La lettre jamais arrivée : Chronique d’une grand-mère à sa fenêtre, d’un vœu secret glissé dans sa sacoche, des silences d’une famille parisienne en hiver et du petit miracle d’un dîner partagé qui rapproche, enfin, parents et petits-enfants autour du vieux bloc-notes à carreaux.

La lettre qui ne parvint jamais

Ma grand-mère est restée longtemps assise près de la fenêtre, même sil ny avait presque rien à voir dehors. Dans la cour derrière limmeuble de Montrouge, la nuit tombait tôt ; le lampadaire sous ses vitres clignotait, tantôt allumé, tantôt éteint, paresseux. Sur la neige fine, quelques traces de chiens et de passants se croisaient. Au loin, la gardienne poussait la pelle avec des gestes las, puis le silence retombait, épais.

Sur le rebord trônaient ses lunettes à monture dorée et un vieux téléphone à écran rayé, presque hors dusage. Ce téléphone vibrait parfois, sec et bref, lorsque des photos ou des vocaux arrivaient sur le groupe familial mais aujourdhui il restait muet. Lappartement sentait limmobilité. Lhorloge au mur scandait les secondes plus fort quil ne faudrait.

Elle se leva, gagna la cuisine, alluma la lumière. Lampoule sous le plafond projetait un disque jaune et terne. Sur la table, une assiette recouvrait un plat de raviolis froids quelle avait préparés en début daprès-midi, au cas où quelquun passerait. Personne nétait venu.

Elle sassit, saisit un ravioli, mordit dedans, le reposa aussitôt. La pâte était devenue caoutchouteuse. Ça se mangeait, mais ça noffrait aucune joie. Elle se versa du thé depuis sa vieille bouilloire en émail, écouta leau qui chantonnait dans le verre, et soupira, surprise de sentendre.

Ce soupir était lourd comme si quelque chose sétait détaché de sa poitrine et venait sinstaller à côté delle sur le tabouret.

Pourquoi jai lâme en peine, se dit-elle. Tout le monde va bien, grâce à Dieu. Jai un toit au-dessus de la tête. Pourtant…

Malgré tout, des bribes de conversations récentes tournaient dans sa tête. La voix de sa fille, tendue comme un fil :

Maman, je ne peux plus continuer comme ça avec lui. Il recommence toujours…

Et celle de son gendre, un peu railleuse :

Elle se plaint, hein ? Dis-lui que la vie nest pas un concours de désirs exaucés.

Et son petit-fils, Pierre, lançant un ouais expéditif à lautre bout du fil lorsquelle lui demandait comment il allait. Et ces ouais faisaient plus mal que tout. Avant, il pouvait parler des heures décole, damis. Maintenant il avait grandi. Mais quand même.

Devant elle, leur dispute ne sétalait jamais, pas de claquements de porte. Il y avait juste entre les mots un mur invisible : des piques, des allusions, de la rancune que personne navouait. Elle essayait, passant de sa fille à son gendre, de nen dire ni trop ni trop peu. Souvent, elle se demandait si tout ça était sa faute : mal élevée, mal conseillée, mal tue.

Elle but une gorgée de thé, grimaça trop brûlant et soudain se rappela un souvenir : quand Pierre était petit, ils avaient écrit ensemble une lettre au Père Noël. Il traçait maladroitement : Apporte-moi un jeu de construction et fais que maman et papa ne se disputent plus. Elle lavait alors caressé en riant, assurant que le Père Noël entendrait tout.

Cette mémoire la fit rougir, comme si elle avait menti à son petit-fils. Car sa mère et son père navaient jamais arrêté de se chamailler. Ils sétaient simplement faits plus discrets.

Elle repoussa son verre, essuya la table, même si elle était propre. Puis elle revint dans le salon, alluma la lampe de bureau. Sa lumière tombait sur le vieux secrétaire, où elle nécrivait presque plus à la main. À la place, le téléphone : messages, émoticônes, vocaux. Pourtant, un stylo dormait dans son pot, à côté dun carnet quadrillé.

Elle hésita, regardant ces objets, puis pensa : Et si…

Lidée était enfantine, absurde, mais lui donnait un peu de chaleur au creux du cœur : écrire une lettre. Une vraie, sur du papier. Non pas pour recevoir un cadeau. Juste pour demander. Pas aux gens accaparés, mais à quelquun qui, en théorie, ne devait rien à personne.

Elle se moqua delle-même. La vieille perd la tête, se met à écrire au Père Noël. Mais déjà sa main semparait du carnet.

Elle sinstalla, ajusta ses lunettes, prit le stylo. Sur la première page, des notes anciennes ; elle tourna la feuille, trouva du blanc. Elle sarrêta, puis griffonna : « Cher Père Noël ».

Un frisson la parcourut, gênée comme si on lisait par-dessus son épaule. Elle jeta un œil à la pièce vide, au lit bien fait, à larmoire fermée.

Tant pis, chuchota-t-elle, poursuivant :

« Je sais que tu es là pour les enfants, et moi je suis vieille. Je ne te demanderai ni manteau, ni télévision, ni aucune babiole. Jai ce quil me faut. Je voudrais juste une chose : sil te plaît, fais quil y ait la paix dans notre famille.

Que ma fille et mon gendre restent daccord, que mon petit-fils ne se mure pas dans le silence. Quon puisse sasseoir ensemble, sans craindre la moindre parole de travers. Je sais bien que ce sont les hommes qui sempoisonnent, que tu ny peux rien. Mais peut-être peux-tu aider, rien quun peu. Je nai sans doute pas le droit de demander, pourtant je le fais. Si tu peux, fais quon sécoute.

Avec tout mon respect, Mamie Lucie ».

Elle relut ce quelle venait décrire. Les mots lui parurent naïfs, maladroits, comme un gribouillis denfant. Elle nen effaça rien. Elle se sentit soulagée, comme si elle avait parlé à quelquun et non au vide.

La feuille crissait sous ses doigts. Avec soin, elle la plia, puis encore. Elle la garda un instant dans ses mains, incertaine. Où la mettre ? La jeter par la fenêtre ? Dans une boîte aux lettres ? Ridicule.

Elle se leva, alla chercher son sac dans lentrée. Demain, elle devait passer au supermarché et à La Poste, régler les factures de gaz et délectricité. Elle décida : je glisserai la lettre dans la boîte du Père Noël, il y en a partout maintenant. Cette pensée la rassura. Elle ne serait pas la seule.

Elle glissa la lettre dans la pochette du sac, près de sa carte didentité et de ses quittances, puis éteignit la lumière. Lhorloge continuait de tictaquer. Plus tard, allongée, elle resta à écouter le silence avant de trouver le sommeil.

Le lendemain, elle sortit plus tôt quà son habitude, pour être de retour avant midi. Le trottoir était glissant, la neige crissait sous ses pas. Devant limmeuble, sa voisine, avec son bichon, la salua, demanda de ses nouvelles. Elles échangèrent quelques mots, puis Lucie reprit sa route, serrant la lanière de son sac.

Au bureau de poste de la rue Raymond Losserand, il y avait foule. Une file pour payer les factures serpentait vers les guichets. Lucie se plaça en bout de queue, sortit ses papiers et la lettre pliée. Mais pas de boîte spéciale pour le Père Noël, seulement les boîtes classiques, des cartes postales, des timbres derrière la vitre.

Elle se sentit bête. Bien sûr, cétait inventé. Elle aurait pu jeter la lettre à la poubelle, mais sa main sy refusait. Elle la rangea à nouveau, régla ses factures cent dix euros, tout de même et ressortit.

Au coin de la rue, un kiosque vendait des jouets, des guirlandes. Sur le comptoir, une boîte en carton portait linscription « Lettres au Père Noël ». Mais elle était vide, la vendeuse décrocha lautocollant.

On a fermé hier soir, dit-elle à Lucie en la voyant hésiter. Cest trop tard, ils ne liront plus rien maintenant.

Lucie acquiesça avec un sourire poli, sans urgence. Elle remercia, mais ce nétait pas la peine, et rentra chez elle. La lettre était toujours dans la pochette, un petit secret chaud quon garde sans pouvoir le jeter.

Chez elle, elle défit ses chaussures dans lentrée, suspendit son manteau, posa son sac sur le tabouret pour ranger les courses plus tard. Le téléphone vibra brièvement, encore enfoui dans la poche. Elle le sortit : un message de sa fille.

« Coucou Maman. On passe samedi ? Pierre veut te parler des livres dhistoire, il dit que tu en as des vieux. »

Elle sentit son cœur se serrer puis se rouvrir. Ils viendraient. Tout nétait pas perdu. Elle répondit : « Bien sûr, venez. Je vous attends ».

Après, elle rangea les courses, se mit à préparer un bouillon. La lettre demeurait oubliée dans son sac, posé à part.

Le samedi en fin daprès-midi, elle entendit les pas, la porte dentrée claquer. Lucie regarda par le judas, reconnut leurs ombres. Sa fille, Anne, avec un sac, son gendre Jérôme, une boîte dans les bras, et Pierre, grand adolescent maigre, casquette vissée, mèche de cheveux rebelle.

Salut Mamie ! fit Pierre, en entrant, maladroit, lembrassant sur la joue.

Allez, entrez, entrez, vos chaussons sont prêts ! sagita Lucie, reculant dans le couloir.

Soudain tout devint bruyant et serré. Lodeur de rue, de neige, de pâtisseries dans le sac dAnne. Jérôme râlait quon nettoyait mal dans limmeuble, Pierre retirait ses baskets en bousculant la patère.

Maman, on ne reste pas longtemps, dit Anne en posant ses affaires. Demain, on va chez ses parents, tu te souviens ?

Oui, oui, répondit Lucie. Installez-vous à la cuisine, jai fait de la soupe.

Autour de la table, chacun sassit selon ses habitudes : Jérôme près de la fenêtre, Anne à ses côtés, Pierre en face de sa grand-mère. On servit la soupe, dans le silence ; seules les cuillers tintaient. Puis la conversation dériva vers le boulot, la circulation, le coût de la vie. Les mots roulaient, sans éclats, mais on sentait un fond de tension, comme la lame dun courant.

Pierre, tu voulais voir les livres dhistoire, non ? rappela sa mère quand les bols furent vides.

Ah, oui, fit-il, tiré de ses pensées. Mamie, tu as des livres sur la guerre ? Le prof a dit quon pouvait faire un exposé complémentaire.

Oui, bien sûr ! sempressa Lucie. Jai toute une série, viens voir.

Dans le salon, elle alluma la lampe, grimpa sur le fauteuil pour tirer les livres de la vieille étagère.

Alors regarde, dit-elle en énumérant : Ici sur la Résistance, là les mémoires, ici Paris sous lOccupation… Tu veux quoi ?

Je ne sais pas… quelque chose qui ne soit pas barbant.

Il se tenait tout près, penché, et Lucie retrouva dans ses yeux lenfant curieux, autrefois assis sur ses genoux, qui posait mille questions. À présent il gardait le silence, mais lintérêt brillait tout de même.

Prends celui-là, proposa-t-elle, tendant un tome à la couverture passée. Il est vivant. Je lai lu dans ma jeunesse.

Il le feuilleta, glissa son merci.

Ils parlèrent encore des cours, du prof dhistoire sympa mais trop sévère. Lucie écoutait, posait des questions, heureuse dentendre Pierre parler.

Anne passa la tête par la porte :

Pierre, on repart dans une demi-heure, prépare-toi.

Ok, répondit-il, rangea le livre dans son sac, retourna dans lentrée.

La sortie fut encombrée, entre les blousons, les sacs : «Appelle», «Noublie», «Je tenverrai ça». Lucie les accompagna jusquà lascenseur, attendit quil se ferme, puis rentra dans lappartement.

La quiétude la submergea immédiatement. Elle se rendit à la cuisine, débarrassa la table. Sur le tabouret, son sac attendait, la lettre dedans. Elle la toucha du bout des doigts, eut envie de la déchirer et se contenta de la cacher plus profondément, fermant la fermeture.

Ce quelle ignorait, cest que, tandis quelle prenait les livres, Pierre, posant son sac, avait touché la pochette du sac. Le rabat souvrit à peine, un coin de feuille blanche émergea. Il le remit machinalement, lut Cher Père Noël et sarrêta.

Il ne sortit pas la lettre tout de suite. Les adultes bourdonnaient, tout allait trop vite. Mais la mention resta gravée dans sa mémoire.

Le soir, il se souvint en sortant le livre dhistoire. Lidée que sa grand-mère, femme adulte, écrivait au Père Noël, le fit sourire, puis il trouva cela bizarre, puis finalement triste.

Deux jours plus tard, sortant du lycée Sophie-Germain, il envoya à sa grand-mère: « Mamie, je peux passer ? Jai besoin dautres trucs pour lexposé ». Elle répondit aussitôt : « Bien sûr, viens ».

Il monta chez elle, son sac sur le dos, écouteurs dans les oreilles. Lodeur de soupe au chou et de détergent flottait dans la cage descalier. La porte souvrit dès quil sonna, comme si elle lattendait juste là.

Viens Pierre, déshabille-toi. Je viens de faire des crêpes.

Il ôta sa veste, posa son sac sur le tabouret la pochette du sac était entrouverte, le coin blanc ressortait encore.

Profitant que Lucie saffairait à la cuisine, il sagenouilla, fit mine dajuster ses lacets, et tira le feuillet. Son cœur battait vite. Il comprit quil trichait, mais narrêta pas son geste.

Il glissa la lettre dans la poche frontale, se releva, fila à la cuisine.

Hum, des crêpes ! Cest top.

Ils mangèrent, discutèrent de lécole, du temps froid, des vacances qui approchaient. Lucie lui demanda encore sil avait chaud, si ses chaussures étaient en bon état. Il sexcusait, plaisantait.

Dans la chambre, devant les livres, Pierre fit mine de lire puis partit à lheure, sans attirer lattention.

Chez lui, enfermé, il sortit enfin la lettre, la posa sur son lit. Le papier était un peu froissé, les coins pliés. Lécriture, élégante.

Il lut. Dabord gêné, comme sil interceptait un secret. Puis plus embarrassé en voyant la phrase : «Que le petit-fils ne se mure pas dans le silence.»

Il s’arrêta, relut. Un nœud dans la gorge. Il se rappela ses réponses évasives à sa grand-mère, ses appels ignorés. Pas quil ne laimât pas simplement, il était fatigué, désabusé, toujours pressé. Elle, elle souffrait autrement.

Il arriva au bout de la lettre, sobre, touchante : la paix, sécouter, se réunir. Il ressentit soudain pour Lucie une tendresse immense, un désir de courir la prendre dans ses bras, et aussitôt, se trouva ridicule.

Il sallongea, contempla le plafond. La lettre, blanche, tranchait sur la couverture bleue.

Et maintenant ? Se demanda-t-il. En parler à la mère ? Au père ? Ils hausseraient les épaules : pourquoi elle a écrit ça ? Ils se vexeraient, ou se disputeraient plus encore. Restituer la lettre à Mamie en disant quil la trouvée ? Elle comprendrait quil la lue. Gêne mutuelle.

Il se tourna dans son lit, se cacha dans loreiller. Les phrases «que le petit-fils ne se mure pas», «autour dune même table» tournaient dans sa tête, non comme un vœu au Père Noël, mais comme une demande pour lui.

Au dîner, il tenta plusieurs fois : « Maman, à propos de Lucie… » Mais chaque fois, un contretemps : père posant une question, mère partant sur son patron, et il baissa la tête, finissant silencieusement ses pâtes.

La nuit fut agitée ; la lettre, pliée, dormait dans le tiroir. Sa présence le taraudait.

Au lycée, il en parla à Maxime : Tu sais, jai trouvé une lettre de ma grand-mère pour le Père Noël. Maxime ricana :

Sérieux ? Mon grand-père croit quà sa retraite !

Mais cest sérieux ! sagaça Pierre, surpris par sa véhémence.

Maxime haussa les épaules, passa à autre chose. Pierre, isolé dans son secret.

Le soir, il composa le numéro de Lucie, raccrocha avant la tonalité. Il ouvrit la conversation familiale : photo de salade, blague sur les embouteillages, invitation à lapéro dentreprise. Rien dimportant. Aucun mot sur la lettre.

Il tapa : «Maman, si on faisait Noël chez Mamie ?» puis supprima, devinant déjà la réponse type : «Tes fou ? On va chez les grands-parents de ton père !», les disputes à venir.

Il sassit, regarda la lettre, la relut, se fixa sur «autour dune même table». Alors lui vint une idée effrayante mais douce.

Pas Noël. Juste un dîner. Sans motif. Ou presque.

Il rejoignit sa mère, plongée dans son ordinateur.

Maman, dit-il, en restant au seuil. Si on… enfin… allait tous chez Mamie une fois. Genre… un vrai dîner de famille ?

Elle leva les yeux, sceptique :

Quoi ? On y va bien déjà…

Oui, mais pas comme ça. Pas juste une heure et puis on file. On sassied, on parle, on aide à cuisiner. Je peux même couper les légumes.

Elle eut un sourire amusé :

Toi ? Cuisiner ? Allons bon ! Mais on na pas le temps. Ton père rentre tard, jai mon boulot…

On pourrait le faire du samedi, insista Pierre. On ne fait rien, de toute façon.

Elle soupira, se pencha en arrière :

Je ne sais pas. Ton père va râler, il veut du repos. Et puis…

Maman, la coupa Pierre, tu disais toi-même quelle est seule. Juste une fois. Pour voir.

Elle le regarda, surprise par son insistance, puis dit enfin :

Je vais lui en parler. On verra, je ne promets rien.

Pierre repartit les joues brûlantes, sentant quil venait de franchir une étape.

Dans la cuisine, il entendit le soir ses parents discuter.

Cest Pierre qui demande, disait sa mère. Tu crois ?

Oh, on va encore parler retraite, santé…, grogna le père.

Elle est seule, répondit doucement sa mère. Il semble que ça compte pour Pierre.

Un silence, un soupir du père.

Daccord. On ira samedi.

Pierre retourna dans sa chambre, fier de la petite victoire. Il restait une autre bataille : prévenir Mamie.

Le lendemain, il lappela lui-même.

Salut Mamie, samedi on passe tous. Enfin… on reste longtemps. Je pourrais venir plus tôt, aider à préparer.

Lucie mit un moment à répondre.

Bien sûr, viens. Quest-ce quon prépare ?

Comme tu veux. Je peux moccuper de la salade. Ou des pommes de terre.

La salade, tu nas jamais. Je vais tapprendre !

Le samedi, il arriva avec sa mère et deux gros sacs de courses.

Mais, mais ? On nourrit tout le quartier ? sétonna Lucie.

Cest très bien, répliqua Pierre. Mieux vaut trop que pas assez.

Ensemble, ils épluchèrent, découpèrent. Lucie surveillait les gestes de son petit-fils :

Attention, mets tes doigts à lécart !

Je gère, rassura-t-il, obéissant malgré lui.

Loignon, la viande qui grille, la radio en sourdine, la nuit tombant sur Montrouge, quelques passants pressés.

Dis, Mamie, ty crois, toi, au Père Noël ?

Lucie eut un léger sursaut, la cuillère heurta la poêle. Un instant, tout sembla suspendu.

Pourquoi cette question ? demanda-t-elle prudemment, sans se tourner.

Pierre haussa les épaules.

Comme ça. On en parlait au lycée.

Elle touilla la viande, éteignit le gaz, se retourna. Dans son regard, une ombre de méfiance.

Plus jeune, oui, jy croyais. Ensuite… peut-être existe-t-il, mais autrement. Pourquoi ?

Juste… ce serait marrant quil existe.

Un silence sinstalla. Elle retourna à sa cuisson, Pierre à sa planche. Il tremblait de ne pas oser évoquer la lettre. Mais le sujet était là entre eux, sans quils le nomment.

Le soir, ses parents arrivèrent. Son père fatigué, mais pas grincheux. Sa mère, souriante, portait un far breton.

Eh bien ! s’exclama Jérôme en voyant la table. On invite tout le quartier ?

Cest Pierre qui a tout fait, répliqua Lucie.

Toi ? sétonna Jérôme. Bravo, gars !

Je crains pas, marmonna Pierre. La cuisine, ça tient.

Le repas fut un peu crispé au début. Chacun pesait ses mots, attentif à lautre. Mais, comme souvent à table, la tension fondit. Les anecdotes, les souvenirs : la mère perdue petite dans un supermarché, le père et ses collègues au travail. Lucie riait, discrète, la main devant la bouche.

Pierre les regardait et pensait à la lettre. Parmi les phrases, les silences complices, se glissait un dialogue plus profond. Celui du vœu de Lucie : sentendre.

À un moment, sa mère, versant du thé, risqua : « Maman, pardon, on vient si peu… On court tout le temps… »

Ce nétait pas une excuse, mais une confession. Lucie, les yeux baissés, traça lentement la porcelaine.

Je comprends, souffla-t-elle. Cest votre vie. Je ne vous reproche rien.

Pierre sentit une piqûre au cœur. Il savait bien quelle gardait sinon une rancœur, du moins une tristesse. Mais ses mots, loin de reprocher, cherchaient à ne pas être encombrants.

On pourrait venir parfois, lâcha-t-il, étonné par sa propre audace. Pas seulement à Noël.

Les adultes le regardèrent, surpris. Il enchaîna :

Comme ce soir. Cétait bien.

Son père acquiesça, sans ironie :

Oui, cétait bien.

Sa mère aussi.

On fera des efforts, dit-elle, pas comme une promesse, mais une vraie ouverture.

La conversation se dispersa, on parla dorientation, de concours, de révisions ; Lucie écoutait, questionnait, même si les mots nouveaux lui échappaient.

Au moment de partir, lentrée fut de nouveau encombrée de manteaux, de sacs, mains qui sagitent. Jérôme aida Lucie à porter une cocotte, Anne rangeait la table.

Maman, la prochaine fois, on fera pareil ? Jenverrai un message, tu verras.

Avec grand plaisir, répondit Lucie.

Pierre traîna derrière. Il sapprocha du bureau, du carnet, du stylo. La lettre était dans sa poche, bien pliée. Il savait quil ne la rendrait pas, trop de choses y étaient dites pour quelle retourne dans le sac de sa grand-mère.

Mamie, chuchota-t-il, si jamais tu veux quon change quelque chose… Dis-le. Pas besoin décrire. Dis-le à nous.

Lucie le fixa ; dans ses yeux, dabord la surprise, puis une douceur.

Daccord, dit-elle. Si jamais jy pense, je le dirai.

Il hocha la tête, rejoignit ses parents. La porte, lascenseur.

Lucie se retrouva seule dans le silence. Elle retourna à la cuisine, sassit. Sur la nappe, des miettes de far, des tasses, larôme de rôti et de thé flottait. Elle ramassa les miettes, les rassembla.

En elle, une sensation étrange : pas la gaieté, pas la réjouissance, mais comme une fenêtre discrètement ouverte sur un air neuf. Les disputes nétaient pas résolues ; elle savait que sa fille et son gendre se querelleraient encore, que Pierre avait ses secrets. Pourtant, ce soir-là, autour de la table, ils sétaient un peu rapprochés.

Elle pensa à sa lettre. Ignorait ce quelle était devenue dans le sac, oubliée, perdue, ou retrouvée par quelquun ? Ce nétait plus important.

Elle se posta devant la vitre. Sous le réverbère, des enfants jouaient, façonnaient la neige. Un garçonnet en bonnet rouge riait, la voix claire remontant jusquau troisième étage.

Lucie appuya son front contre la vitre froide et sourit. Pas franchement, mais à peine. Elle semblait répondre à un signe lointain.

Et dans la poche de la veste de Pierre, la lettre dormait. Parfois, il la relisait, deux phrases, et la cachait à nouveau. Non pour demander quelque chose à un personnage magique, mais comme un rappel de ce que veut vraiment la personne qui te prépare la soupe et attend ton appel.

Il nen parla à personne. Mais quand sa mère déclara plus tard quelle était trop fatiguée pour voir Lucie, il répliqua calmement :

Jirai la voir tout seul alors.

Et il y alla. Pas pour une fête, pas pour une occasion. Juste comme ça. Ce nétait pas un miracle. Juste un pas de plus vers cette paix, écrite un jour sur une feuille à petits carreaux.

Lucie, lui ouvrant la porte, sétonna mais ne posa pas de question. Elle se contenta de dire :

Entre Pierre, jai justement mis la bouilloire.

Et il nen fallait pas plus pour quil fasse un peu plus chaud dans lappartement.

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La lettre jamais arrivée : Chronique d’une grand-mère à sa fenêtre, d’un vœu secret glissé dans sa sacoche, des silences d’une famille parisienne en hiver et du petit miracle d’un dîner partagé qui rapproche, enfin, parents et petits-enfants autour du vieux bloc-notes à carreaux.
– Я сдал тест ДНК. Это не моя дочь, – муж сказал, передавая мне конверт у порога.