On a déjà connu ça – Regarde la merveille que j’ai trouvée ! – s’exclama Véronique en sortant une boîte de guirlande du sac, la brandissant sous le nez de Cyril. Son mari lâcha enfin son portable pour jeter un œil distrait à l’emballage. – Mouais. – Mouais, c’est tout ? Mais c’est une « rosée » ! Tu imagines la magie sur le sapin ? Comme des gouttes de lumière ! J’ai vu des photos sur Internet, c’est féerique ! Véronique se voyait déjà dans leur salon, la lumière tamisée, le doux scintillement de centaines de petites LED, l’odeur de clémentine et de sapin. La soirée de réveillon parfaite, chaleureuse, comme elle rêvait d’en créer chez eux. Cyril replongea dans son écran. – Bon, c’est acheté, c’est acheté… Véronique soupira discrètement. Tant pis. Ce qui comptait, c’était le résultat. Le sapin attendait d’être décoré, dans un coin du salon. Véronique ouvrit la boîte : de fins fils de cuivre ornés de diodes glissèrent entre ses doigts. Il ne restait qu’à enrouler tout cela délicatement sur chaque branche. – Cyrille, viens m’aider, c’est galère toute seule. Son mari posa son téléphone à contre-cœur et se leva d’un air accablé, comme s’il s’agissait de décharger un camion de parpaings plutôt que de décorer un sapin. – Tiens ici, je commence dessous, – ordonna Véronique. Les vingt premières minutes, tout se passa plutôt bien. Véronique glissait soigneusement le fil entre les aiguilles, veillant à répartir la lumière. Cyril maintenait le sapin et déroulait la guirlande. – Véronique, ça va durer combien de temps ? Je suis crevé… – Patience, c’est presque fini. Mais ce « presque » dura… longtemps. La guirlande s’emmêlait, les lumières formaient des paquets, le moindre faux mouvement imposait de tout refaire. Véronique visait la perfection ; il lui fallait du temps. Cyril se mit à consulter ostensiblement sa montre et à soupirer, d’abord discrètement, puis ouvertement. – Véronique, ça fait plus d’une heure qu’on trime avec TON truc. – Et alors ? – Rien, je constate, voilà tout. Véronique mordit sa lèvre. Ne pas s’énerver… pas maintenant. – Attends, aide-moi à tendre ici. Cyril tira un peu trop fort et toute la branche, que Véronique venait de faire, bascula. – Fais attention ! – Mais j’ai fait attention ! – Attention ? Tu viens de tout bousiller ! J’ai passé une demi-heure sur cette branche ! – Une demi-heure ? Tu veux une pince à épiler tant qu’on y est ? Pour la précision ? Véronique ne répondit pas. Elle recommença. Avança. Mais, au bout de quarante minutes, la patience de Cyril craqua net… – Sérieusement, tu peux m’expliquer pourquoi on perd du temps avec ces bêtises ? – Ce ne sont PAS des bêtises ! – Arrête, une guirlande reste une guirlande. On pouvait tout balancer comme ça et basta. Véronique se retourna lentement. Quelque chose de brûlant et de piquant lui montait à la gorge. – Balancer comme ça, d’accord… – Quoi ? Il y a mieux à faire que de s’éterniser sur des lampions. – Par exemple ? Rester sur le canapé ? Scroller sur ton téléphone ? Cyril fronça les sourcils. – Véronique, commence pas. – Si, raconte-moi ! Parce qu’à part manger, dormir, et la télé, je ne t’ai jamais vu montrer le moindre intérêt pour cette maison. – C’est faux. – C’EST vrai ! J’essaie, j’invente, je veux qu’il y ait du charme, du confort, un vrai foyer. Toi, on dirait que rien ne t’importe ! Rien du tout, Cyril ! – Tu fais un scandale pour une guirlande, sérieusement ? – Non, je fais un scandale parce que tu me considères comme un meuble ! Tu méprises mes envies, mes efforts ! – Tes efforts ? Disposer des fils sur les branches ? Franchement, c’est ridicule. Les gens NORMAUX font une guirlande en dix minutes. – Les gens normaux respectent leur femme ! Ça dégénéra. Véronique n’arrêta plus le flot des reproches stockés. Ses chaussettes qui traînent, la vaisselle jamais faite, son oubli de son anniversaire l’an passé… Cyril répliqua, reprochant à Véronique son éternelle insatisfaction, ses réflexions, son incapacité à lâcher prise… La guirlande « rosée » resta suspendue n’importe comment – un côté bien, l’autre pas du tout, un angle qui pendait lamentablement. Le sapin, triste et bancal, devint le centre atone de leur dispute. À un moment, plus un mot. Pas même réconciliation, juste à bout d’énergie. – J’y arrive plus, – murmura Véronique avant de filer dans la chambre. La porte se referma, doucement, sans fracas. Plus assez de force pour claquer. Dans la chambre, elle prit son sac de voyage. – Je vais chez mes parents, – lança-t-elle à Cyril, attrapant un pull. Cyril haussa les sourcils. – Pour le week-end ? – Pour l’instant, oui. – Et tu reviens quand ? – Je ne sais pas. Il n’insista pas, ne demanda rien, se contenta de la regarder faire. – D’accord, – dit-il enfin. – D’accord, – fit écho Véronique. … Elle passa son samedi et dimanche chez ses parents en ignorant les rares textos de Cyril. « Comment tu vas ? » – ping le matin. Véronique regarda l’écran, posa le téléphone. « On peut s’appeler ? » – le soir. Elle laissa aussi sans réponse. Qu’il réfléchisse. Qu’il vive ce silence, qu’il ressente un peu cette solitude qui lui pesait à elle depuis des mois dans leur appartement silencieux. … Dimanche, elle retrouva Léa et Océane dans un petit café du boulevard Saint-Germain. Ambiance cosy, grands canapés, parfum de cannelle – cadre parfait pour une discussion de filles. – Et là, il me sort : c’est des bêtises, les gens normaux font ça en dix minutes ! – Véronique but une gorgée de latte. – Tu te rends compte ? Léa échangea un regard lourd de sens avec Océane. – Véroc’, – Léa se pencha vers elle, le regard aigu, – tu réalises que ce n’est qu’un début ? – Comment ça ? – Ben, aujourd’hui il méprise ta guirlande, demain c’est toi qu’il méprisera totalement. Océane hocha la tête avec tant d’enthousiasme que ses boucles d’oreilles tintinnabulèrent. – Mon ex mari a commencé pareil ! À la fin, il ne se préoccupait plus que de son petit confort à lui. – Les hommes ne changent pas, – dicta Léa avec l’assurance d’une psy de couple. – C’est immuable. Tu pourras t’épuiser, ça ne le touchera pas. Véronique tournait sa tasse dans ses mains. Quelque chose la dérangeait. Un sentiment étrange… – Les filles, ça n’est qu’une engueulade… – Une engueulade ? – Océane éclata de rire. – Mais Véro, c’est un signe ! Le premier, mais il y en aura d’autres. On est déjà passées par là. – Exactement, – renchérit Léa. – Pose-toi les bonnes questions. Pourquoi s’accrocher à ce qui est déjà fichu ? Véronique releva la tête. Dans les yeux de ses amies brillait une lueur étrange. Ce n’était pas de l’empathie. Pas de l’inquiétude. Plutôt de l’attente ? De la satisfaction ? Un plaisir discret ? Léa et Océane, toutes deux divorcées, vivaient seules désormais, avec leurs chats et des séries interminables. Et soudain, Véronique comprit : elles ne voulaient pas l’aider. Elles voulaient la voir rejoindre leur « club ». – Merci pour vos conseils, les filles, – sourit Véronique. – J’y réfléchirai. Mais elle pensait déjà à autre chose. … Le lundi fut interminable. Le soir, Véronique se regardait dans la vitre du métro, angoissée par ce qui l’attendait en rentrant. Le trousseau tourna dans la serrure. Elle poussa la porte… et s’arrêta net. Du salon fusait une lueur douce. Des centaines de petites lumières scintillaient sur le sapin – parfaitement disposées. La guirlande « rosée » entourait chaque branche exactement comme elle en avait rêvé. L’ambiance féerique emplissait leur appartement. Cyril sortit de la chambre, l’air penaud, les bras ballants. – Véro… – C’est toi qui as fait ça ? – Euh… oui. J’ai tout refait. Trois fois, pour être honnête. C’est pas du tout si facile. Véronique resta sans voix. Elle le regarda, puis le sapin, puis lui. – Pardon, – Cyril fit un pas vers elle. – J’ai été con. Tu voulais du beau, moi… J’ai vraiment très mal réagi. – Cyril… – Attends, laisse-moi finir. Je suis allé voir maman ce week-end. Elle… elle m’a franchement remis les idées en place. M’a expliqué que c’était important pour toi d’avoir un vrai nid. Que j’aurais dû m’en rendre compte. Excuse-moi. Les larmes montèrent aux yeux de Véronique. – Ta mère t’a dit tout ça ? – Oui. Et plein d’autres choses. Qu’on ne doit jamais mépriser les petits gestes. Que, sans le vouloir, je t’avais blessée. Les larmes coulaient toutes seules ; elle ne chercha pas à les retenir. Cyril s’avança et la prit dans ses bras – fort, sans lâcher. – Tu m’as manqué, – murmura-t-il dans ses cheveux. – Ces deux jours sans toi, c’était horrible. – Toi aussi, – souffla-t-elle. Ils restèrent ainsi longtemps, enlacés. Les lumières du sapin dansaient sur les murs. … Le Réveillon, ils le passèrent tous les deux. Champagne, salade piémontaise, clémentines et la fameuse guirlande « rosée » enfin scintillante. Les douze coups, le tintement des verres, le baiser sous le sapin. – Bonne année, – Cyril la serra contre lui. – Bonne année, – sourit Véronique. Quand Léa et Océane apprirent la réconciliation, leurs félicitations sonnèrent si faux que Véronique dut se retenir d’éclater de rire. « Bon, tant mieux pour toi », marmonna Léa. « Pourvu que ça dure vraiment », glissa Océane avec ce petit air de doute qui voulait tout dire. Véronique raccrocha, et ne rappela plus jamais. Elle comprit soudain : beaucoup d’amies ne savent qu’écouter la misère des autres, car le bonheur leur est insupportable. C’est plus facile de compatir aux chagrins que de se réjouir du bonheur d’autrui. Mais pour être heureux, il faut d’autres personnes autour de soi. Des proches, les vrais…

Regarde ce que jai trouvé ! Camille sortit dun sac une boîte avec une guirlande et lagita sous le nez de Guillaume.

Son mari leva un instant les yeux de son téléphone, effleurant lemballage du regard.

Ouais.

Quoi, «ouais» ? Cest une guirlande «rosée» ! Tu imagines comme ça va rendre sur le sapin ? Cest carrément féerique. Comme une pluie de lumière ! Jai vu des photos sur Internet, on croirait un conte de Noël.

Dans la tête de Camille, le salon silluminait déjà : lumière tamisée, reflets doux des centaines de minuscules lampes, lodeur des clémentines et du pin. Elle touchait du doigt le réveillon idéal. Ce cocon douillet quelle peinait tant à créer dans leur appartement parisien.

Guillaume replongea aussitôt dans son écran.

Bah, si tu las achetée, cest fait…

Camille soupira silencieusement. Tant pis. Limportant, cest le résultat. Le sapin attendait dans langle du salon, nu, impassible. Camille ouvrit la boîte, libérant un fil de cuivre constellé de LED minuscules qui coulait entre ses doigts. Quelle beauté. Il ne restait plus qu’à entortiller minutieusement chaque branche.

Guillaume, tu maides ? Toute seule, cest galère.

Il posa son téléphone en soupirant, se hissa lourdement du canapé comme si on lui avait demandé de décharger le camion du marchand de vin au lieu de pendre une guirlande.

Tiens bien là, je commence par le bas, ordonna Camille.

Au départ, tout se déroula sans encombres. Camille tirait le fil avec une précision dorfèvre, répartissant les lampes uniformément. Guillaume tenait le sapin et lui tendait la suite du fil.

Camille, on en a encore pour combien de temps ? Jsuis crevé…

Patience, cest presque fini.

Sauf que ce « presque » sétira longuement… Le fil semmêlait, les lampes sagglutinaient, il fallait recommencer. Camille voulait que ce soit parfait et la perfection, ça prend du temps.

Guillaume, de plus en plus visiblement agacé, jeta des coups dœil réguliers à sa montre avant de soupirer bruyamment.

Camille, ça fait plus dune heure maintenant.

Et alors ?

Rien. Je constate.

Camille serra les dents. Ne ténerve pas, pas maintenant, se dit-elle.

Donne-moi la main ici, il faut tendre un peu.

Guillaume tira brusquement ; tout un pan du fil aligné par Camille glissa de côté.

Fais attention !

Mais je fais attention.

Tu fais attention ? Tu viens de tout gâcher, jai passé trente minutes sur cette branche !

Trente minutes ? Faudrait peut-être une pince à épiler, non ? Pour la précision suisse !

Camille ravala sa réplique. Et recommença, en silence.

Quarante minutes plus tard, la patience de Guillaume seffondra.

Tu mexpliques pourquoi on semmerde autant pour une simple guirlande ?

Ce nest pas « une simple guirlande ».

Franchement… on laurait jetée dessus, personne aurait rien vu.

Camille se tourna lentement vers lui. Une boule brûlante lui montait dans la poitrine.

Juste la jeter ? Cest ça, ton idée du moment magique.

Franchement, y a plus important que ce bricolage.

Comme quoi ? Squatter le canapé et scroller Insta ?

Guillaume fronça les sourcils.

Camille, commence pas

Mais vas-y, explique-moi ! Parce que jai pas souvenir que tu tintéresses à quoi que ce soit ici. Tu veux rien, à part bouffe, sommeil et foot à la télé !
Cest faux.
Cest la vérité ! Jessaie, jinvente, je veux quon ait notre chez-nous, quil soit beau, harmonieux… À toi, ça test égal ! Tout te passe au-dessus, Guillaume !
Tu fais un drame pour une guirlande, cest pas croyable…
Jexplose parce que tu me traites comme un meuble ! Je tintéresse pas, ce qui compte pour moi tindiffère !
Tes « efforts » ? Poser un fil sur un sapin, franchement… Les gens normaux mettent dix minutes max !
Les gens normaux chérissent leur femme !

Et la dispute dégénéra, incontrôlable. Camille évoqua deux ans de frustrations accumulées : ses chaussettes sales, la vaisselle quil laissait traîner, lanniversaire oublié lan passé, tout y passa. Guillaume se défendit, critiquant ses exigences constantes, son humeur, son incapacité à le laisser tranquille chez lui.

La guirlande « rosée » resta pendue à moitié un côté harmonieux, lautre raté, et un angle tristement affaissé. Le sapin trônait, amer témoin de leur querelle.

Quand ils neurent plus de mots, un silence lourd tomba, non par la réconciliation, mais par épuisement.

Jen peux plus, souffla Camille avant de filer dans la chambre.

La porte se referma sans fracas. Elle navait même plus la force de claquer. Elle sortit un sac de voyage du placard.

Jirai chez mes parents, annonça-t-elle, fourrant un pull dans le sac.

Guillaume resta interdit.

Pour le week-end ?

On verra.

Tu reviens quand ?

Je sais pas.

Il ne chercha pas à la retenir. Il la regarda partir.

Bon… lâcha-t-il enfin.
Bon… répondit Camille en écho.

Le samedi et dimanche, Camille ignora les messages sporadiques de Guillaume. « Ça va ? » clignota le matin. Elle tourna lécran. « On peut sappeler ? » safficha plus tard. Elle lignora, laissant lui aussi goûter au silence, comprendre ce que cest que vivre seule dans une maison pleine de silence.

Le dimanche, elle retrouva Florence et Solène dans un café avenue Victor-Hugo. Atmosphère chaleureuse, canapés moelleux, effluves de cannelle parfait pour les confidences.

Et là, il me sort : cest du détail, les gens normaux mettent ça en dix minutes ! fit Camille avant de boire une gorgée de latte. Vous imaginez ?

Les regards de Florence et Solène se croisèrent, lourds de sous-entendus.

Camille… Florence se pencha, aiguë tu sais bien que ce nest quun début…
Comment ça ?
Aujourdhui il sen fout de ta guirlande. Demain, ce sera de toi tout entière.

Solène hocha la tête, ses boucles doreilles tintant furieusement.

Mon ex a commencé pareil. Les petits trucs dabord, puis rien dautre ne comptait sauf ses petites habitudes.
Les mecs, ça change pas, déclara Florence, oraculaire. Rame tant que tu veux, ça leur passe dessus.

Camille tournait sa tasse entre ses mains. Une gêne insidieuse se glissait dans la conversation, quelque chose détrange

Les filles… cest juste une dispute…

Une simple dispute ? Solène eut un petit rire. Camille, tu taveugles ! Cest le premier signal, crois-moi. On est déjà passées par là.

Exact. Réfléchis. Pourquoi taccrocher à une histoire perdue ?

Camille releva les yeux et le comprit dun coup : dans le regard de ses amies, ce nétait pas de lempathie. Plutôt une sorte dattente, dimpatience fébrile. Comme un désir inavoué de la voir rejoindre leur camp.

Florence et Solène, toutes deux divorcées, vivaient seules, entourées de chats et de séries. Soudain, Camille perçut leur envie dêtre rejointes dans ce club. Non pas la fraternité, mais une communauté de solitaires.

Merci pour vos conseils, les filles, sourit-elle je vais réfléchir.

Mais son esprit était déjà ailleurs.

Le lundi fut interminable. Le soir, dans le métro, Camille fixait son reflet dans la vitre sombre, perdue dans la crainte de ce quelle trouverait à son retour.

La clé tourna. Camille poussa la porte, posa son sac…

Et resta figée.

Du salon filtrait une lumière douce. Des centaines de petits points lumineux illuminaient le sapin uniformément, joliment, à la perfection. La guirlande « rosée » serpentait chaque branche, exactement comme Camille en avait rêvé. Enfin, la magie investissait leur logis.

Guillaume sortit de la chambre, embarrassé, les mains pendant de chaque côté de son pantalon.

Camille…
Cest toi qui as fait ça ?
Oui… Enfin, jai recommencé trois fois. En fait, cest vachement compliqué, tu as raison.

Camille resta muette. Elle oscillait entre lui et le sapin. À nouveau lui.

Je suis désolé, Guillaume sapprocha vraiment désolé. Tu voulais de la beauté, et moi… jai été… il sinterrompit.

Guillaume…
Attends. Ce week-end, je suis passé chez maman. Elle ma… secoué. Elle ma fait comprendre limportance de ce que tu fais. Ce besoin dêtre reconnu, de sentir que cest vu, apprécié. Et moi, jai tout raté. Pardon.

Camille sentit ses yeux lui piquer.

Ta mère ta dit tout ça ?

Oui. Elle ma même dit que tous ces détails, cest ce qui fait la vie à deux. Que je te blessais sans men rendre compte.

Les larmes coulaient malgré elle. Guillaume vint la serrer fort, de tout son corps.

Tu mas manqué, murmura-t-il contre ses cheveux. Ces jours sans toi… Cétait insupportable.

Pareil… souffla-t-elle.

Ils restèrent longtemps ainsi enlacés. Les points lumineux dansaient sur les murs, baignant la pièce de chaleur.

Ils fêtèrent le Nouvel An ensemble. Champagne, salade de pommes de terre, clémentines, et cette fameuse guirlande « rosée » resplendissant enfin comme lavait rêvé Camille. Douze coups, tintement des verres, baiser au pied du sapin.

Bonne année, Guillaume la serra plus fort contre lui.
Bonne année, répondit Camille, tout sourire.

Quand Florence et Solène apprirent la réconciliation, leurs félicitations sonnèrent si faux que Camille faillit rire. « Bon, ravie pour toi, » lança Florence. « Espérons quil ait changé, » lâcha Solène, avec ce sous-entendu « bien sûr que non ».

Camille raccrocha et ne rappela plus.

Elle comprit soudain : beaucoup damies ne savent compatir quau malheur. Partager le bonheur exige une toute autre générosité. Cest avec dautres quon est heureux des proches qui veulent vraiment, sincèrement, voir sourire ceux quils aiment.

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On a déjà connu ça – Regarde la merveille que j’ai trouvée ! – s’exclama Véronique en sortant une boîte de guirlande du sac, la brandissant sous le nez de Cyril. Son mari lâcha enfin son portable pour jeter un œil distrait à l’emballage. – Mouais. – Mouais, c’est tout ? Mais c’est une « rosée » ! Tu imagines la magie sur le sapin ? Comme des gouttes de lumière ! J’ai vu des photos sur Internet, c’est féerique ! Véronique se voyait déjà dans leur salon, la lumière tamisée, le doux scintillement de centaines de petites LED, l’odeur de clémentine et de sapin. La soirée de réveillon parfaite, chaleureuse, comme elle rêvait d’en créer chez eux. Cyril replongea dans son écran. – Bon, c’est acheté, c’est acheté… Véronique soupira discrètement. Tant pis. Ce qui comptait, c’était le résultat. Le sapin attendait d’être décoré, dans un coin du salon. Véronique ouvrit la boîte : de fins fils de cuivre ornés de diodes glissèrent entre ses doigts. Il ne restait qu’à enrouler tout cela délicatement sur chaque branche. – Cyrille, viens m’aider, c’est galère toute seule. Son mari posa son téléphone à contre-cœur et se leva d’un air accablé, comme s’il s’agissait de décharger un camion de parpaings plutôt que de décorer un sapin. – Tiens ici, je commence dessous, – ordonna Véronique. Les vingt premières minutes, tout se passa plutôt bien. Véronique glissait soigneusement le fil entre les aiguilles, veillant à répartir la lumière. Cyril maintenait le sapin et déroulait la guirlande. – Véronique, ça va durer combien de temps ? Je suis crevé… – Patience, c’est presque fini. Mais ce « presque » dura… longtemps. La guirlande s’emmêlait, les lumières formaient des paquets, le moindre faux mouvement imposait de tout refaire. Véronique visait la perfection ; il lui fallait du temps. Cyril se mit à consulter ostensiblement sa montre et à soupirer, d’abord discrètement, puis ouvertement. – Véronique, ça fait plus d’une heure qu’on trime avec TON truc. – Et alors ? – Rien, je constate, voilà tout. Véronique mordit sa lèvre. Ne pas s’énerver… pas maintenant. – Attends, aide-moi à tendre ici. Cyril tira un peu trop fort et toute la branche, que Véronique venait de faire, bascula. – Fais attention ! – Mais j’ai fait attention ! – Attention ? Tu viens de tout bousiller ! J’ai passé une demi-heure sur cette branche ! – Une demi-heure ? Tu veux une pince à épiler tant qu’on y est ? Pour la précision ? Véronique ne répondit pas. Elle recommença. Avança. Mais, au bout de quarante minutes, la patience de Cyril craqua net… – Sérieusement, tu peux m’expliquer pourquoi on perd du temps avec ces bêtises ? – Ce ne sont PAS des bêtises ! – Arrête, une guirlande reste une guirlande. On pouvait tout balancer comme ça et basta. Véronique se retourna lentement. Quelque chose de brûlant et de piquant lui montait à la gorge. – Balancer comme ça, d’accord… – Quoi ? Il y a mieux à faire que de s’éterniser sur des lampions. – Par exemple ? Rester sur le canapé ? Scroller sur ton téléphone ? Cyril fronça les sourcils. – Véronique, commence pas. – Si, raconte-moi ! Parce qu’à part manger, dormir, et la télé, je ne t’ai jamais vu montrer le moindre intérêt pour cette maison. – C’est faux. – C’EST vrai ! J’essaie, j’invente, je veux qu’il y ait du charme, du confort, un vrai foyer. Toi, on dirait que rien ne t’importe ! Rien du tout, Cyril ! – Tu fais un scandale pour une guirlande, sérieusement ? – Non, je fais un scandale parce que tu me considères comme un meuble ! Tu méprises mes envies, mes efforts ! – Tes efforts ? Disposer des fils sur les branches ? Franchement, c’est ridicule. Les gens NORMAUX font une guirlande en dix minutes. – Les gens normaux respectent leur femme ! Ça dégénéra. Véronique n’arrêta plus le flot des reproches stockés. Ses chaussettes qui traînent, la vaisselle jamais faite, son oubli de son anniversaire l’an passé… Cyril répliqua, reprochant à Véronique son éternelle insatisfaction, ses réflexions, son incapacité à lâcher prise… La guirlande « rosée » resta suspendue n’importe comment – un côté bien, l’autre pas du tout, un angle qui pendait lamentablement. Le sapin, triste et bancal, devint le centre atone de leur dispute. À un moment, plus un mot. Pas même réconciliation, juste à bout d’énergie. – J’y arrive plus, – murmura Véronique avant de filer dans la chambre. La porte se referma, doucement, sans fracas. Plus assez de force pour claquer. Dans la chambre, elle prit son sac de voyage. – Je vais chez mes parents, – lança-t-elle à Cyril, attrapant un pull. Cyril haussa les sourcils. – Pour le week-end ? – Pour l’instant, oui. – Et tu reviens quand ? – Je ne sais pas. Il n’insista pas, ne demanda rien, se contenta de la regarder faire. – D’accord, – dit-il enfin. – D’accord, – fit écho Véronique. … Elle passa son samedi et dimanche chez ses parents en ignorant les rares textos de Cyril. « Comment tu vas ? » – ping le matin. Véronique regarda l’écran, posa le téléphone. « On peut s’appeler ? » – le soir. Elle laissa aussi sans réponse. Qu’il réfléchisse. Qu’il vive ce silence, qu’il ressente un peu cette solitude qui lui pesait à elle depuis des mois dans leur appartement silencieux. … Dimanche, elle retrouva Léa et Océane dans un petit café du boulevard Saint-Germain. Ambiance cosy, grands canapés, parfum de cannelle – cadre parfait pour une discussion de filles. – Et là, il me sort : c’est des bêtises, les gens normaux font ça en dix minutes ! – Véronique but une gorgée de latte. – Tu te rends compte ? Léa échangea un regard lourd de sens avec Océane. – Véroc’, – Léa se pencha vers elle, le regard aigu, – tu réalises que ce n’est qu’un début ? – Comment ça ? – Ben, aujourd’hui il méprise ta guirlande, demain c’est toi qu’il méprisera totalement. Océane hocha la tête avec tant d’enthousiasme que ses boucles d’oreilles tintinnabulèrent. – Mon ex mari a commencé pareil ! À la fin, il ne se préoccupait plus que de son petit confort à lui. – Les hommes ne changent pas, – dicta Léa avec l’assurance d’une psy de couple. – C’est immuable. Tu pourras t’épuiser, ça ne le touchera pas. Véronique tournait sa tasse dans ses mains. Quelque chose la dérangeait. Un sentiment étrange… – Les filles, ça n’est qu’une engueulade… – Une engueulade ? – Océane éclata de rire. – Mais Véro, c’est un signe ! Le premier, mais il y en aura d’autres. On est déjà passées par là. – Exactement, – renchérit Léa. – Pose-toi les bonnes questions. Pourquoi s’accrocher à ce qui est déjà fichu ? Véronique releva la tête. Dans les yeux de ses amies brillait une lueur étrange. Ce n’était pas de l’empathie. Pas de l’inquiétude. Plutôt de l’attente ? De la satisfaction ? Un plaisir discret ? Léa et Océane, toutes deux divorcées, vivaient seules désormais, avec leurs chats et des séries interminables. Et soudain, Véronique comprit : elles ne voulaient pas l’aider. Elles voulaient la voir rejoindre leur « club ». – Merci pour vos conseils, les filles, – sourit Véronique. – J’y réfléchirai. Mais elle pensait déjà à autre chose. … Le lundi fut interminable. Le soir, Véronique se regardait dans la vitre du métro, angoissée par ce qui l’attendait en rentrant. Le trousseau tourna dans la serrure. Elle poussa la porte… et s’arrêta net. Du salon fusait une lueur douce. Des centaines de petites lumières scintillaient sur le sapin – parfaitement disposées. La guirlande « rosée » entourait chaque branche exactement comme elle en avait rêvé. L’ambiance féerique emplissait leur appartement. Cyril sortit de la chambre, l’air penaud, les bras ballants. – Véro… – C’est toi qui as fait ça ? – Euh… oui. J’ai tout refait. Trois fois, pour être honnête. C’est pas du tout si facile. Véronique resta sans voix. Elle le regarda, puis le sapin, puis lui. – Pardon, – Cyril fit un pas vers elle. – J’ai été con. Tu voulais du beau, moi… J’ai vraiment très mal réagi. – Cyril… – Attends, laisse-moi finir. Je suis allé voir maman ce week-end. Elle… elle m’a franchement remis les idées en place. M’a expliqué que c’était important pour toi d’avoir un vrai nid. Que j’aurais dû m’en rendre compte. Excuse-moi. Les larmes montèrent aux yeux de Véronique. – Ta mère t’a dit tout ça ? – Oui. Et plein d’autres choses. Qu’on ne doit jamais mépriser les petits gestes. Que, sans le vouloir, je t’avais blessée. Les larmes coulaient toutes seules ; elle ne chercha pas à les retenir. Cyril s’avança et la prit dans ses bras – fort, sans lâcher. – Tu m’as manqué, – murmura-t-il dans ses cheveux. – Ces deux jours sans toi, c’était horrible. – Toi aussi, – souffla-t-elle. Ils restèrent ainsi longtemps, enlacés. Les lumières du sapin dansaient sur les murs. … Le Réveillon, ils le passèrent tous les deux. Champagne, salade piémontaise, clémentines et la fameuse guirlande « rosée » enfin scintillante. Les douze coups, le tintement des verres, le baiser sous le sapin. – Bonne année, – Cyril la serra contre lui. – Bonne année, – sourit Véronique. Quand Léa et Océane apprirent la réconciliation, leurs félicitations sonnèrent si faux que Véronique dut se retenir d’éclater de rire. « Bon, tant mieux pour toi », marmonna Léa. « Pourvu que ça dure vraiment », glissa Océane avec ce petit air de doute qui voulait tout dire. Véronique raccrocha, et ne rappela plus jamais. Elle comprit soudain : beaucoup d’amies ne savent qu’écouter la misère des autres, car le bonheur leur est insupportable. C’est plus facile de compatir aux chagrins que de se réjouir du bonheur d’autrui. Mais pour être heureux, il faut d’autres personnes autour de soi. Des proches, les vrais…
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