Regarde la merveille que jai trouvée ! Claire sort une boîte de guirlande de son sac et lagite sous le nez de Julien.
Son mari lève les yeux de son téléphone, jette un coup dœil à lemballage.
Mmm.
Comment ça, «mmm» ? Cest une guirlande « rosée » ! Tu sais comme ça va être magique sur le sapin ? Ça fera des éclats de lumière partout, on croirait des gouttes de rosée. Jai vu des photos sur Instagram, cest à tomber !
Claire imagine déjà leur salon : lumière tamisée, doux scintillement de centaines de micropoints lumineux, parfum de mandarine et de sapin. La soirée du réveillon parfaite. Ce cocon chaleureux quelle rêve de créer dans cet appartement.
Julien retourne illico à son écran.
Bon, tu las achetée, cest bien
Claire soupire discrètement, mais ne dit rien. Tant pis. Ce qui compte, cest le résultat.
Le sapin est déjà dressé dans un coin, attendant ses décorations. Elle déballe la guirlande : de fins fils de cuivre constellés de LEDs coulent comme une traînée détoiles entre ses doigts. Cest superbe. Il ne reste quà lenrouler délicatement autour de chaque branche.
Ju, tu viens maider ? Toute seule, cest galère.
Julien lâche un profond soupir, pose son téléphone et se lève du canapé, pesant, comme si elle lui demandait de charrier des sacs de ciment plutôt que daccrocher une guirlande.
Tiens ça là, je commence par le bas, commande Claire.
Les vingt premières minutes se passent à peu près bien. Elle glisse la guirlande avec soin, répartit les petites lumières pour quelles brillent harmonieusement. Julien tient le sapin et lui donne la suite du fil.
Claire, ça fait combien de temps, là ? Jsuis crevé…
Courage, plus que quelques branches.
Mais le «plus que quelques branches» séternise… La guirlande semmêle, les LEDs sagglutinent, il y a des retours en arrière. Claire veut une décoration impeccable, et cela prend du temps.
Julien commence à regarder ostensiblement sa montre, à soupirer de plus en plus fort. Dabord du coin de lœil, puis ouvertement.
Claire, ça fait plus dune heure là quon tourne en rond.
Et alors ?
Rien, jconstate juste.
Claire se mord la lèvre. Pas de dispute, pas maintenant.
Viens maider à remonter ce fil, sil te plaît.
Julien tire un peu brusquement et toute la section que Claire venait dinstaller glisse de travers.
Fais attention !
Jétais prudent.
Prudent ? Tu viens de tout gâcher ! Jai passé une demi-heure à arranger cette branche !
Une demi-heure sur une branche… Julien ricane, et tu veux pas une pince aussi ? Pour ajuster au millimètre ?
Claire ne répond pas, recommence patiemment, avance.
Mais quarante minutes plus tard, la patience de Julien lâche à bout de nerfs…
Explique-moi, franchement, pourquoi on perd tout ce temps là-dessus ?
Ce nest pas du temps perdu.
Franchement… Une guirlande, cest une guirlande. On lenroule et cest bon.
Claire se tourne lentement vers lui, sentant monter en elle quelque chose de brûlant et pointu.
Lenrouler comme ça, nimporte comment, cest ça ta solution…
Bah oui. Ya des choses plus importantes que ces histoires de lampions.
Lesquelles ? Tétendre sur le canapé ? Scroller ton fil dactualité ?
Julien fronce les sourcils.
Claire, recommence pas.
Si, explique-moi ce quil y a de si crucial. Parce que moi, je ne me souviens pas que tu te sois déjà intéressé à quoi que ce soit à la maison. Tas besoin de rien à part manger, dormir et la télé, cest ça ?
Faux.
Si ! Je me donne du mal, jimagine des décos, jessaie quon se sente bien chez nous, et toi, tout ce que ten as à faire, cest zéro ! Tu te fiches de tout, Julien !
Tu vas pas faire une scène pour une guirlande, quand même ?
Je fais une scène parce que tu me considères comme une plante verte ! Tu ten fiches de mes envies, de mes efforts !
Mais tes efforts, cest quoi ? Disposer tes fils sur les branches ? Arrête… Les gens normaux posent leur guirlande en dix minutes.
Les gens normaux respectent leur femme !
La discussion dégénère. Claire ne se rend même pas compte que ses reproches débordent, ressortent les chaussettes traînant à terre, la vaisselle jamais rincée, son anniversaire oublié lan passé, les larmes quelle a séchées seule. Julien riposte, évoque ses propres griefs : son éternel mécontentement, ses manies, sa façon de ne jamais lâcher prise.
La fameuse guirlande « rosée » pend lamentablement. La moitié bien posée, lautre de travers, un coin triste et mollasson. Le sapin, lui, trône au centre de leur dispute, pitoyable et solitaire.
À un moment, le silence simpose. Pas parce quils se sont réconciliés, juste parce quils sont à bout.
Jen peux plus, lance Claire, et senferme dans la chambre.
La porte se referme doucement, sans claquer. Plus assez dénergie pour ça.
Elle sort une valise.
Je vais chez mes parents, annonce-t-elle en pliant un pull.
Julien la regarde ahuri.
Pour le week-end ?
On verra bien.
Tu rentreras quand ?
Je ne sais pas.
Il ne demande ni pourquoi ni comment. Il ne la retient pas. Il lobserve simplement faire ses bagages.
Daccord, finit-il par dire.
Daccord, répète Claire.
…Le samedi et le dimanche passent chez ses parents, et elle ignore les rares messages de Julien. « Tout va bien ? » saffiche le matin sur lécran. Claire le pose sans répondre. « On sappelle ? » propose-t-il le soir. Elle laisse là aussi sans suite.
Quil réfléchisse un peu. Quil ressente le silence et comprenne ce quelle endure depuis des mois, seule, dans leur appartement muet.
…Le dimanche, Claire retrouve Amélie et Solène dans un café près de la place des Vosges. Un coin chaleureux, banquettes moelleuses, odeur de cannelle : parfait pour les confidences.
Et là il me sort : «Cest ridicule, les gens normaux font ça en dix minutes !» Claire avale une gorgée de latte. Vous imaginez ?
Amélie échange un regard entendu avec Solène.
Clairement, Claire, Amélie se penche vers elle, ses yeux brillent dun éclat étrange, tu comprends bien que ce nest que le début, non ?
Comment ça ?
Aujourdhui la guirlande, demain cest toi quil méprisera.
Solène acquiesce vivement, ses boucles doreilles tintinnabulent.
Mon ex a commencé pareil. Les petites choses… puis plus rien ne le touchait sauf son petit confort.
Les mecs changent pas, tranche Amélie façade de grande prêtresse conjugale. Cest la loi de la nature. Tu pourras te battre autant que tu veux, il sen fiche déjà.
Claire tripote sa tasse, mal à laise. Il y a quelque chose détrange, de nouveau dans cette conversation…
Les filles, cest quand même juste une dispute…
Juste ? Solène rit presque, Ouvre les yeux, Claire ! Cest un avertissement. Le premier dune longue série. On la vécu, déjà.
Prends du recul, sérieusement, ajoute Amélie. Pourquoi taccrocher à ce qui est fichu davance ?
Claire lève les yeux et soudain remarque : leurs regards brillent dune lueur étrange. Ni empathie, ni inquiétude. Presque de lattente… de la jubilation ? Une forme de satisfaction cachée…
Amélie et Solène ont toutes deux divorcé. Elles vivent seules, entourées de chats et de séries en boucle. Claire comprend alors quelles ne veulent pas laider vraiment, mais laccueillir dans leur cercle.
Merci pour vos conseils, les filles, sourit Claire. Je vais réfléchir.
Mais ses pensées sont déjà ailleurs.
…Le lundi est interminable. Le soir, assise dans le métro, Claire regarde son reflet pâle dans la vitre, doutant de ce quelle retrouvera en rentrant.
La clé tourne dans la serrure. Elle pousse la porte, entre dans lentrée…
Et reste figée.
Le salon baigne dans une faible lumière dorée. Des centaines de minuscules lumières scintillent sur le sapin alignées, régulières, impeccables. La guirlande « rosée » habille chaque branche exactement comme Claire limaginait. Cette féerie quelle voulait tant sest enfin incarnée à la maison.
Julien sort de la chambre. Air penaud, bras ballants.
Claire…
Cest toi qui as tout refait ?
Oui… Trois fois même. Cest super galère en vrai.
Claire ne répond pas, regarde Julien. Regarde le sapin. Regarde encore Julien.
Pardon, Julien savance. Jai vraiment déconné. Tu voulais juste du beau, et moi… Jai réagi comme un idiot…
Julien…
Attends, laisse-moi finir. Je suis passé voir ma mère ce week-end. Elle ma recadré. Elle ma expliqué que pour toi, rendre la maison accueillante, cest essentiel. Que tu as besoin que je le voie, que je le respecte. Jétais complètement aveugle. Désolé.
Les larmes montent dans les yeux de Claire.
Cest Nicole qui ta dit ça ?
Oui. Elle a insisté aussi sur les petits détails qui comptent. Sur le fait que je te fais mal sans men rendre compte.
Les larmes coulent, Claire nessaye pas de les cacher.
Julien la serre dans ses bras, fort, vraiment.
Tu mas manqué, il murmure. Ces deux jours, cétait dur sans toi.
À moi aussi, souffle-t-elle.
Ils restent ainsi un long moment, blottis dans la lumière chaude des petites lumières.
…Le Nouvel An, ils le fêtent tous les deux. Champagne, salade piémontaise, mandarines et la fameuse guirlande « rosée » enfin parfaite. À minuit, les douze coups, les verres qui tintent, le baiser devant le sapin.
Bonne année, Julien la serre contre lui.
Bonne année, Claire sourit.
Quand Amélie et Solène apprennent la réconciliation, leurs félicitations sonnent si faux que Claire manque déclater de rire au téléphone. « Bah… contents pour toi », lâche Amélie. « Espérons quil change pour de vrai », ajoute Solène, voix pleine de sous-entendus.
Claire raccroche et ne les rappellera plus.
Elle a brusquement compris : beaucoup damies savent compatir à la douleur des autres car cest plus aisé que de partager le bonheur. Cest tellement simple de plaindre, de hocher la tête, puis de reprendre sa route. Mais le bonheur, cest un cercle plus serré. Il faut les bonnes personnes autour de soi. Les siennes.
