Laissez-moi partir, je vous en prie : L’histoire bouleversante d’une mère attachée à son village, d’un fils déchiré entre Paris et la campagne, et d’une famille confrontée à la maladie, au deuil et à l’espoir d’une nouvelle vie

Laissez-moi partir, je vous en supplie

Je ne partirai pas dici murmurait la femme, sa voix tremblante de larmes retenues. Cest ma maison, et je ne labandonnerai pas.

Maman, dit lhomme dune voix calme. Tu comprends bien que je ne peux plus moccuper de toi Tu dois accepter.

Jétais si triste en voyant maman si bouleversée. Elle était assise, recroquevillée sur le vieux canapé en velours fané du salon de la maison de campagne où elle avait toujours vécu, dans mon cher village bourguignon.

Je me débrouillerai, jai pas besoin quon me soigne, répéta-t-elle obstinément. Laissez-moi tranquille.

Mais au fond de moi, je savais quelle en serait bien incapable. Cétait un AVC. Yvette Morel avait déjà eu une santé fragile, je me souvenais du temps où javais dû prendre un long congé pour laider après sa fracture du fémur. Même si elle voulait me rassurer, sans moi, elle ne tenait pas debout.

Ces dernières années, ma situation sétait améliorée : javais enfin un bon poste à Dijon, javais prévu de rénover la maison cet été pour que maman y vive le plus confortablement possible. Mais lAVC a tout changé. Les travaux navaient plus de sens, il fallait bien la ramener en ville.

Ségolène préparera tes affaires, dis-je doucement en désignant ma femme. Dis-lui si tu as besoin de quelque chose.

Maman garda le silence, le regard perdu à travers la fenêtre, où la brise dautomne arrachait paresseusement les feuilles dorées des platanes centenaires. Sa main droite, la seule encore mobile, serrait la gauche, inerte sur ses genoux.

Ségolène fouillait doucement dans larmoire, interrogeant du regard sa belle-mère pour chaque robe de chambre ou foulard. Mais Yvette restait muette, les yeux paisibles et lointains, indifférente au contenu de larmoire, à lécharpe élimée ou aux lunettes cassées.

Yvette était née et avait vécu soixante-huit ans dans ce petit village de Bourgogne, qui sétait vidé lentement de ses habitants. Toute sa vie, elle fut couturière dabord à latelier communal, puis, quand il avait fermé, elle cousait à la maison, pour les voisins restants. Finalement, le travail se fit rare et elle se consacra au potager, à la maison, y versant toute son énergie et sa tendresse. Quitter tout cela pour un appartement froid de la périphérie dijonnaise lui semblait impensable.

Arthur, elle ne mange toujours rien, soupira Ségolène en posant lassiette pleine sur la table. Je ne sais plus quoi faire, je nai plus de force

Jai échangé un regard impuissant avec elle et jai contemplé la nourriture délaissée. Je suis allé retrouver maman. Elle était assise, figée près de la fenêtre, ses yeux gris et absents fixés au loin, sa main toujours serrant lautre, comme pour la réveiller. Partout, des balles de rééducation, une boîte de médicaments sur la table de nuit Sans moi, rien de tout cela naurait été touché.

Maman ?

Pas de réponse.

Maman ?

Mon fils ? sa voix était faible et hésitante, sa parole déformée depuis lAVC. Cela allait un peu mieux, mais parfois, je devais tendre loreille pour comprendre.

Tu nas rien mangé encore Ségolène passe du temps à cuisiner pour toi. Depuis des jours, tu touches à peine à la nourriture.

Je nai pas envie, mon petit Arthur. Ne me force pas. Vraiment.

Je me suis assis près delle, et elle a pris ma main dans la sienne.

Tu sais ce que je désire Je veux rentrer chez moi. Jai peur de ne jamais le revoir.

Jai baissé la tête, résigné.

Je travaille tous les jours, maman, et Ségolène passe ses heures chez les médecins Cest lhiver dehors. Attends, au moins, jusquau printemps.

Elle a hoché la tête et jai souri timidement avant de quitter la pièce.

Pourvu quil ne soit pas trop tard, mon fils Pourvu quon ne tarde pas trop, a-t-elle glissé à mi-voix.

Je suis désolée, Madame, mais la FIV a encore échoué, annonça la gynécologue en posant ses lunettes, le regard triste, à Ségolène.

Ma femme a étouffé un cri, dissimulant son visage dans ses mains.

Mais comment ? Pourquoi tout le monde peut-y réussir ? Vous aviez dit quaprès la première tentative, on ne devait pas perdre espoir que 40 % seulement tombent enceintes du premier coup. Là, cétait la troisième fois ! Pourquoi pas nous ?

Je serrais sa main, nerveux. De lautre côté du couloir, maman était encore en séance de rééducation, il serait bientôt lheure daller la chercher.

Écoutez, dit doucement la doctoresse. Je comprends. Cest un rêve pour vous, mais cette obsession vous épuise. Le stress naide pas du tout votre corps

Comment ne pas être stressée ? Je travaille de chez moi pour financer cette FIV hors de prix ! Les traitements me tuent à petit feu, et en plus je dois gérer ta mère : ses refus de manger, ses médicaments quelle boude ! Oui, moi aussi je veux un enfant. Peut-être que comme ça, tu penseras moins à ta mère, un peu plus à moi !

Elle sinterrompit dans un sanglot, attrapa ses affaires, et quitta le cabinet dun geste brusque.

Je suis désolé, murmurais-je à la gynécologue.

Ce nest rien, répondit-elle calmement. Jen ai vu dautres, vous savez

Je la rejoignis dans le hall dattente, où elle pleurait, la tête enfouie dans les mains. Ses épaules étaient secouées de sanglots. Lorsquelle croisa mon regard, elle murmura :

Pardon Je ne voulais pas dire du mal de ta maman. Je nen peux plus. Je nen peux plus de regarder quelquun dépérir sous mes yeux, de voir quune seule barre sur le test, de dépenser autant pour rien. Je ne peux plus, Arthur

Je donnerais tout pour vous aider toutes les deux mais je ne peux pas changer tout ça, chuchotai-je.

Je sais, souffla-t-elle en souriant tristement à travers ses larmes.

On est restés assis là, main dans la main, quelques instants en silence. Puis Ségolène sest redressée et, en sefforçant de sourire, a dit :

Allons-y. Mme Morel nous attend sûrement, elle déteste lhôpital. Ça la rend triste à chaque fois dy venir.

Il ny a presque aucune amélioration chez votre maman, murmura le petit docteur aux cheveux blancs, lunettes rondes sur le nez, quand je lai interrogé sur létat de maman. Nous nous sommes écartés pour quelle nentende pas.

Pourtant, quand vous êtes venus la première fois, jétais optimiste. Elle na pas de mauvaises habitudes, pas de maladie chronique. Toutes les chances étaient de son côté, dans la mesure du possible La rééducation aurait dû fonctionner.

Oui, mais rien ne se passe. Je le vois bien, répondis-je.

Je crois quelle nen a plus la volonté. Elle a renoncé. Je ne vois plus létincelle, le désir de vivre dans ses yeux

Je nai pu quacquiescer. Maman avait perdu quinze kilos, elle nétait plus que lombre delle-même, assise, agenouillée face à la fenêtre, sans livre, sans télévision, sans même échanger un mot. Juste ce regard vers le dehors

Après un AVC, certains patients changent, cest vrai mais chez elle, ce manque de vie métonne, poursuivit à voix basse le vieux docteur. Je ne laurais jamais pensé au vu de la première consultation.

Je crois quil sagit dautre chose, dis-je tristement.

Arthur, dit Ségolène au téléphone, tu pourrais annuler ta réunion à Paris ? Madame Morel décline vraiment, je crains quil ne soit trop tard

Elle savait limportance que maman avait pour moi. Même elle, à force, ressentait un tel poids à la voir séteindre, inerte sur ce canapé. Autrefois, elle passait des heures à la fenêtre, écoutait les disques hérités de mon père, ancien instituteur de musique. À présent, maman restait couchée, silencieuse, ne mangeait plus rien depuis des jours. Juste un peu de lait «ça na plus le goût de la ferme», disait-elle toujours, mais à présent elle le buvait.

Jai pris la voiture dans lurgence et jai veillé toute la nuit auprès delle.

Tu sais ce que je veux. Tu me las promis, souffla-t-elle.

Jai acquiescé. Je le lui avais promis.

Le lendemain, nous sommes rentrés au village. Elle a refusé tout médecin.

Ce nest pas lhôpital que je veux. Je veux rentrer à la maison.

Cétait début mars, surprise : la route nétait pas encore détrempée, nous pouvions aller jusquau portail. Je lai installée dans le fauteuil, doucement. Tout sentait la fonte des neiges, la terre nue, le soleil réchauffait déjà la façade. Maman a passé toute laprès-midi dehors, sourire illuminant ses traits amaigris. Elle respirait pleinement, regardait le ciel bleu, les vieilles pierres de la maison, les bourgeons qui pointaient et pleurait. Mais cette fois, de bonheur elle était enfin de retour.

Le soir venu, elle a même dîné, et a voulu rester encore un moment dehors avant de rejoindre sa chambre. Ce soir-là, son sourire ne la pas quittée. Cest ainsi quelle est partie, dans la nuit, dans la paix, le visage apaisé. Elle était heureuse dêtre chez elle.

Nous avons pris un congé pour célébrer ses obsèques et vider la maison il y avait tant à trier, tant de souvenirs, tant dair pur à respirer. Je navais pas passé plus de deux jours daffilée ici depuis bien des années.

Juste avant de rentrer sur Dijon, Ségolène est revenue des toilettes, toute pâle, tenant dans sa main un petit bâtonnet. Elle avait lhabitude den emporter chaque fois, en vain. Là, deux traits roses apparents Deux !

Cest elle, ta maman Cest Yvette qui nous a aidés Ségolène, incrédule, sanglotait de joie.

Jai levé les yeux vers le ciel serein, souri, et jai pris ma femme dans mes bras. Le dernier cadeau de ma mère. Le plus précieux.

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Laissez-moi partir, je vous en prie : L’histoire bouleversante d’une mère attachée à son village, d’un fils déchiré entre Paris et la campagne, et d’une famille confrontée à la maladie, au deuil et à l’espoir d’une nouvelle vie
SANS ÂME… Claudine Vaissière rentrait chez elle. Malgré ses 68 ans tout juste fêtés, elle continuait à se choyer avec de régulières visites chez sa coiffeuse. Claudine aimait prendre soin de ses cheveux et de ses ongles – ces petits rituels lui redonnaient entrain et bonne humeur. « Claudine, une de tes parentes est passée, je lui ai dit que tu rentrerais plus tard. Elle a promis de revenir », lui annonça son mari, Yves. « Quelle parente ? Je n’ai plus de famille… une cousine au dixième degré, sûrement, qui viendrait demander un service ! Il fallait lui dire que j’étais partie au bout du monde », lança Claudine d’un ton las. « Allons, pourquoi mentir ? Je la crois vraiment de ta famille — grande, élégante, elle ressemble un peu à ta mère (paix à son âme). Je ne crois pas qu’elle soit venue pour réclamer quoi que ce soit. Elle avait l’air très distinguée, bien habillée », tenta de rassurer Yves. Au bout de quarante minutes, la parente sonna. Claudine ouvrit elle-même la porte. Effectivement, il y avait quelque chose de sa défunte mère dans cette femme très soignée : manteau élégant, bottes de cuir, gants, boucles d’oreilles discrètement incrustées de diamants… Claudine s’y connaissait. Elle l’invita à la table déjà dressée. « Présentons-nous, si nous sommes de la même famille. Claudine, tout court – apparemment, nous avons à peu près le même âge. Voici mon mari, Yves. Et vous, de quelle branche êtes-vous ? », demanda-t-elle. La femme hésita puis rougit légèrement : « Je suis Galina – Galina Vladimirovna. Effectivement, douze ans de différence seulement, j’ai eu 50 ans le 12 juin. Cette date ne vous dit rien ? » Claudine pâlit. « Je vois que vous vous souvenez… Oui, je suis votre fille. Ne vous inquiétez pas, je n’attends rien de vous. Je voulais simplement voir ma mère biologique. J’ai vécu toute ma vie dans l’ignorance, ne comprenant jamais pourquoi maman ne m’aimait pas. D’ailleurs, elle est décédée il y a huit ans déjà. Je ne comprenais pas pourquoi seul papa m’aimait. Il vient de partir, il y a deux mois. C’est lui qui m’a parlé de vous à la fin. Il m’a demandé de vous pardonner, si possible… » expliqua Galina, troublée. « Je ne comprends rien… Tu as une fille ? » demanda Yves, abasourdi. « Il faut croire que oui. Je t’expliquerai plus tard », répondit Claudine. « Alors, tu es ma fille. Très bien, tu m’as vue ? Si tu penses que je vais me repentir ou demander pardon, tu te trompes. Je n’ai aucune faute ici, j’espère que ton «papa» t’a tout raconté ? Et si tu crois éveiller mon instinct maternel, c’est non, pas un atome ! Désolée. » « Est-ce que je pourrai revenir ? J’habite ici, en banlieue. Nous avons une grande maison à deux étages, venez donc avec votre mari ! Je vous ai apporté des photos de votre petit-fils, de votre arrière-petite-fille, peut-être voudrez-vous voir ? » demanda timidement Galina. « Non. Je ne veux pas. Ne reviens pas. Oublie-moi. Adieu. » rétorqua froidement Claudine. Yves appela un taxi pour Galina et partit la raccompagner. Quand il revint, Claudine avait déjà débarrassé la table et regardait la télévision comme si de rien n’était. « Tu as un sacré sang-froid ! Tu aurais fait un général d’armée, franchement… Tu n’as donc vraiment pas de cœur ? Je te trouvais parfois dure, mais pas à ce point », lança-t-il. « Tu m’as rencontrée à 28 ans, tu t’en souviens ? Mon âme, on me l’a arrachée et piétinée bien avant. J’étais une fille de la campagne, je rêvais de la ville, alors je bossais dur, la meilleure élève, la seule à entrer à la fac… J’avais 17 ans quand j’ai rencontré François. Amoureuse folle. Il avait presque douze ans de plus, mais ça ne me gênait pas. Après mon enfance pauvre, la vie en ville était un conte de fées. Ma bourse ne suffisait jamais, j’avais souvent faim – alors j’acceptais avec joie chaque sortie, chaque glace. François ne m’a rien promis, mais j’étais sûre qu’avec une si grande histoire d’amour, il finirait par m’épouser. Quand un soir il m’a invitée à sa maison de campagne, je n’ai pas hésité. Après «ça», j’étais convaincue de l’avoir conquis. Les escapades sont devenues régulières, puis il a été évident que j’étais enceinte. Quand j’ai annoncé la nouvelle à François, il nageait en joie. Je lui ai demandé quand nous allions nous marier, j’avais alors 18 ans, c’était possible. — Je t’ai promis le mariage ? — a-t-il répondu. — Non, et je ne le ferai pas. En plus, je suis déjà marié… — — Et l’enfant ? Et moi ? — — Toi, tu es jeune et saine, tu pourras t’en remettre. Tu prendras un congé à la fac quand ça se verra, et ensuite on t’hébergera, ma femme et moi. Nous n’arrivons pas à avoir d’enfant, elle est plus âgée, sûrement. À la naissance, nous prendrons le bébé. La façon dont on arrangera les choses, ce n’est pas tes affaires. J’ai des relations à la mairie, elle est chef de service principal à l’hôpital. Tu n’as aucune inquiétude à avoir pour l’enfant, tu recevras même de l’argent… À l’époque, personne n’avait entendu parler de «mère porteuse». J’ai dû être la première… Que voulais-tu que je fasse ? Partir au village, déshonorer la famille ? J’ai vécu chez eux jusqu’à l’accouchement. La femme de François ne m’a jamais adressé la parole, sans doute me jalousait-elle. J’ai accouché à la maison, tout s’est fait dans les règles, la sage-femme est venue. Je n’ai pas vu ma fille, pas pu l’allaiter. On me l’a prise. Une semaine après, on m’a gentiment remerciée et François m’a donné de l’argent. Je suis revenue à la fac, puis à l’usine où j’ai gravi les échelons. On m’a donné une chambre en foyer. Beaucoup d’amis, mais jamais un mari jusqu’à toi, à 28 ans, je n’y croyais plus, mais il le fallait. Le reste, tu sais : une belle vie, trois voitures changées, maison, jardin, vacances chaque année. L’usine a tenu, protégée par l’État. Retraite anticipée. On a tout eu. Pas d’enfant, et ce n’est pas plus mal. Quand je vois les jeunes d’aujourd’hui… » termina Claudine, comme une confession. « Elle n’est pas belle, notre vie. Je t’ai aimée autant que j’ai pu, tenté de réchauffer ton cœur, toujours en vain. Pas d’enfant, soit. Mais tu n’as jamais eu un geste pour un chaton ou un chiot. Ma sœur t’a demandé d’aider sa nièce, tu as refusé. Aujourd’hui, ta fille t’a retrouvée : ta chair, ton sang – et voilà comment tu l’as accueillie… Franchement, si nous étions plus jeunes, je divorcerais, mais maintenant, c’est trop tard. Il fait froid avec toi, Claudine. Froid », répondit Yves, blessé. Claudine eut un léger frisson, c’était la première fois que son mari lui parlait ainsi. Sa vie paisible venait d’être bouleversée par cette fille. Yves partit vivre à la maison de campagne. Depuis, il s’est entouré de trois chiens sauvés et de chats dont on ignore le nombre. Il rentre rarement. Claudine sait qu’il va voir Galina, qu’il connaît toute la famille, et qu’il adore son arrière-petite-fille. « Toujours ingénu, il le restera… Il fait bien ce qu’il veut », pense Claudine. Elle, n’a jamais ressenti le désir de connaître sa fille, son petit-fils ou son arrière-petite-fille. Elle part seule en vacances à la mer. Se repose, prend des forces, et se sent très bien.