La garde du Nouvel An
Depuis ce matin, la neige humide tombait sans relâche : elle saccrochait aux semelles des bottes, aux rambardes, même à la pancarte : « Institut municipal déducation extra-scolaire ». Vers midi, le froid sinstallait, transformant la bouillie chaotique du trottoir en une croûte craquante, bien collée sous les pas.
Serge Dupont monta les marches, sagrippant à la barre glaciale. Dans sa poche, ses clés sentrechoquaient ; sur lépaule, son sac pesait : un thermos, une boîte de lentilles, un carnet. Dans le hall, ça sentait la serpillère mouillée et la chaleur fatiguée du vieux radiateur, celle qui sent le métal rouillé après des jours dinactivité.
La lampe au plafond diffusait un jaune blafard, comme si elle rêvait elle-même dun lit douillet.
Serge enleva son bonnet, le pendit au portemanteau et frotta machinalement sa nuque grisonnante. Il croisa dans le miroir derrière la banque daccueil le visage dun homme proche de la soixantaine, large, nez bien français, regard fatigué mais doux. Des traces de neige saccrochaient à son col.
Eh bien, vieux héros, chuchota-t-il. Dernière ronde de lannée.
Sur une chaise à côté, la gardienne de jour, Josiane Moreau, tricotait sans bruit dans son gilet de laine. Prête à partir, doigts dans des mitaines usées, elle rangeait quelques pommes, clémentines et paperasses dans un sac.
En retard, fit-elle, sereine. Je me voyais déjà passer le Nouvel An derrière ce bureau.
Le bus a calé au carrefour, se justifia Serge. Le trou, encore jamais réparé.
Des trous, on en a partout, soupira Josiane. Allez, prends la relève.
Ils sattablèrent, ouvrirent le registre de passation, griffonnèrent leurs paraphes.
Les caméras marchent, lalarme aussi, énonça-t-elle. Les clubs sont annulés, tout le monde en vacances jusquau dix. Il reste la grande salle : le sapin nest pas fini. Et ne va pas dans le bureau du directeur : lélectricien viendra après les fêtes, la prise fait des caprices.
Je note, répondit Serge.
Les appels vont arriver, ajouta-t-elle. Tout le monde oublie quon est « théoriquement sur place » même porte fermée. Toi, tas la voix posée, tu sauras expliquer.
Serge eut un sourire : diplomate, disons quil sen passait, mais il était réputé pour calmer les colères juste par son ton.
Alors, le retour ?
Oui, sourit-elle. Ma petite-fille va venir, on prépare les salades. Et toi, pourquoi encore te sacrifier en nuit de fête ?
Serge haussa les épaules.
Cest plus calme ici. Et y a la prime.
Josiane coula un regard curieux, mais ne creusa pas.
Si tu veux, appelle, mais franchement je compte sur une soirée sans tempêtes !
La porte claqua derrière elle, et le silence sinstalla juste la ventilation, les soubresauts du radiateur.
Serge sortit son thermos, sa tasse, son tupperware. Il disposa tout comme à larmée, ôta sa montre, la posa. Trois heures. Minuit semblait plus loin que la Lune.
Il se servit du thé. Une voisine, madame Nicole, lui avait donné du tilleul séché, « pour les nerfs ». Les nerfs de Serge étaient calmes, le parfum du tilleul lui plaisait.
Le vieux téléphone « Accueil » sonna, autocollant sur la coque.
Institut municipal, poste daccueil, annonça-t-il.
Bonjour ! semballa une femme. Y a cours aujourdhui ? On vient pour langlais
Non, cest les vacances jusquau dix, répondit-il doucement. Votre prof ne vous a pas appelée ?
Non On était presque prêts !
Alors déposez les manteaux, buvez un thé chaud. Avec ce temps, vous nattraperez quun rhume ici ! Aujourdhui, cest morne.
Rires, remerciements, vœux enthousiastes.
Deux autres appels suivirent : une maman râla sur « le manque dinfos », un homme demanda la compta. Serge répéta, stoïque : létablissement fermé, seul le gardien reste en faction.
À six heures, la nuit sétait bien installée. Derrière la porte vitrée, les phares filaient dans la brume de neige. Serge sinstalla, alluma son mini-téléviseur, son faible volume plus une veilleuse quune distraction.
Personne ne lattendait chez lui. Sa femme, décédée cinq ans plus tôt. Le fils vivait à Bordeaux, appel rare : boulot, enfants, crédit. Petit-fils vu deux fois en vrai, deux fois sur écran. De vrais proches, mais derrière une paroi invisible.
À sept heures, une agitation : la porte grince, le froid envahit le couloir. Un livreur en doudoune rouge débarque, boîte à la main, yeux rougis.
Bonsoir, souffla-t-il. Livraison.
Pour qui ? demanda Serge.
Le livreur vérifia.
« Institut municipal » sur Tatiana Vivier. « Pour léquipe de garde ». Pizza. Cest déjà payé.
Serge cligna des yeux.
Tatiana la comptable ?
Jsais pas, avoua le livreur. Je dois juste donner la boîte.
Serge rit doucement.
Cest sans doute la directrice qui pense aux survivants. Merci, je signe.
Le livreur lui remit la pizza, soulagé.
Merci ! Les retours, cest infernal. Bon réveillon !
Pareil, fit Serge.
Le livreur jeta un œil au hall désert.
Vous êtes seul ?
Presque, répondit Serge. Jusquà nouvel ordre.
Le livreur disparut.
La boîte était bien chaude. Serge souleva le couvercle : la vapeur, lodeur de fromage envahirent son refuge.
La patronne elle a du cœur, marmonna-t-il.
Il mangea une part, puis une seconde, et la porte regrinça.
Cétait Sandrine, la femme de ménage, la quarantaine, doudoune sombre, joues rouges, doigts mouillés dans ses mitaines.
Oh ! fit-elle en voyant la pizza. Je tombe à pic ?
Salut, Sandrine. Tu bosses ce soir ? Alors oui, « heures de garde » obligent !
Taux festif, lâcha-t-elle. On dit : pour ceux qui veulent, cest ouvert. Après les fêtes, les enfants vont débarquer, alors autant prévoir.
Elle réchauffa ses mains.
Ça sent bon, avoua-t-elle.
Cadeau de la chef pour « les gardiens », sourit Serge en rapprochant la pizza. Tu veux ?
Jessaie de pas manger au boulot commença-t-elle, mais son regard restait collé au fromage fondant. Enfin cest la Saint-Sylvestre.
Serge ninsista pas, rapprocha juste la boîte.
Sandrine prit un bout, grignota prudemment.
Chaud ! sétonna-t-elle. On dirait un film.
Au cinéma, cest souvent moins bon, se moqua Serge.
Sandrine se fendit dun rire clair, presque jeune fille.
Je file faire WC et couloirs, déclara-t-elle. Si besoin, hurle.
Hurler à qui ? interrogea Serge. On est seuls ici !
Sandrine sen alla, le seau cria sur les carreaux. Au loin, lécho deau courante.
Et vers vingt heures trente, la porte souvrit à nouveau. Un jeune homme à lunettes et sac à dos respirant fort entra.
Bonsoir. Je cherche Tatiana Vivier, la comptable. Elle a dit quelle laisserait un papier ici, cest très urgent. Pour la banque. Je dois le charger avant minuit, sinon ma demande saute. Fin d’année, cest le rush
Serge lobserva : visage crispé, lèvres sèches.
Nom ?
Lefèvre.
Serge ouvrit le placard à courriers. Au milieu des chemises et paquets de clés, un enveloppe blanche : « Lefèvre. À la garde ».
Tiens. Tatiana na pas menti.
Lefèvre soupira comme si on lui déchargait un sac de briques.
Merci Vous imaginez pas Jai cru que cétait fichu. Je je peux vous laisser des chocolats ? Cétait pour les enfants.
Donne-les aux enfants, balaya Serge. Va profiter de ta soirée plutôt querrer dans les couloirs vides.
Lefèvre acquiesça, sourire timide.
Joyeux Nouvel An. Que tout se passe le mieux possible.
Merci. Pareil.
Porte refermée, Serge resta quelques secondes à contempler la neige derrière la vitre. Un peu de chaleur montait dans son cœur, pas grâce à la pizza mais au fait que sa présence comptait pour quelquun.
Sandrine repassa, mouillée, crevée.
Dis, taurais encore un bout là-dedans ?
Bien sûr. Tant que cest tiède !
Ils mangèrent ensemble, sans bavardage. Puis Sandrine, essuyant ses doigts :
Mon fils est parti chez sa belle-mère. « Plus pratique. » Moi, jdis : et moi ? Lui : « Maman, tes au boulot ! » Alors jsuis venue ici. Au moins cest franc.
Elle esquissa un sourire, la fatigue ne se masquait pas.
Mon petit-fils est à Lyon, dit Serge. Je le verrai à la télé, ça ira.
La télé, cest pas des humains, soupira Sandrine.
Parfois cest mieux, plaisanta-t-il. Ça contrarie moins.
Tu parles ! Ça técoute même pas, ricana-t-elle.
À dix heures, Sandrine terminait.
Je file, le métro va fermer sinon, jcouche ici.
On aurait fini la pizza, proposa-t-il.
Non merci ! Moi, je rêve dun bon vieux céleri rémoulade. Bonne année, Serge !
Pareil !
Une fois partie, la paix sinstalla, mais plus douce. Le silence laissa percevoir le tic-tac de la montre posée sur la table.
À la télé, on diffusait les direct du Nouvel An : Champs-Élysées, bonnets de laine, animateurs surexcités. Serge baissa encore le son.
À minuit moins le quart, la porte grince une ultime fois.
Une jeune femme denviron 25 ans se tient là, grand manteau, sac géant. Neige sur les cils, joues humides, de vent ou de larmes. Le sac tintinnabule, sûrement des boules de Noël.
Bonsoir hésite-t-elle. La « sapin des rêves », il est encore là ?
Serge fronce les sourcils.
Quel sapin ?
Eh balbutia-t-elle. Dans le groupe des bénévoles, on ma donné ladresse. On a droit dapporter des cadeaux avant minuit : pour enfants du personnel ou du foyer à côté, ceux sans famille. Je javais promis. Mon téléphone a buggué, jai peut-être pas vu le changement dorganisation.
Serge soupira.
Mademoiselle ce soir, tout est fermé. Létablissement est désert. Si cétait prévu, cest tombé à leau ou reporté.
Elle hocha la tête, résignée.
Je comprends. Excusez-moi. Je vais pas vous déranger plus longtemps.
Au moment où elle allait partir, Serge sentit tout à coup quelle risquait daffronter dehors seulement la neige et son chagrin mouillé. Les mots lui vinrent sans réfléchir.
Attendez, dit-il.
Elle sarrêta.
Jai du thé chaud, dit-il, désignant la table. Et de la pizza. Si vous nêtes pas pressée Venez patienter pour les douze coups. Il fait un froid de canard dehors.
La jeune femme ouvrit de grands yeux.
Je ne vous gêne pas ?
Qui donc tu gênerais ? Les murs ?
Elle sapprocha, ôta son manteau. Un pull avec des rennes en dessous.
Moi cest Manon, dit-elle, sinstallant en bord de chaise.
Serge Dupont.
Il lui servit du thé, fit glisser la pizza.
Merci, dit Manon, comme si elle remerciait dêtre remarquée, pas pour la boisson.
Quelques instants passèrent en silence. Au-dehors, les feux dartifice commençaient à séclater.
Je voulais pas rentrer, avoua Manon. Trop de silence, trop de pensées là-bas. Jai vu lannonce du « sapin », je me suis dit : ce sera utile, je serais un peu importante. Et voilà, jarrive, cest tout bête.
Cest pas bête, répondit Serge. Parfois il suffit juste dêtre avec quelquun, même inconnu.
Elle lui adressa une sorte de sourire de gratitude.
Et vous, pourquoi être là aujourdhui ?
Il haussa les épaules.
Quelquun doit bien assurer. Et puis, moi je suis bien ici.
Ici, au moins, quelquun passe, murmura Manon.
Tu es passée, sourit-il, surpris de son propre ton.
À la télé, le président faisait son entrée. Serge mit le son à zéro.
Vous écoutez pas ?
Je sais déjà le discours, plaisanta-t-il. Ce qui compte, ce sont les douze coups.
Ils restèrent ainsi. Puis, les carillons.
Serge leva sa tasse.
Allez Bonne année.
Bonne année, sourit Manon.
Ils tintèrent leur tasse de thé, dehors un feu dartifice tapait la vitre.
Manon, gênée, extirpa du sac une petite boîte avec ruban.
Javais cétait mon cadeau, des chaussettes chaudes, en laine. Pour une personne seule. Puisque tout est annulé je peux ? Il fait glacial ici, et vous gardez la nuit.
Manon, commence Serge.
Si, insiste-t-elle. Les autres, je ramènerai demain. Mais vous vous êtes là. Ce soir.
Il accepta les chaussettes. La laine était douce, un peu piquante du vrai artisanal.
Merci. Ça faisait des lustres quon mavait pas fait de cadeau.
Manon lui sourit franchement.
Il était temps !
Ils bavardèrent encore : neige, courses de Noël, galère des cadeaux pour ados. Puis Manon se leva.
Je dois rentrer Ma mère imagine que je suis chez une amie. Elle va sinquiéter.
File, acquiesça Serge. Merci dêtre venue.
Non, merci à vous. Vous mavez sauvé mon réveillon.
À la porte, elle hésita.
Vous êtes là souvent ? Je peux revenir pour discuter ?
Bien sûr, fit Serge. La garde est toujours là.
Elle sen alla.
La paix qui suivait était légère, apaisée. Serge enfila les nouvelles chaussettes sur les siennes ses pieds devinrent tout de suite plus joyeux.
Minuit passé, les feux dartifice sespacèrent.
Son vieux téléphone personnel vibra soudain carcasse égratignée, il nappelait jamais.
Lécran afficha : Fils.
Serge appuya sur le bouton vert.
Allô.
Papa, bonne année ! Le ton familier, presque étranger.
Bonne année à toi, répondit Serge.
On on a fait les classiques : table, salades, les petits, cest la folie. Eh, merci pour le virement ! On était trop juste sur le crédit.
Serge attendit un instant.
Oh, cest rien, dit-il.
Ben si ! insista son fils. On voulait te proposer de venir, mais tas dit que tu bossais
Le boulot, cest le boulot, acquiesça Serge.
Papa dit son fils, rassemblant son courage. Tu pourrais venir après les fêtes ? On te garde une chambre, ton petit-fils a demandé : « Où est papi ? »
Serge sentit une chaleur inattendue en lui, pas douloureuse, juste profonde.
Je viendrai, dit-il, presque surpris. Il faut que je voie le planning.
Organise-toi ! On sera ravis. Bon, papa, je te laisse, ça sagite ici. Encore bonnes fêtes !
Vous aussi, murmura Serge, raccrochant.
Il resta là, le téléphone dans sa main, puis le posa à côté de la montre. Une sensation étrange : comme si quelque part, une fenêtre souvrait sur de lair frais.
Serge prit son carnet, ouvrit une page blanche, écrivit soigneusement :
« Après les fêtes : demander deux jours de congé. Appeler le fiston, fixer une date. »
Ses lettres sélargissaient, mais lessentiel était limpide.
Carnet rangé, il se resservit du thé, éplucha une clémentine quartier par quartier. Leau gouttait quelque part, la ventilation ronflait. Et dans ce calme, Serge se sentit soudain moins gardien de vies étrangères, plus homme avec des projets à lui tout petits, mais bien à lui.
Il tendit les jambes dans ses nouvelles chaussettes, contempla la rue blanche et dit tout haut, pour lui-même :
Bon, voyons ce que ça donnera.
Dehors, la neige tombait, et dans linstitution déserte régnait une paix étrangement douce.



