La lettre qui sest perdue
Ma grand-mère, Renée, était installée près de la fenêtre, même si dehors il ny avait presque rien à regarder. La cour était déjà plongée dans la pénombre, le lampadaire vacillait, séteignant par moments comme sil rechignait à faire son travail. Sur la neige, quelques traces de chiens, de passants ; au loin, la concierge raclait le trottoir avec sa pelle avant que le silence ne revienne.
Sur le rebord de la fenêtre, ses lunettes à monture fine attendaient à côté de son vieux téléphone portable à la coque fissurée. Parfois, lappareil vibrait furtivement, lorsque des photos ou des messages vocaux tombaient dans le groupe de discussion familial, mais aujourdhui, rien. Lappartement baignait dans une tranquillité pesante. Lhorloge du salon scandait les secondes plus bruyamment quil ne le faudrait.
Elle se leva, fit son chemin vers la cuisine et alluma la lumière. Lampoule au plafond ne répandait quun halo jaunâtre, suffisamment faible pour créer une atmosphère de début de soirée. Sur la table, une assiette de ravioles refroidies, recouverte par une soucoupe. Renée les avait préparées plus tôt, juste au cas où quelquun passerait. Personne nétait venu.
Elle sassit à la table, prit une raviole, la mordit la pâte, devenue caoutchouteuse, la déçut aussitôt. On pouvait toujours manger, mais le plaisir ny était pas. Elle se versa une tasse de thé dune vieille théière émaillée, écoutant le bruit de leau qui coule, et laissa échapper un soupir, inattendu, profond et lourd. C’était comme si quelque chose sétait décollé de sa poitrine pour venir sasseoir à côté delle.
Pour qui je me plains, pensa-t-elle alors. Tout le monde est vivant, Dieu merci. Jai un toit, de quoi manger. Pourtant
Malgré tout, elle se remémora des bribes de conversations de ces derniers jours. La voix de sa fille, Élodie, tendue à lextrême :
Maman, je ne peux plus continuer comme ça avec lui. Il recommence encore
Et celle de son gendre, Thierry, un brin ironique :
Elle ten parle, hein ? Dis-lui que la vie ne se déroule pas toujours comme elle veut.
Et puis son petit-fils, Martin, qui ne répondait que par des « ouais » au téléphone quand elle prenait de ses nouvelles. Ces « ouais » latteignaient plus que tout. Autrefois, il pouvait lui raconter pendant des heures ses journées au collège, ses amis. Il avait grandi, bien sûr. Mais tout de même.
Chez elle, il ny avait pas de cris, pas de portes claquées. Mais il y avait cette paroi invisible, dressée entre les mots. Des piques, des non-dits, des blessures jamais avouées. Elle, au milieu, essayant de naviguer entre sa fille et son gendre sans en dire trop ni trop peu. Parfois, Renée se demandait si elle était responsable, si elle avait mal élevé, mal conseillé, ou gardé le silence quand il naurait pas fallu.
Elle but une gorgée de thé, grimaca, sétant brûlée la langue, et se souvint soudain quand Martin était tout petit, ils avaient écrit ensemble une lettre au Père Noël. Il traçait avec ses mains maladroites « Apporte-moi un jeu de construction, et que maman et papa arrêtent de se disputer ». Elle avait ri alors, lui caressant la tête et promettant que le Père Noël entendrait tout.
Mais maintenant, ce souvenir lui donnait presque honte, comme si elle avait trompé lenfant. Sa fille et Thierry navaient jamais vraiment cessé de se chamailler ils étaient simplement devenus plus discrets.
Elle repoussa sa tasse, essuya la table, qui était déjà propre, puis se dirigea vers la chambre pour allumer sa lampe de bureau. La lumière tombait sur lancien secrétaire où elle nécrivait presque plus à la main. Tout passait par le téléphone : textos, émoticônes, messages vocaux. Le stylo, pourtant, attendait parmi les crayons dans son pot, tout près du carnet quadrillé.
Renée sarrêta, les regards posés sur eux. Et elle pensa : Et si
Cétait une pensée absurde, presque puérile, mais elle lui réchauffa le cœur. Écrire une lettre. Une vraie lettre, sur du papier. Non pas pour avoir un cadeau. Juste demander. Pas aux gens, qui ont tous leurs raisons et leurs comptes à régler, mais à quelquun qui ne doit rien à personne.
Elle se moqua delle-même. Une vieille dame qui veut écrire au Père Noël, quelle idée ! Mais sa main sempara déjà du carnet.
Elle sassit, remit ses lunettes en place, prit son stylo. La première page comportant des notes anciennes, elle la tourna et trouva une feuille vierge. Elle hésita, puis inscrivit : « Cher Père Noël ».
Sa main trembla légèrement, elle avait honte, comme si un regard indiscret lobservait. Elle scruta la pièce vide, le lit soigneusement fait, larmoire aux portes closes. Personne.
Bah, chuchota-t-elle, autant continuer.
« Je sais que tu es pour les enfants, mais moi jai déjà mon âge. Je ne te demanderai pas de manteau, de télévision ni dautres choses. Jai ce quil me faut. Je voudrais juste une chose : fais en sorte quil y ait la paix dans notre famille.
Que ma fille et Thierry cessent de se quereller, que mon petit-fils ne me fasse pas sentir quil est un étranger. Quon puisse être à table tous ensemble sans avoir peur de mal dire. Je comprends que les gens sont parfois les seuls responsables, et que tu ny es peut-être pour rien. Mais si tu peux faire quelque chose, juste un peu, je ten prie. Fais en sorte quon sécoute vraiment.
Respectueusement, Mamie Renée. »
Elle relut la lettre, la trouva naïve et maladroite, comme un dessin denfant. Mais elle ne raya rien. Elle se sentait soulagée, comme si elle sétait confiée à quelquun qui lécoute.
Le papier crissait sous ses doigts. Renée plia la feuille en deux, puis encore une fois. Elle resta assise, la lettre serrée, indécise. Quen faire alors ? La jeter par la fenêtre ? La glisser dans une boîte ? Quelle idée.
Elle se leva, alla chercher son sac à main dans lentrée. Demain, elle prévoyait de passer à la Poste et payer ses factures délectricité et de gaz. Elle déciderait dy glisser la lettre dans une boîte à lettres pour le Père Noël : on en installe partout en décembre. Elle se sentit dès lors moins embarrassée. Elle nétait pas la seule, après tout.
La lettre rejoignit le petit compartiment du sac avec son passeport et les factures. Elle éteignit la lumière. Les horloges continuaient de battre. Elle se coucha, se tourna longtemps dans le lit, écoutant le silence, puis finit par dormir.
Le lendemain matin, elle sortit plus tôt que dhabitude, afin déviter la foule. Dehors, ça glissait ; la neige crissait sous ses pas. Devant limmeuble, sa voisine, Madame Durand, promenait son petit chien Ulysse. Elles échangèrent quelques banalités, puis Renée marcha, serrant la bandoulière du sac dans sa main.
À la Poste, il y avait du monde, la file serpentait devant le guichet pour les paiements. Renée prit place, sortit ses factures et la lettre. Mais pas de boîte pour le Père Noël, seulement des boîtes habituelles, des vitrines de cartes et de timbres.
Elle fut déçue. Voilà, pensa-t-elle, jai encore laissé faire les idées absurdes. Elle aurait pu jeter la lettre à la poubelle mais nen eut pas le cœur. Elle la rangea de nouveau dans le sac, régla ses factures, puis quitta la Poste.
Devant lagence postale, un petit kiosque proposait des jouets et des guirlandes. Une boîte en carton ornée dun autocollant « Lettres au Père Noël » était posée dessus, mais vide la vendeuse enlevait le scotch.
Cest fini pour cette année, dit la dame à Renée en voyant son regard. Hier, cétait le dernier jour. Trop tard maintenant.
Renée acquiesça, sans réel regret elle navait pas dobligations. Elle remercia distraitement, puis rentra chez elle. La lettre au chaud dans le sac, ce petit papier quon ne veut ni oublier ni jeter.
De retour à la maison, elle ôta ses chaussures dans lentrée, suspendit son manteau, posa le sac sur un tabouret pour déballer ses courses. Le téléphone vibra brièvement dans la poche. Un message dÉlodie.
« Maman, salut. On vient te voir ce week-end ? Martin demande après toi, il paraît que tu as de vieux livres dhistoire ? »
Une boule se forma et se délia aussitôt dans sa poitrine. Ils viendraient. Donc tout nétait pas si désespéré. Renée répondit : « Bien sûr, venez. Je vous attends. »
Elle alla en cuisine, rangea ses courses et lança un bouillon. La lettre resta oubliée au fond du sac, sur son tabouret.
Le samedi soir, elle entendit les pas dans lescalier, la porte dentrée claqua. Elle jeta un œil par le judas et distingua leurs silhouettes : sa fille avec un cabas, Thierry avec une boîte, Martin avec son sac à dos sur lépaule. Il avait presque la taille du chambranle, mince, dans sa veste sombre, les cheveux dépassant du bonnet.
Salut, Mamie, dit-il en entrant, maladroit, venant lui faire la bise.
Entrez, entrez, répondit-elle, un rien agitée. Jai sorti les chaussons pour vous.
Bientôt, le couloir fut envahi, lourd de bruit et de voix. Odeurs de rue, de neige, dun cake sucré dans le sac dÉlodie. Thierry râlait que lescalier nétait pas nettoyé, Martin ôtait ses baskets en accrochant la patère du sac à dos.
Maman, on ne reste pas longtemps, prévint Élodie en posant son sac. Demain, on file chez ses parents, tu te rappelles ?
Bien sûr, assieds-toi, jai fait une soupe, dit Renée.
Dans la cuisine, chacun trouva une place au hasard. Thierry près de la fenêtre, Élodie à côté, Martin en face de sa grand-mère. On servit la soupe dans le silence, seules les cuillères tintaient. Puis, peu à peu, la conversation dériva sur le travail, les embouteillages, les prix les mots se suivaient, sans éclat, mais le sous-texte restait tendu.
Martin, tu voulais des livres dhistoire ? demanda Élodie quand ils eurent fini leur assiette.
Ah oui, fit Martin, sortant de sa rêverie. Mamie, taurais des bouquins sur la guerre ? Le prof a dit quon pouvait lire autre chose que le manuel.
Bien sûr, répondit Renée, heureuse. Tu sais, jai toute une série là-haut. Suis-moi.
Ils allèrent tous les deux dans la chambre. Renée alluma la lampe, fouilla sur létagère où salignaient de vieux livres aux reliures usées.
Regarde, expliqua-t-elle en cherchant les titres. Ici sur la Résistance, là sur les civils, là des mémoires Tu cherches quoi exactement ?
Je ne sais pas trop, haussa les épaules Martin. Quelque chose qui ne soit pas trop barbant.
Il se pencha près delle, et Renée aperçut le même petit garçon dautrefois, curieux, jamais à court de questions. Aujourdhui, il se taisait, mais son regard brillait dintérêt.
Prends celui-là, lui tendit-elle un livre à la couverture défraîchie. Il est vivant, plein danecdotes. En tout cas, moi jai adoré le lire.
Martin feuilleta le livre.
Merci, Mamie.
Ils bavardèrent encore un peu, du collège, du prof dhistoire qui, selon Martin, « est plutôt bien, mais un peu gonflé parfois ». Renée écoutait, posait des questions. Elle savourait ce moment simplement parce quil se livrait.
Élodie passa la tête dans la chambre :
Martin, on ne va pas tarder, commence à préparer tes affaires.
Ouais, répondit-il, glissant le livre dans son sac, puis il rejoignit lentrée.
Quand ils partirent, le couloir redevint étroit. Sacs, manteaux, écharpes, « appelle-moi », « noublie pas », « je tenverrai la recette ». Renée les accompagna jusquà lascenseur, attendit quil se ferme, puis rentra dans son appartement.
La quiétude envahit les lieux dès la porte refermée. Renée passa en cuisine, rangea la table. Son sac attendait toujours sur le tabouret, avec la lettre. Machinalement, elle fouilla le compartiment, toucha le papier plié. Un instant, elle songea à le déchirer puis elle le cacha plus profondément et referma la fermeture.
Ce quelle ignorait, cest quen cherchant les livres dans sa chambre, Martin avait effleuré son sac du pied. Il avait aperçu le coin blanc du papier, avec « Cher Père Noël » écrit dessus, et sétait figé. Il nen parla pas sur le moment les adultes étaient là, tout allait trop vite mais ce titre simprima dans sa mémoire.
Le soir venu, une fois chez lui, en sortant le livre de son sac, il repensa à la lettre. Lidée que sa grand-mère une adulte écrive au Père Noël le fit dabord sourire, puis lui parut étrange, puis enfin, inexplicablement, triste.
Dans les jours suivants, retenu par les visites chez dautres proches, les déjeuners de famille, les bavardages, Martin ne parvint pas à en parler. Pourtant, au fond de son esprit, le souvenir du papier ne le quittait pas.
Un après-midi, rentrant du lycée, il envoya un message à sa grand-mère : « Mamie, je peux passer ? Jaurais encore quelques petites choses à voir en histoire. » Elle répondit très vite : « Bien sûr, viens ! »
Martin débarqua chez elle après les cours, sac à dos, écouteurs autour du cou. Dans limmeuble, ça sentait la soupe et la lessive. Renée ouvrit la porte presque immédiatement, comme si elle attendait devant le judas.
Entre, Martin, pose ton manteau. Jai fait des crêpes !
Il déposa son sac sur le tabouret où le sac de Renée était déjà ouvert, laissant dépasser le coin blanc du papier. Il sentit son cœur battre plus fort.
Profitant que Renée saffairait à la cuisine, il saccroupit comme pour refaire son lacet, sortit furtivement la lettre, et la mit dans sa poche. Il savait que ce nétait pas très honnête, mais il narrivait pas à se retenir.
Il se releva, se rendit en cuisine.
Mmm, des crêpes. Génial !
Ils mangèrent, discutant du lycée, du temps, des prochaines vacances. Renée sinquiétait pour ses chaussures, sa santé ; il plaisantait, minimisait ses difficultés.
Plus tard, dans la chambre, il feignit de consulter un livre puis quitta les lieux à lheure habituelle.
Chez lui, enfin dans sa chambre, il déplia la lettre et la posa sur ses genoux. Le papier était légèrement froissé, les coins usés. Lécriture élégante de Renée serpentait sur la page.
Il lut, dabord gêné de se mêler dune confidence puis encore plus troublé en lisant « que mon petit-fils ne me fasse pas sentir quil est un étranger ». Il relut plusieurs fois cette phrase, une boule dans la gorge. Il se rappela ses réponses expéditives, ses coups de fil où il montrait peu dentrain. Ce nétait pas quil naimait pas sa grand-mère, mais tout passait trop vite, entre les contraintes, la fatigue. Elle, elle le vivait comme
Il termina la lecture. Le souhait de paix, la table commune, lidée de sécouter. Il éprouva soudain une tendresse immense pour Renée, eut envie de lui dire quil irait mieux, de la serrer dans ses bras. Mais il eut honte de tout ce pathos.
Il se coucha, le regard vers le plafond, la lettre comme un carré blanc sur la couette sombre.
Et maintenant ? Dire à maman, à papa ? Ils trouveraient ça ridicule, sénerveraient, ou se disputeraient encore plus. Rendre la lettre à Renée ? Elle saurait quil a lu, elle aurait honte. Lui aussi.
Il se tourna dans son lit, le visage enfoui dans loreiller. Les phrases se bousculaient dans sa tête : « que mon petit-fils ne me fasse pas sentir quil est un étranger », « Quon puisse être à table tous ensemble » ça ne sonnait pas comme une requête au Père Noël mais comme une demande adressée à lui.
Au dîner, il essaya de commencer plusieurs fois : « Maman, Mamie », mais était interrompu par les notes, par les histoires de boulot. Il finit son assiette en silence.
La nuit suivante, il dormit mal, la lettre rangée dans le tiroir du bureau, impossible à ignorer.
Le lendemain, au lycée, il raconta à son copain Maxime quil avait trouvé une lettre au Père Noël écrite par sa grand-mère. Maxime rigola :
Trop fort ! Mon papi à moi, il croit quen la retraite
Cest pas drôle, rétorqua Martin, surpris par la dureté de sa propre voix.
Maxime haussa les épaules, changea de sujet, et Martin se sentit encore plus seul avec son étrange secret.
Le soir, il composa le numéro de Renée, puis raccrocha. Ouvrit le groupe familial : photos de tartes, une blague sur les embouteillages, une invitation à un pot au bureau. Rien dintime. Jamais de lettres.
Il écrivit : « Maman, si on faisait Nouvel An chez Mamie Renée ? » et effaça. Il imagina déjà les objections, les voix qui sélèvent pour mieux organiser. Débat, crispation.
Finalement, la seule idée sensée qui lui vint fut : et si on se retrouvait autour dun dîner ? Pas pour une fête, juste ensemble.
Il entra dans le salon où sa mère tapotait sur son ordinateur portable.
Maman dis, ça te dirait quon aille dîner tous ensemble chez Mamie ? Genre un vrai dîner ?
Elle releva la tête, intriguée.
On va déjà la voir de temps en temps.
Oui, mais pas pareil pas juste pour une heure, je veux dire. Prendre le temps de manger, de discuter. Je peux aider à cuisiner, si tu veux.
Sa mère sourit, amusée.
Toi, cuisiner ? Ça va, pourquoi pas. Mais le temps, tu sais papa rentre tard, moi jai mes rapports
On peut le faire samedi, insista Martin. De toute façon, on reste à la maison.
Elle soupira, sappuya contre le dossier.
Je te promets de voir avec ton père, mais je ne garantis rien.
Martin hocha la tête, le visage brûlant. Cétait maladroit, mais il avait franchi une étape.
Le soir, il entendit ses parents discuter dans la cuisine.
Cest Martin qui demande, disait sa mère. Tu te rends compte, il la proposé lui-même.
Quest-ce quon va faire là-bas ? râlait son père. Encore parler santé, retraite
Elle est seule là-bas, souffla sa mère. Et il ne sen fiche visiblement pas.
Un silence, un soupir.
Bon, daccord. On ira samedi.
Martin regagna sa chambre, content davoir remporté une toute petite victoire. Restait celle avec Renée.
Le lendemain, il lappela.
Mamie, salut ! On enfin, on vient samedi chez toi. Genre pour dîner tous ensemble. Je pensais arriver avant pour taider.
Un court silence au bout du fil.
Bien sûr, viens, répondit Renée. On prépare quoi ?
Aucune idée. Je peux couper une salade éplucher des patates !
Pour la salade, on va te montrer ! rit-elle.
Le samedi, il débarqua chez elle avec deux sacs de courses achetés avec sa mère.
Dis-donc, plaisanta Renée, on nourrit tout le quartier ?
Vaut mieux prévoir trop que pas assez, répondit-il.
En cuisine, ils épluchèrent les pommes de terre, coupèrent les légumes. Renée observait la façon dont il tenait le couteau et rectifiait parfois :
Attention, ne coupe pas les doigts.
Ça va, tout roule, grommelait-il, mais écoutait.
Odeur doignons, viande qui grille, radio discrète en fond sonore. Dehors, la cour sassombrissait, les passants pressaient le pas.
Mamie, tu tu crois au Père Noël ? demanda Martin soudain, en coupant les concombres.
Renée tressaillit la cuillère heurta la poêle avec un bruit sec. Pendant un moment, tout sembla sarrêter, jusquà la radio qui baissa le volume.
Pourquoi tu demandes ça ? répliqua-t-elle, prudente.
Il haussa les épaules, feignant linsouciance.
Comme ça Au lycée, ils en parlent.
Elle mélangea la viande, éteignit la gazinière, se tourna vers lui. Il y avait une inquiétude dans son regard.
Petite, oui. Ensuite je ne sais plus trop. Il existe peut-être, mais pas comme à la télé. Pourquoi ?
Rien. Ça serait bien sil existait.
Ils gardèrent le silence un moment, chacun plongé dans ses pensées. Elle retourna à sa poêle, lui à ses légumes. Martin nosa pas parler du papier trouvé. Mais quelque chose avait changé comme si une vérité flottait dans lair, sans être prononcée.
Vers la fin de journée, les parents arrivèrent. Son père un peu fatigué, moins bougon que dhabitude ; sa mère portait une tarte, cuite le matin.
Eh bien, sexclama le père en voyant la table, cest pour une colonie ?
Tout ça, cest grâce à Martin ! lança Renée.
Ah bon ? le père jeta un regard surpris. Bravo alors !
Ça va, je gère, rétorqua Martin.
Ils sinstallèrent tous. Au début, la gêne était palpable, chacun surveillant ses propos. Mais la nourriture déliera rapidement les langues. On raconta des histoires denfance, la fois où Élodie sétait perdue au Monoprix. Le père évoqua ses collègues, un épisode drôle au travail. Renée éclatait de rire, parfois la main sur la bouche.
Martin les observa, pensant à la lettre. Entre les paroles et les rires, il y avait un autre dialogue celui du souhait de Renée : sécouter vraiment.
À un moment, pendant que sa mère servait le thé, elle se confia :
Maman, pardon si on vient si peu. Avec notre vie
Elle ne cherchait pas dexcuses, mais une reconnaissance. Renée baissa légèrement les yeux, traça du doigt le rebord de sa soucoupe.
Je comprends, dit-elle doucement. Vous avez votre vie. Je nen veux pas.
Martin sentit un pincement il savait quelle en voulait, sans vouloir lavouer. Mais il y avait dans ses mots la volonté de ne pas accabler.
Ça empêche pas, dit-il, surpris par son audace. On peut venir, sans raison, comme aujourdhui.
Le père sourit sans ironie :
Oui, cest agréable.
Sa mère acquiesça, et dans sa voix, il sentit un effort, une promesse de faire mieux, même un peu.
Le reste de la soirée glissa naturellement sur les études de Martin, les conseils de la famille, les plans dorientation. Renée suivait, parfois perdue dans les nouveaux termes, mais toujours à lécoute.
Avant de partir, dans lentrée, tout le monde sagitait pour retrouver ses manteaux et ses écharpes. Le père aidait Renée à ranger la grosse marmite, la mère débarrassait la table.
Maman, dit-elle en enfilant son manteau, la prochaine fois, on fera pareil, promis !
Avec plaisir, répondit Renée. Je nattends que ça.
Martin attendit que ses parents passent dans le couloir. Il sapprocha du secrétaire où se trouvait le carnet et le stylo. La lettre, pliée dans sa poche, il décida de ne jamais la rendre. Trop de choses dites dedans, il ne voulait pas la remettre simplement dans le sac de sa grand-mère.
Mamie, dit-il dans un souffle, ses parents déjà dehors, si tu veux que quelque chose change entre nous, dis-le. Pas besoin décrire à qui que ce soit. Dis-le à nous, simplement.
Renée le fixa, dabord surprise, puis attendrie.
Daccord, si jy pense, je vous le dirai.
Il hocha la tête et franchit la porte. Dans lascenseur, ils descendirent ensemble.
Renée, elle, resta dans lappartement silencieux. Elle sassit sur le tabouret de la cuisine, devant les tasses et les miettes de tarte. Lodeur de viande grillée et de thé flottait encore. Elle passa la main sur la nappe.
Une sensation étrange la nimba pas du bonheur, mais une forme tranquille de soulagement, comme si la fenêtre de la pièce laissait passer un air frais. Les tensions ne disparaîtraient pas, elle le savait. Sa fille et Thierry auraient encore des désaccords, Martin garderait ses secrets. Mais au moins, ce soir, autour de cette table, ils sétaient rapprochés, un peu.
Elle pensa à sa lettre. Où pouvait-elle être ? Au fond du sac ou bien perdue, ou bien trouvée. Mais elle se rendit compte que ça importait moins désormais.
Renée sapprocha de la fenêtre. Dehors, sous le lampadaire, des enfants jouaient, façonnaient des boules de neige. Un garçonnet en bonnet rouge riait fort, sa voix résonnant jusquau troisième étage.
Renée posa son front contre la vitre froide et sourit, timidement, comme si elle saluait ce rire lointain mais familier.
Dans la poche du manteau de Martin, la lettre restait là, souvent relue non comme une supplique à un être imaginaire, mais comme un rappel de ce que lon attend dun proche qui vous prépare la soupe et espère un coup de fil.
Jamais il nen parla à ses parents. Mais la prochaine fois, quand sa mère déclara quelle était trop fatiguée pour aller chez Renée, Martin répondit calmement :
Jirai tout seul alors.
Et il y alla. Sans occasion précise, sans fête. Seulement parce quil le voulait. Ce nétait pas un miracle, juste un petit pas vers la paix souhaitée sur du papier quadrillé.
Renée lui ouvrit, un peu surprise, ne posa pas de questions. Elle se contenta de dire :
Entre, Martin. Je viens de mettre leau à bouillir.
Et cela suffit pour que lappartement retrouve sa chaleur.
Ce jour-là, jai compris quil nest pas nécessaire dattendre les miracles : les gestes simples, répétés, finissent par créer le climat de paix quon croyait réservé aux contes pour enfants.



