinstalla, avec son cortège de courants dair et de radiateurs grésillants. Les voisins évitaient les couloirs, se ruaient chez eux, senroulaient dans des plaids. En janvier, Madame Dubois annonça dans le groupe quelle partait voir sa fille une semaine, précisant : «Clément est là si besoin !» Pierre sourit en voyant : «Le voilà promu chef de palier».

Un soir de neige molle, alors quun oignon caramélisait à la poêle, on sonna. Clément, un sachet à la main.

Jai fait trop de pot-au-feu Je ne peux pas tout manger, vous en voulez ?

Tu ne vas pas garde-le.

Jai déjà mangé et Madame Dubois est partie. Vous aimez les soupes, non ?

Pierre soupira, prit le Tupperware, promit de rendre la boîte.

Le pot-au-feu était bon, un peu trop salé. Pierre se surprenait de recevoir un dîner du même voisin qui, autrefois, était synonyme de désordre.

Quelques jours plus tard, Clément revint, ordinateur sous le bras.

Pierre, aujourdhui ya le match, le PSG joue. Ma chaîne est bloquée, Madame Dubois dit que vous avez le câble Je peux regarder chez vous ? Je ferai pas de bruit.

Pierre, qui navait plus vraiment la tête au foot, sentit pourtant renaître une vieille envie de commenter larbitre, râler avec quelquun, sentir la tension du direct.

Viens, mais enlève tes chaussures.

Ils sinstallèrent sur le vieux canapé. Clément ne bougeait presque pas, absorbé. À la mi-temps, il prépara le thé en cuisine. À lécran, les joueurs couraient sous lœil du commentateur.

Jaurais cru que vous supportiez Marseille, vu votre écharpe, lança Clément au détour.

Comment sais-tu pour mon équipe ?

Votre écharpe accrochée à larmoire vieille mais fière.

Vieille, comme le propriétaire, répliqua Pierre.

Mais fidèle, observa Clément.

Ils vibrèrent ensemble aux actions, rouspétèrent en chœur. Pierre se surprit à rire à haute voix, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps.

Après le match, Clément se leva, hésitant :

Merci. Javais vraiment limpression dêtre à la maison. Avec mon père aussi, on râlait après le PSG Lui, il criait plus fort.

Je peux my remettre, grimaça Pierre. Mais pas devant les jeunes.

Je ne suis déjà plus tout à fait un étranger, chuchota Clément.

Pierre hocha la tête, ému sans lavouer.

Le printemps arriva sans bruit. Le sable de laire de jeux réapparut, dévoilant des emballages dantan. Lodeur de peinture flotta dans les cages descalier, le syndic profitant du beau temps pour rafraîchir les murs. Un peintre fatigué brossait de larges zones blanches, sans conviction.

Un matin, le soleil chauffant le rebord, Madame Dubois vint frapper.

Cest moi, Pierre, dit-elle, lair confiant. Je voulais votre avis : Clément sen va probablement bientôt. Examens, stage Je ne sais pas si je vais relouer. Javoue, ça fatigue. Mais jai besoin dargent aussi.

Il part ? interrogea Pierre, se cachant.

Oui, il a trouvé une chambre à côté de la fac. Cest loin dici, vous savez. Vous pensez quil faut continuer à louer ?

Pierre haussa les épaules, mais sentit un vide naître en lui.

Cest votre choix. Cest vous qui vivrez avec.

Javais pris lhabitude, soupira-t-elle. Il faisait du bruit, certes, mais il était gentil. Sait-on jamais sur qui on tombe la prochaine fois

Quand elle partit, Pierre resta longtemps devant son ficus levant ses feuilles vers la lumière.

Le soir, il rencontra Clément devant lascenseur.

On ma dit que tu déménageais, lança-t-il, dun ton neutre.

Probablement, acquiesça Clément. Jai trouvé plus proche de la fac, vingt minutes au lieu dune heure et demie. Avec les examens, cest mieux.

Cest normal, il faut avancer quand on est jeune.

Ils restèrent silencieux. Lascenseur sarrêta au cinquième, personne nentra. Puis, à la sortie :

Je vous laisserai mon code Wifi Si Madame Dubois reloue, ou si jamais vous avez besoin. Ou je peux laisser mon ancien routeur.

Pas la peine, ça ira, répondit Pierre. Je me débrouille tant bien que mal avec tes applis.

Comme vous voulez, sourit Clément.

Durant les deux dernières semaines, ils burent plusieurs fois le thé ensemble, échangèrent sur lactualité, débatirent sur la valeur du cinéma dépoque. Clément aida parfois à porter ses commissions ; Pierre lui, regonfla la chaise branlante du jeune, lui montrant la façon dy faire.

Le matin du départ, la valise roula à nouveau dans le couloir. Clément bloquait sur la serrure, le sac sur le dos. Madame Dubois l’entourait de recommandations.

Pierre sortit, hésitant devant sa porte.

Ça y est, tu quittes, alors.

Oui, confirma Clément. Merci pour tout. Et pour les compteurs. Et pour le foot.

Tu ne remercies pas pour le bruit, tout de même ?

Pour le bruit, je demande pardon, répliqua Clément, très sérieux. Jai vraiment essayé de réduire

Ils se turent.

Prends soin de toi. Narrête pas la fac, sinon tu courras aussi après les fuites deau plus tard.

Promis. Si jamais vous avez mon numéro. Sil y a un souci, téléphone, Internet, écrivez-moi. Jessaierai dexpliquer.

Je saurai, répondit Pierre.

Lascenseur souvrit. Clément roula sa valise, se retourna :

Au revoir, Pierre Laurent.

Bonne route, Clément.

Quand les portes se refermèrent, le couloir retrouva un silence pesant. Une seule veste sur le porte-manteaux ; plus de baskets, ni de cartons de pizza. Ça sentait la peinture et les madeleines venant den bas.

Le soir, Pierre écoutait la radio dans son fauteuil. Le silence devint si palpable quil entendit leau courir dans les radiateurs. Il prit son téléphone, chercha son répertoire, sattarda sur «Clément». Ouvrit la conversation vide, écrivit : «Bien arrivé ?» et hésita longtemps avant denvoyer.

Finalement, il valida.

La réponse arriva vite : «Bien arrivé. Merci davoir demandé.» Puis : «Tout est calme chez vous ?» accompagné dun emoji rieur.

Pierre sourit.

«Calme trop calme même, répondit-il. Noublie pas quici, cest pas une résidence étudiante.» Lui aussi ajouta un smiley.

«Je men souviendrai», reçut-il en retour.

Il reposa le téléphone, alla à la cuisine. Mit la bouilloire en route, sortit deux mugs par réflexe, puis rangea lun deux. En attendant leau, il se pencha, observant par la fenêtre la cour où des gamins tapaient dans un ballon, tandis que quelquun promenait un chien. La porte du bâtiment voisin claqua.

Il se versa un thé, sassit. Son ficus sétirait au soleil. Face à la place vide en face, Pierre se demanda si, un jour, quelquun sy assiérait de nouveau. Pas nécessairement Clément ; pas forcément un jeune. Juste quelquun avec qui râler sur le bruit, demander un coup de main avec un smartphone, ou regarder un vieux match ensemble.

Et cette idée, pour la première fois, ne lui fit pas peur.

Il but une gorgée. Lappartement était encore silencieux, mais la tranquillité résonnait autrement : comme une pause juste avant la réplique suivante, quand lautre nest absent que le temps de refermer la porte, sans la claquer trop fort cette fois.

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Внучка в заколдованном лесу: поиски потерянного наследия