COMME UNE VALISE À POIGNÉE DÉTACHÉE…

28octobre2025

Cher journal,

Aujourdhui jai dû mettre un terme à une relation qui durait depuis trop longtemps. «Antoine, ne reviens plus chez moi, daccord?» aije demandé dune voix calme, en espérant que mes mots suffisent à faire comprendre que cétait fini. Il ma répondu, incrédule : «Comment? Tu ne veux plus que je vienne aujourdhui?» je nai rien compris non plus. Il était déjà là, à la porte du hall, pressé de partir au bureau.

«Non, ne viens plus du tout,» aije répété, plus ferme. Il a haussé les épaules, ma lancé un «À plus tard, Camille», ma donné un baiser rapide et a filé. Jai refermé la porte derrière lui et jai senti un léger soupir de soulagement séchapper de mon corps.

Ces mots ne métaient pas faciles à prononcer. Antoine était presque un frère, un ami de longue date. Cette nuit-là, jai été à la fois passionné et insatiable, jai senti que je devais dire adieu. Antoine na rien compris, il ne sest pas douté de ce qui se tramait. Tout ce quil a pu faire, cest sexclamer :

«Camille! Tu es brillante aujourdhui, une vraie déesse! Reste toujours comme ça! Je taime, ma petite!»

Nous avions autrefois des familles unies. Moi, mon mari Marc, Antoine et sa femme Léa (il lappelait affectueusement «Bella»). La jeunesse était bruyante, agitée, un tourbillon daventures. Honnêtement, Antoine mattirait toujours. Quand jachetais une robe, des chaussures ou un sac, je pensais un instant à ce quil en penserait. Léa était ma meilleure amie.

Nous avons traversé tant dépreuves ensemble que je ne saurais les résumer. Je savais quAntoine respirait quelque chose de plus que de lamitié pour moi, mais la distance était toujours respectée. Lors de nos rencontres, il me prenait dans ses bras, murmurait à mon oreille :

«Camille, tu me manques tellement!»

Je suis convaincu que, quand les familles se lient damitié, il y a toujours une pointe de désir, quil soit masculin envers le féminin ou linverse. Lhomme est sujet aux tentations. Il y en a qui tombent amoureux de la femme dun ami, dautres qui restent simplement attirés. Cest comme allumer un feu à côté dun tas de foin : tôt ou tard, tout brûle. Il existe des exceptions, mais elles sont rares.

Marc, mon mari, aimait lancer des regards à Léa, que je remarquais souvent, et je le grondais à la façon dune petite tape sur la tête. Il répondait en riant :

«Camille, ne te prends pas la tête! Nous ne sommes que des amis!»

Puis, avec un sourire, il ajoutait :

«Ce nest pas un péché daimer, même si lamour repose sur la terre!»

Je pensais que Léa ne franchirait jamais la ligne interdite, mais Marc, lui, arpentait les jardins dautrui comme on cueille des fraises dans le voisinage. Cest pourquoi, après vingt ans de mariage, nous nous sommes séparés. Marc sest remarié avec une «fraise» quil a rencontrée lorsquil essayait dassurer un héritier à son nouveau foyer. Nos enfants, adultes, avaient déjà quitté la maison. Jai emballé les affaires de Marc dans une valise et je lai bénît pour ce second mariage.

«Voilà la solitude féminine qui sinstalle,» aije murmuré au départ, sans trop y croire. Léa et Antoine venaient souvent me rendre visite, essayant de me compatir. Je nai jamais vraiment souffert ; jai plutôt développé un dégoût des célébrations. Chaque fête se transformait en un long déambulation dun coin à lautre de lappartement, ressentant plus intensément la solitude, sans personne avec qui échanger une parole, se disputer ou pleurer.

Trois ans plus tard, Antoine est devenu veuf. La mort ne se refuse pas. Léa a lutté contre la maladie pendant une année et, avant de mourir, a légué son mari à mes soins :

«Camille, veille sur Antoine. Je ne veux pas quil finisse avec une autre femme. Tu as toujours compté pour lui, je le sens. Vivez ensemble.»

Antoine a pleuré pendant le temps prescrit, a fait ériger une stèle de granit à la mémoire de Léa, a planté de belles fleurs sur sa tombe. Peu à peu, il a commencé à venir chez moi. Je lai accueilli à bras ouverts, lai aidé à traverser son deuil, prêt à le réchauffer de mon affection, de mon soutien. Nous avions tant de souvenirs, de rires, de larmes à partager.

Nous avons avancé côte à côte, partageant joies et peines à parts égales, nous rapprochant davantage. Mais, avec le temps, je me suis lassé de ce lien. Jai commencé à mirriter sans raison, à débattre pour le plaisir de débattre, à chercher des défauts où il ny en avait pas. Jai compris que ce nétait plus mon chemin. Lodeur nétait plus bonne, le lit était froid, lhumour sétait éteint. Antoine parlait de sujets que je trouvais ennuyeux, répétant le même discours du matin au soir. Il était méticuleux, difficile à contenter, tant dans la nourriture que dans les vêtements. En somme, même si la lune brillait, le soleil ne se levait jamais pour moi. Peutêtre Léa laimait tant de supporter ses caprices?

Mon âme sest mise à se débattre. Javais pris lhabitude de vivre seul, sans colocataires indésirables. Mon affection pour Antoine sest dissipée comme de la brume. Quand il a commencé à mexaspérer, jai proposé une séparation à lamiable. Jai décidé de lui offrir une nuit inoubliable, puis de prendre mes distances pour toujours.

Antoine, de son côté, maimait avec une ardeur aveugle, pensant que tout était parfait entre nous. Il répondait à mes remarques par un sourire innocent, me caressait les mains, ne me blessait jamais. Il ne discutait jamais, ne se fâchait jamais.

Il disait parfois, naïvement :

«Camille, ne sois pas fâchée. Je réglerai tout. Tu ne pourras jamais me quitter. Ne me lâche pas, qui dautre taimera comme moi?»

Et, réellement, qui? Après ses mots, je fondais comme une chandelle de cire.

Hier, pendant sa pause déjeuner, Antoine ma appelé :

«Camille! Questce qui se passe? Tu vas bien?»

«Oui, viens plus tôt. Tu me manques terriblement,» aije murmuré, coupable.

«Tu sais, tu es comme ma valise à la poignée déchirée: on ne veut pas la jeter, mais elle reste difficile à porter» a-t-il plaisanté. Nos chemins se sont entremêlés, comme deux routes qui finissent par se rejoindre.

Que doiton faire? Laisser le veuf à son sort, labandonner à la providence? Le pauvre homme disparaitrait

Ma leçon, en fin de compte, est que lon ne doit jamais confondre la compassion avec la responsabilité affective. Aimer, cest parfois savoir lâcher prise, afin que chacun retrouve son propre chemin.

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